De la traduction comme acte politique

Le Traité politique  n'est pas l'oeuvre la plus étudiée ni la mieux connue de Spinoza. Oeuvre inachevée dont on a, parfois, du mal à saisir la logique interne et qui semble laisser pendante la question de savoir quel serait un régime politique authentiquement spinoziste. Le Traité s'interrompt au moment où Spinoza aborde le régime démocratique. Frustration.

Le Traité politique  n'est pas l'oeuvre la plus étudiée ni la mieux connue de Spinoza. Oeuvre inachevée dont on a, parfois, du mal à saisir la logique interne et qui semble laisser pendante la question de savoir quel serait un régime politique authentiquement spinoziste. Le Traité s'interrompt au moment où Spinoza aborde le régime démocratique. Frustration.

                           Bernard Pautrat, qui a consacré un séminaire à cette dernière oeuvre de Spinoza, a décidé d'en reprendre la traduction - traduction publiée aux éditions Allia -. Et il la fait précéder d'une introduction tout à fait passionnante qui fait à la fois le point sur les problèmes proprement philosophiques et politiques de la traduction du mot "imperium" et sur l'intérêt politique qu'il y a à méditer le Traité. Pourquoi "imperium"? parce que ce concept est fondamental dans l'argumentation de Spinoza et "ne se limite pas ou ne s'adapte pas uniquement à ce que nous désignons sous le nom d'Etat, qu'il fait également signe vers le "gouvernement", ou le "pouvoir suprême", ou le "pouvoir" tout court, ou la souveraineté."

                         Première surprise : les huit traductions existantes de ce livre, depuis la traduction pionnière de Jules Prat (1860) jusqu'à la dernière qui est celle de Charles Ramond (2005) proposent de ce terme central des traductions différentes les unes des autres et au sein de leur propre traduction le traduisent par des termes souvent différents. On sait, depuis les travaux de Jean Bollack, que la variation est une des composantes nécessaires de la traduction et la difficulté qu'il y a à prétendre faire passer sans déperdition aucune un texte d'une langue à une autre. Mais que ces variations affectent une même traduction pose à l'évidence un problème supplémentaire.

                     Pautrat choisit de ne pas traduire ce terme d'imperium - ce qui donne pour le début, tout à fait fondamental, du chapitre III :"Quel que soit l'imperium, son état est dit civil, et le corps tout entier de l'imperium est appelé cité, et les affaires communes de l'imperium, qui dépendent de la direction de celui qui détient l'imperium, république."Mais nous ne sommes pas condamnés à ne pas savoir quoi mettre sous ce terme, la philosophie de Spinoza nous en donne la signification précise : "l'imperium [est] le droit qui est défini par la puissance d'une multitude." "L'imperium, poursuit Pautrat, se trouve donc investi d'un droit naturel, déterminé par la puissance de la multitude composée de la puissance de chacun de ses membres, à instaurer du droit civil" - c'est-à-dire un droit qui mette un terme à la guerre potentielle de tous contre tous.

                   Pour être fidèle à son concept l'imperium doit être conforme à la  raison, c'est-à-dire être imprégné des principes mêmes dont l'Ethique a étable l'absolue nécessité. Par où l'on voit que le Traité n'est pas une oeuvre mineure, mais la continuité même de l'Ethique. Pour qui sait lire, la description du régime démocratique découle des chapitres précédents consacrés à la monarchie et à l'aristocratie et nous avons désormais une image de ce qu'il faudrait que notre démocratie soit pour échapper aux problèmes dont elle risque de mourir - par où l'on retrouve la dimension politique et militante de la traduction dont nous étions partis.

 

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