"Je sommes plusieurs", le dernier livre de Pierre Bayard me laisse songeur. Si j'étais méchant, je dirais que Bayard a donné la parole à un des multiples "moi" qui le composent et pas nécessairement au meilleur."Il" nous avait habitué à des analyses plus fines. Le titre même du livre est fort banal ; tout le monde sait ça, l'unité du "moi" est très largement un mythe et nous faisons souvent l'expérience de ne présenter à autrui qu'une facette de notre "personnalité" sans que cela nous pose de problèmes - je ne me sens nullement obligé de me comporter en "philosophe" quand je suis avec des gens qui n'ont jamais eu l'occasion de pratiquer cette discipline ; ni en "écrivain" devant des gens qui ne lisent jamais un bouquin. Un de mes collègues qui pensait incarner à lui tout seul "la" philosophie" se scandalisait que le prof de philo que j'étais puisse écrire des romans - toi, disait-il, tout fier d'avoir trouvé une solution à cette contradiction tu as un esprit littéraire (compliment ou insulte, je ne sais)
Il est facile à Bayard de trouver des écrivains (mon Dieu, j'aurais dû écrire "écrivain-nes") qui ont fait de cette multiplicité le ressort même leur oeuvre, parfaitement conscients et heureux de ce jeu. A part quelques égolâtres impénitents, tous les écrivains (même remarque que plus haut) inventent ou décrivent des personnages qui ne leur ressemblent pas forcément, mais auxquels ils donnent une vraisemblance qui les rend crédibles. Au point qu'on peut s'étonner qu'un Hervé Bazin ait totalement inventé sa Falcoche de mère.
Bayard n'a guère de peine à alimenter sa galerie. Certains des auteurs qu'il analyse ont déjà eux-mêmes donné des clés pour qu'on puisse s'y retrouver dans leur jeu de masques, tout en continuant à brouiller les pistes qu'ils avaient eux-mêmes ouvertes. Volodine est un cas parfait de ce jeu - nombreux pseudos, personnages qui deviennent eux-mêmes des auteurs etc - ; mais, que je sache, il est le seul à percevoir des droits d'auteurs ...Est-il nécessaire de se mettre sous la protection de quelques "théoriciens" pour décréter que la doctrine de Freud est obsolète qui prétend ne s'intéresser qu'aux troubles du sujet ?
Mais suis-je bête ! ce livre n'est qu'un canular. Preuve en est que les conséquences que Bayard tire de cette prétendue découverte sont tellement absurdes - il faudrait que les multiples "personnalités" qui composent un écrivain aient leur chance de pouvoir d'être éditées, (quelle maison d'édition aurait les reins assez solides...) ; qu'une critique littéraire logique apprenne à n'aborder un livre que pour en découvrir les multiples auteurs qui l'ont écrit (ils ont déjà assez de peine à n'en analyser qu'un seul) ; qu'un enseignement conséquent perde l'habitude de se consacrer à un auteur alors que cette unité de l'oeuvre et de son producteur n'est qu'un mythe (mais c'est un rêve impossible, dit Bayard lui-même, en cette époque de restriction budgétaire). Quant à voir dans cette reconnaissance que l'un n'existe pas mais qu'existe seulement le multiple, une solution aux problèmes géo-politiques que nous connaissons - cette façon d'enfoncer des portes largement ouvertes ne peut que faire sourire.