Solitude - dialogue sur l'engagement. Par Jean-François et Michel Serres

                                          C'est un livre peu banal que signent Jean-François et Michel Serres, sur un sujet qui apparaît comme l'un des grands défis de nos sociétés - celui de la solitude. Peu banal parce qu'on sait que le dialogue entre père et fils n'est jamais simple. Que l'un a sur la question un point de vue de théoricien alors que l'autre est confronté quotidiennement à ce problème - Jean-François dirige l'Association les petits frères des Pauvres. Il faut attendre le dernier dialogue - il y en a 7 en tout et celui-ci a lieu au moment des attentats de janvier et des réactions qui les ont suivis - pour que l'un et l'autre parlent de leur expérience de la solitude, Michel Serres, dans le domaine de la pensée, Jean-François dans celui de sa pratique sociale. Et, plus intimement, de l'isolement que Michel a vécu en accédant à un niveau de savoir qui n'était pas celui des siens ; de celui de Jean-François qui a voulu s'éloigner du savoir, incarné par son père, pour s'ancrer dans la rude réalité du faire. Rupture, isolement, vie dans la rue - l'un et l'autre ont passé par ces épreuves avant de tracer chacun son propre chemin.

                                         Comment dans "notre société favorisant l'individualité (...)inventer de nouvelles appartenances ?", demande le philosophe et, paradoxalement, Serres à qui on reproche souvent son optimisme a une vision plutôt sombre :"l'homme cherche en permanence à combler un vide, et ce comblement est toujours menacé. Mais c'est aussi notre chance, car ce déséquilibre nous oblige au mouvement." Formule qui paraît sans doute trop abstraite à Jean-François : comment recréer des relations dans un monde qui a tout fait pour les supprimer ?, dit le responsable d'une association humanitaire : et son idée est simple : encourager de micro-initiatives citoyennes en direction des personnes isolées et surtout des personnes âgées (programme Monalisa). Et ça marche, dit-il, "lorsque nous luttons contre l'isolement social, nous nous guérissons nous-mêmes de notre solitude." Certes. Mais les êtres plongés dans la solitude, privés de tout lien social, "sont bien dans le manque mais dans un manque sans désir."- il faut donc leur redonner le sentiment de leur valeur, de l'importance qu'ils peuvent avoir pour l'autre - recréer du lien social, mais à un niveau qui n'est pas celui de politiques volontaristes dont on a vu très vite les limites, à un niveau qui est au fond interpersonnel. Beau pari, en tout cas : s'ouvrir à l'autre pour que l'autre puisse en regard retrouver la possibilité de sortir de soi.

                                            Michel et Jean-François se retrouvent, car la dimension politique ne peut être mise entre parenthèses, dans une commune admiration pour les utopies associationnistes françaises du XIX°siècle - socialisme utopiste que le socialisme prétendument scientifique de Marx (et surtout de Engels) a tragiquement refoulé. "Utopie d'une démocratie pleinement effective. La renaissance actuelle des initiatives inspirées par elle nous rappelle l'importance décisive pour la démocratie d'un espace public fortement alimenté par l'engagement volontaire des citoyens.

                                            Un beau livre d'espérance et de réalisme, placé ultimement sous le patronnage de François d'Assise.

                                                                                                          Editions Le Pommier, collection Essais Le Pommier, 13 euros.

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