Avignon, Chroniques, 2008, II

Faut savoir prendre des risques. Et les assumer jusqu'au bout pour avoir la chance de découvrir quelque chose ou quelqu'un. Je n'avais jamais entendu parler d'August Stramm, autrichien, à cheval sur les 19ème et 20ème siècles, mort à la guerre à l'âge de 41 ans. Inspecteur des postes, poète, dramaturge. Un parmi les innombrables destins fauchés par la guerre. Sans doute n'en serait-il pas revenu réconcilié avec l'humanité - et l'image qu'il s'en faisait n'était pas des plus roses. Auteur oublié ou inconnu chez nous que Daniel Jeanneteau, qui a travaillé avec Claude Régy, et Marie-Christine Soma, qui fut éclairagiste, ont exhumé.

Je note, à ce propos que, sur ce qu'on appelle la Bible et qui n'est que le programme, les noms des metteurs en scène apparaissent en tête et en lettres beaucoup plus grandes que le nom de l'auteur. Evolution intéressante qui met en première place le metteur en scène dont le travail se trouve ainsi magnifié, désigné comme création artistique à part entière. Il finit même par l'emporter sur l'auteur lui-même réduit à n'être que le faire-valoir de la créativité de celui qui condescend à le sortir des ténèbres ou à le faire échapper à l'enfer de la répétition. Et si un metteur en scène a envie de mettre des vaches dans le Dialogue des carmélites, qui l'en empêcherait - si ce n'est le prix du kilo de vache en ces temps de vie chère et de diminution des subventions allouées à la culture - ? De là, la surprise et parfois la déception d'une expérience comme celle du Partage de midi où les acteurs qui sont par ailleurs des metteurs en scène livrent le texte presque tel quel et dans la passion qu'ils ont à le servir en oubllient qu'ils sont des metteurs en scène. De là, mais j'y reviendrai, que le metteur en scène Bruno Castelluci puisse, en toute modestie, se substituer à Dante.

Cette évolution est-elle fructueuse ? C'est selon. Je remarque, en tout cas, le succès grandissant des lectures qui me paraissent une réaction aux dérives que je soulignais.

August Stramm, donc. Pas un drôle, celui-là. Trois pièces de lui sont présentées. Rudimentaires : une plongée sordide dans une humanité à peine ébauchée où la misère, l'alcool et la sexualité dominent, où les dialogues à peine ébauchés ont peine à l'emporter sur une violence crue, où l'on craint de rire quand s'approche l'horreur (la mort de l'enfant), où l'on hésite à savoir si la provocation est une dénonciation ou un simple constat. Mais la question metaphysique du sens est posée, même de manière pâteuse et le désespoir de n'être que des "rudiments" éveille quelque chose qui est de l'ordre de la compassion...

La Fiancée des landes repose sur le combat entre une femme qui veut être terrienne et les fantômes de ses parents qui veulent l'entrainer dans un au-delà qu'ils présentent comme paradisiaque. Elle lutte de toutes ses forces et son amant tente de l'aider, mais elle finira par céder.

Forces relate le jeu pervers d'un couple d'âge mûr qui s'acharne à détruire l'amour des jeunes fiancés qui sont leurs hôtes. On est ici dans un milieu élégant et bourgeois, mais c'est exactement la même absence de valeurs, le même sentiment d'absurdité profonde, la même souffrance sous l'hystérie manipulatrice de la femme. L'amour n'est qu'une illusion et la confiance qui est, le propre même des fiançailles, vole en éclats devant les manigances d'êtres revenus de tout et dont le seul plaisir est la négation de tout idéal. Les dialogues sont à peine esquissés, traversés de cris et de rires qui en soulignent l'impossibilité ; la théâtralité outrée du jeu ne peut que souligner l'échec fondamental du théâtre lui-même et de la vie dont il se prétendait la représentation.

On retrouve les mêmes acteurs (excellents, il faut le dire) dans les trois pièces pour qu'on comprenne bien que tous les êtres sont les mêmes, abîmés dans le vide de toute signification. Les éclairages sont admirables -

Si Beckett avait connu les textes de Stramm, nul doute qu'il y aurait trouvé des consonances avec ses propres textes.

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