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Billet de blog 21 février 2012

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Kalonymus Shapiro, rabbin au Ghetto de Varsovie, préface de Catherine Chalier

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         Ce livre, publié chez Arfuyen, est de ceux dont on rend généralement peu compte, ici comme ailleurs - pensez ! un livre de spiritualité ! dans le contexte actuel ! et pourtant quel témoignage ! Kalonymus Shapiro était rabbin au Ghetto de Varsovie ; il appartenait à ce mouvement du hassidisme qui fut fondé au 18° siècle et s'opposait au judaïsme dominant sclérosé de l'époque ; il se caractérise par un retour à l'étude de la Torah et du Talmud, par un mysticisme dont les traits principaux sont la joie, la ferveur, l'affectif, l'amour de Dieu et du prochain. Shapiro est reconnu comme un Sage ; il enseigne à ses disciples, dans une "yeshiva" (qui est une maison où l'on étudie la Torah ; il n'abandonnera pas son enseignement, même dans les pires moments) que "l'occultation de Dieu résulte uniquement de notre vain sentiment d'être séparé de Lui. Notre prétention d'autonomie et d'indépendance, notre dédain du travail sur nous-mêmes, de notre sanctification, nous exile très vite aux confins de sa proximité. Nous nous fermons à Lui, Le repoussons loin de nous, n'en percevons plus les étincelles dans la création et participons dès lors aux événements qui nous accablent, tout en Le niant et en reptochant à Dieu Son absence. Pourtant, c'est nous qui l'avons chassé de notre vie;"(Catherine Chalier, à qui nous devons l'excellente préface à ce livre ; Catherine Chalier est philosophe, spécialiste entre autres, de Lévinas).

        Rien là de tout à fait original. Une sagesse qui peut intéresser ou laisser indifférent ou révolter. Un des thèmes principaux de l'enseignement de Shapiro est que tout vient de Dieu, les joies comme les peines. Si donc il y a peine, souffrance, c'est que Dieu l'a voulu pour nous punir, pour nous rappeler à l'ordre ; Israël est responsable des malheurs qui le frappent.

      Mais comment maintenir cette croyance lorsque l'on est soumis aux horreurs du Ghetto ? lorsque l'on souffre, personnellement, lorsque l'on souffre collectivement ; lorsque les victimes sont des êtres innocents, des enfants, des nourrisssons, des hommes et des femmes qui ne sont pas châtiés pour des fautes qu'ils auraient commises mais du seul fait qu'ils sont juifs. Shapiro a beau chercher des précédents à une telle abomination, il n'en trouve pas. "Selon ma connaissancede la littérature talmudique et de l'histoire juive en général, il n'a jamais existé de semblables souffrances." Comment ?  le peuple juif menace d'être détruit et le monde continue comme si de rien n'était ! et Dieu n'intervient pas !  Et c'est à partir de cette expérience que Shapiro va développer le thème du retrait de Dieu : Dieu a cessé de s'intéresser au monde, il lui tourne le dos, il s'en éloigne à jamais - mais ce thème est un thème de complète désespérance et cette souffrance spirituelle qui s'ajoute aux souffrances matérielles marque la victoire complète de ceux que Shapiro nomme "les méchants". Il faut donc résister spirituellement, comme au même moment d'autres résistent matériellement, en se lançant dans un ultime combat ; il ne faut pas céder au mal, quand bien même le mal triompherait ; il ne faut pas céder au désespoir quand bien même plus rien ne vient nourrir l'espoir ; il faut maintenir vivante sa foi face à l'horreur. Et c'est là que Shapiro atteint au plus extrême : l'idée de la souffrance de Dieu, des larmes de Dieu :" Les pleurs et la tristesse que l'homme ressent seulement en lui-même et pour lui-même peuvent le briser au point qu'il ne peut plus rien faire. Mais les pleurs qu'il verse avec le Saint, béni soit-il, le renforcent. Il pleure et il retrouve de la force, il est brisé mais il retrouve le courage d'enseigner et de servir Dieu. Il est difficile de se relever une fois, deux fois, etc de toutes ces souffrances. Mais quand quelqu'un fait un effort et qu'il relève la tête, qu'il se met à s'occuper de la Torah et à prier, alors il pénètre dans les lieux secrets où le Saint, béni soit-Il, pleure et se lamente avec lui, si l'on peut s'exprimer ainsi." (p.148)

  Ces textes sont surprenants parce qu'ils abordent le problème du mal, sans phrase alambiquée, sans effet de manche, à partir du mal lui-même, dans l'expérience même du mal et qu'ils refusent de s'y laisser engloutir. Ils représentent un tel travail sur soi et sur ce que l'on a cru - ici, l'Alliance - afin de parvenir à l'extrême limite de ce que l'on peut formuler, de ce que l'on peut même penser, qu'on ne peut que se sentir enrichi par leur lecture - ainsi, il y a des hommes qui ont pu aller jusque là !                                                                                                                                                                                 

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