L'atelier de Laurent Mauvignier, écrivain

     Les éditions Diagonale publient des entretiens sur l’écriture menés par Pascaline David avec Laurent Mauvignier, Les motifs de Laurent Mauvignier. Et c’est un livre rare qui nous fait entrer dans son atelier. Ce à quoi répugnent généralement les écrivains qui préfèrent occulter complètement les conditions de leur travail. Et je ne parle pas des philosophes - sur ce thème, il y aurait bien des choses à dire et bien des baudruches à dégonfler.
                                   « Il ne faut pas avoir quelque chose à dire, il faut avoir quelque chose à faire. Il faut faire, il ne faut pas dire (…) Tant      qu’on veut dire, on ne fait rien. Et quand on fait, on commence à dire. »

       C’est là sans doute le fil directeur de l’expérience de Mauvignier écrivain.
       L’écriture. Tant de gens se gargarisent de ce terme dont ils multiplient les majuscules pour se grandir  d’y avoir accès. Et cela a le don de m’énerver au plus haut point - l’autre soir, Maylis de Kerangal n’échappait pas à cet enfumage. Rien de tel chez Mauvignier - écrire est un métier ; cela suppose une discipline, un travail de tous les instants, un entraînement qui ne porte ses fruits qu’à revenir sans cesse sur son produit. J’aime qu’il y soit question du choix des mots,  de la justesse du vocabulaire selon les contextes et les personnages, des différents niveaux de langue qui peuvent interférer les uns avec les autres ; des temps des verbes, futur ou conditionnel, délaissement du passé simple, usage du participe présent (Claude Simon) pour relancer la phrase. J’aime qu’il y soit question de la phrase, de son rythme, de sa cadence, de sa sinuosité, de son enrichissement progressif avec toujours plus de détails, non par souci de réalisme, mais par désir de cerner autant que faire se peut sa charge évocatrice. A un moment, Mauvignier parle de sa boîte à outils et c’est drôle et juste cette désacralisation de l’écriture ; on est loin du romantisme de l’inspiration, loin aussi de la logorrhée qui autorise toutes les facilités. Rien n’est jamais terminé ; de reprise en reprise, la phrase avance jusqu’à ce qu’elle atteigne une certaine justesse de ton.
         Une approche matérialiste du travail de l’écrivain - les notes rédigées à tout moment et sur n’importe quel support avant d’être développées, si elles  le méritent, ou pourquoi pas abandonnées ou simplement mises en attente d’une éventuelle utilisation, et, peu à peu, elles peuvent donner naissance à quelques pages, une dizaine, une vingtaine - et c’est déjà un début de roman…
         Mauvignier n’oublie pas la ponctuation, il sait son importance pour la portée de la phrase - de l’usage du tiret, du point virgule ou des deux points. Ce côté cuisine, la manière dont il en parle avec sérieux, sans aucune coquetterie est aux antipodes des trémolos de ceux et celles  qui s’épanchent sur l’écriture salvatrice … tu parles, quel boulot ! Si salut il y a, ce qui ne semble pas être ici l’essentiel, il ne viendra que par surcroît.
          Ou pas du tout.
          En attendant, ce n’est pas une partie de plaisir - cent fois sur le métier, disait l’autre, et qui n’avait pas tort…
A un moment donné, Mauvignier. se rend compte qu’il est près de tomber dans le piège qui serait de faire toujours du Mauvignier. Ìl lui faut donc casser la routine qui est en train de s’établir, s’en dérouter pour inventer une nouvelle route. Se priver du confort qui consiste à utiliser les mêmes recettes. Au risque de se perdre, bien sûr.
              C’est là qu’interviennent sa première lectrice, Aliénor, puis son éditrice,Irène Lindon,  quelque fois tel ou tel ami écrivain, Tanguy Viel, par exemple. Et j’admire cette capacité qu’il a à s’en remettre à d’autres, cette confiance et je l’envie d’en avoir la possibilité. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.