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Billet de blog 20 septembre 2011

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La perte du sens

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Voici un livre qui nous vient d'Italie et qui offre une analyse passionnante de l'état de notre monde, en cette époque de triomphe du néo-libéralisme. Il s'agit de L'époque de la performance insignifiante, sous-titrée Réflexions sur la vie désorientée de Fabio Merlini, (éd. du Cerf), remarquablement traduit par Sabine Plaud - et elle y a quelque mérite parce que le style de Merlini n'est pas toujours limpide -. "Nous sommes plongés dans un activisme (...)compulsif, autoréférentiel" qui ne débouche sur rien. et nous sommes déchirés entre l'exigence, mais qui semble appartenir à une époque révolue, de trouver un sens autour duquel nous construire et construire notre rapport au monde et l'absence de signification de cette course absurde à la consumation consommériste. Peut-être une autre forme de subjectivité et de rapport au monde est-elle en train de s'édifier, mais il nous manque des signes clairs d'une telle construction.

Nous avons perdu la possibilité de donner une unité à notre vécu, sous la forme même d'un récit, avec un début et une fin ; en même temps que nous perdions notre mémoire tant individuelle que collective. Informations ponctuelles, effacées par les nouvelles nouvelles. Perte des mises en perspectives qui permettaient d'établir des chaines de causalité qui se déployaient sur la durée. Tout se jette, tout s'use pour laisser place à des produits dits nouveaux et qui tombent aussi vite dans l'obsolescence que ceux qu'ils remplacent."Contingence,décentrement, précarité" sont les trois termes qui résument le tragique de notre époque qu'aucune relève dialectique ne semble désormais pouvoir sauver.

Essentielle est cette nouvelle expérience du temps comme "succession de maintenant déconnectés" : elle entraîne un oubli du passé et une impossibilité à envisager un futur qui soit autre chose que la répétition d'un présent absolutisé. Sur le plan personnel, elle engendre ce qu'en termes marxistes on pourrait appeler une nouvelle forme d' aliénation, en tout cas une "vie mutilée"; sur le plan collectif, elle rend tout simplement impossible l'idée même de révolution et la construction d'utopies - dont Merlini montre bien, à la suite de Bloch, l'ancrage dans une tradition judéo-chrétienne pour qui l'histoire est histoire sainte, c'est-à-dire histoire du salut .L'éparpillement des événements, l'incapacité à les rassembler dans une unité qui fasse sens, au plan personnel comme au plan collectif, interdit toute solidarité et toute réflexion critique. "Nous avançons à pas de géant vers une connaissance dont on exige qu'elle place sa principale raison d'être dans le critère de l'utilité immédiate. De là une pression sur la raison, qui fait perdre du terrain à la légitimité des productions intellectuelles non immédiatement convertibles en termes d'efficacité performative."

Si les questions n'ont plus d'importance parce que ceux qui nous dirigent sont persuadés d'avoir trouvé la solution aux problèmes qui peuvent encore subsister, si le sujet humain s'épuise à courir après les leurres que lui propose la publicité, si nos sociétés n'ont pas d'autre projet que de mondialiser la vacuité qui les caractéris, on est mal barré ! Il vient parfois à l'esprit que le constat de Merlini est tout à fait démobilisateur puisqu'il semble bien qu'aucun retour en arrière ne soit possible et qu'on n'ose envisager ce que sera le type de subjectivité qui aura réussi à s'adapter à cet état de choses qui parait inéluctable. en fait, je ne crois pas : les analyses qu'il détaille montrent bien qu'il y a derrière tout ça des forces qui tirent les ficelles et qui profitent au sens le plus marxiste qui soit de la situation qu'elles ont créées et qu'elles entretiennent - mais les dénoncer c'est du même coup.donner des armes à ceux qui résistent.

La lecture de Merlini n'est pas très facile - mais je la recommande chaleureusement à tous ceux qu'une certaine aridité ne rebute pas. Ils y trouveront (surtout dans les chapitres 3 et 4 qui sont d'un accès plus aisé) de quoi alimenter leur indignation sur lemonde dans lequel nous vivons.

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