Avignon, Chroniques 2008, I

Nous avions débuté notre premier festival par le Roi Lear donné dans la cour du Palais des Papes. Donné dans la mise en scène de Sivadier. Quel choc !

Nous avions débuté notre premier festival par le Roi Lear donné dans la cour du Palais des Papes. Donné dans la mise en scène de Sivadier. Quel choc !

 

Cette année, notre premier spectacle, Sutra, se tenait, plus modestement, dans la cour du Lycée Saint-Joseph. Les gradins métalliques et les sièges inconfortables emplissaient tout l'espace et chassaient jusqu'au souvenir du brouhaha des gamins qui s'y défoulent entre géographie et mathématiques. De la danse. Sidi Larbi Cherkaoui. Ce nom merveilleux de prince du désert. Belge, en réalité. Nous avions manqué sa venue à Bordeaux, en 2007, je crois. Cherkaoui, donc, chorégraphe réputé, avec les moines bouddhistes du temple de Shaolin (prononcer Chaoline, comme Cajoline, et pas Chaolin, comme Caolin)

J'imaginais crânes rasés, longues robes jaunes ou marrons, un hybride d'actualité des moines birmans et des moines tibétains, qui, les uns et les autres, avaient, un instant, ébranlé un pouvoir aveugle - ou une réminescence de Foudre Bénie, dans Tintin au Tibet -. J'entendais déjà la musique grave qui accompagne leurs méditations, des trompes, des cors et le son aigrelet des cloches.J'attendais une chorégraphie hiératique, lente et solennelle, minimaliste peut-être... Tout faux !!! Ces moines sont de sacrés bagarreurs, style Bruce Lee ou Frère Petit-Jean, qui manient le bâton et le sabre avec autant d'habileté que le moulin à prières... Ils surgissent comme des diables de leurs boîtes-cercueils, pour se livrer à des combats qui n'ont rien à envier à ceux des films-karaté, ils bondissent, voltent, virevoltent, cabriolent, roulent-boulent, se relèvent, esquivent l'adversaire, tombent à nouveau. Ces moines sont des champions des arts martiaux. Tout le monde devait le savoir. Moi, pas.

Mais, bon, le discours qu'il faut tenir là-dessus, je connais : ah ! cette énergie, ce contrôle de l'énergie, plutôt, qui, après s'être déchaînée dans un déchaînement hallucinant de figures imposées et codifiées, arrête le coup juste avant qu'il ne soit donné et explose en cris gutturaux, en expulsions brèves et violentes du souffle. Ah ! l'énergie spirituelle qu'on devine derrière cette maîtrise de l'énergie physique - à moins que cette distinction entre le corps et l'esprit soit trop occidentale, trop cartésienne, en l'occurrence -. Ah ! l'apprentissage dès l'enfance et pendant des années - il y a un gamin d'une dizaine d'années qui promet, si les méchants dragons ne le mangent pas. Et ce discours me paraît convenu . Laissons.

Car il n'y a pas que les mouvements des corps, il y a ceux des boîtes - cercueils en bois qui dessinent un immense jeu de construction qui s'emboîte, se fait, se défait, horizontal, vertical, oblique, en équilibre instable ou d'une densité telle qu'aucune vie humaine n'y pourrait subsister. La rencontre entre la souplesse des corps et les formes rigides des figures composées avec les boîtes est le point le plus intense de ce spectacle. A la limite même du possible, les boîtes forment la corolle d'une fleur de lotus autour de la colonne où se tient l'enfant, petit Bouddha, dans la position même du lotus.

L'enfant. Il est au centre, l'enfant. Il sert de médiateur entre Cherkaoui et les moines : il est celui qui, à la manière nietzschéenne, construit et détruit, détruit et construit ; il est celui qui initie Cherkaoui, l'aide à sortir de sa propre boîte (elle est en métal, celle-ci, ce qui n'est pas un hasard) et à danser parmi les moines dont il reproduit les figures comme un danseur s'efforce d'imiter les figures d'un combat - il y met une souplesse presque rêveuse.

L'ensemble est visuellement superbe. Mais moins surprenant pour nous, peut-être, qui avions vu, cet hiver, le travail d'Aurélien Bory avec des danseurs, chanteurs, acrobates chinois.(Les sept planches de la ruse) Beaucoup d'éléments se retrouvent - le jeu-combat avec des figures géométriques, les fragments de corps qui surgissent de la rigidité matérielle. Une autre image de la Chine, certes. Mais ça manque de spiritualité ou celle-ci demeure trop allusive. Elle soustend, sans doute, toute cette gestuelle, mais elle reste sous-entendue. Et c'est dommage. Reste le sentiment vague d'être passé à côté de quelque chose qui aurait pu être grand.

 

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