Un livre de feu

                      Les éditions Verdier poursuivent la publication de l'oeuvre d'Antonio Moresco qui n'avait jusqu'à présent séduit aucun éditeur alors qu'il est, en Italie, considéré comme un écrivain de première importance. Ceux qui ont lu et aimé La petite lumière en sont aussi convaincus. Moresco nous fait pénétrer dans un monde étrange où les morts côtoient les vivants, où les limites se brouillent entre ce qui est perçu et ce qui est rêvé - métaphore d'un monde où ce qui servait de repères a disparu, monde d'après la fin du monde que nous avons connu, monde où la nature reprend ses droits et où les villages tombent en ruines, monde où seul l'amour demeure, mais hors des normes que nous lui avons assignées - entre une jeune fille à la beauté iradiante et un vieux clochard crasseux, dans Fable d'amour.

                      Les incendiés sont de la même veine, mais en plus sombre, en plus rageur, en plus désespéré. Les personnages (mais le terme convient mal dans la mesure où nulle psychologie ne vient les définir, où le cadre spatio-temporel même dans lequel ils évoluent paraît se dissoudre), un homme, le narrateur - mais jusqu'à quand ? - et une femme dont le mystère est symbolisé par une dentition d'or qui éclaire la nuit dans laquelle l'un et l'autre sont plongés, brûlent d'un amour fou. A l'image des paysages incendiés qui les entourent. "il n'y avait plus qu'elle et moi dans cette maison en flammes que tous les autres avaient fui, dans ce monde en flammes que tous les autres avaient fui." La fille aux dents d'or disparaît aussi vite qu'elle était apparue. "Qu'est-ce que je vais faire de ma vie, maintenant que j'ai coupé jusqu'aux derniers liens qui me rattachaint au monde, et que, dans ma vie, il n'y a désormais plus qu'elle, cette femme qui disparaît et réapparaît comme si elle surgissait de nulle part, et dont je ne sais pas où elle habite, ni qui elle est, qui vient me voir dans mes rêves, qui incendir le monde pour moi, qui arrive  en pleine nuit dans un parking désert, en robe du soir, une mitraillette à la main."

                       On pourrait en rester à cette histoire d'amour-passion. Mais voilà que la fille aux dents d'or se révèle être au service de celui qu'elle appelle le maître des esclaves. Autre image, celle de la corruption et de la dépravation de la caste oligarchique qui domine le monde, que ce vaste lupanar où les héros descendent comme au fond de l'Enfer. La fille le fait exploser pour se libérer du joug qui l'asservit. Ce pari est perdu d'avance : on n'y échappe jamais, malgré la course-poursuite jalonnée de fusillades, d'explosions, de ruines, entre les deux amants et les sbires du maître des esclaves, jusqu'à ce que mort s'ensuive. Et c'est le dernier rebondissement, l'ultime changement de plan de cette intrigue imprévisible. Le narrateur et la fille aux dents d'or continuent de vivre et de s'aimer par-delà la mort et en dépit d'elle et ils vont, dans une nouvelle et hallucinante "échappée"retrouver la horde des morts - ceux des guerres dans l'ancienne Yougoslavie, ceux des combats en Tchétchénie, ceux de tous les massacres et de tous les attentats qui ensanglantent notre monde - qui se rebellent contrer les vivants qui tuent d'autres vivants. La violence atteint alors un paroxysme rarement atteint dans notre littérature. Nulle victoire ne se laisse entrevoir si ce n'est, peut-être, la surprenante permanence de l'amour, de l'amour-fusion, de l'amour incandescent. Mais jusqu'à quand ?

                      Il y a, dans ce livre, une force érotique qui laisse loin derrière elle toutes les plates répétitions auxquelles ont recours les habituelles descriptions de l'amour physique. Jacques Laurent est le traducteur inspiré de ces livres d'Antonio Moresco - et il faut lui rendre hommage pour cette réussite exemplaire.

 

                                                Antonio Moresco, éditions Verdier, 16 euros

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