Et si on reparlait un peu philo ?

Après la lecture, ces derniers temps, de quelques ouvrages conséquents, j'ai ressenti le besoin de trouver des textes plus brefs qui me permettent de reprendre mon souffle et de reposer mes bras fatigués. Les hasards de l'édition ont répondu à mes aspirations et, de ma visite dans ma librairie favorite, j'ai rapporté quatre petits bouquins, petits, mais riches d'aperçus et de questions pour le monde dans lequel nous vivons dont je voudrais dire quelques mots.

Après la lecture, ces derniers temps, de quelques ouvrages conséquents, j'ai ressenti le besoin de trouver des textes plus brefs qui me permettent de reprendre mon souffle et de reposer mes bras fatigués. Les hasards de l'édition ont répondu à mes aspirations et, de ma visite dans ma librairie favorite, j'ai rapporté quatre petits bouquins, petits, mais riches d'aperçus et de questions pour le monde dans lequel nous vivons dont je voudrais dire quelques mots.

                       Petite Poucette , de Michel Serres, sous titré par cette phrase qui en résume le propos : "le monde a tellement changé que les jeunes doivent tout réinventer : une manière de vivre ensemble, des institutions, une manière d'être et de connaître...".(éd. Le Pommier, 9,50 euros) Le livre a déjà plus d'un an, Petite Poucette poursuit allègrement son voyage et a séduit ou énervé plus de cent milles lecteurs. Beau succès pour un beau cadeau. A une époque où la société, en dépit du jeunisme qu'elle proclame, rejette une bonne partie de sa jeunesse, la condamne au chômage, à l'errance ou à l'exil, n'éprouve à l'égard de cette génération inculte et violente, que peur et mépris, il est salutaire qu'un philosophe, loin de jouer "les grands papas rochons" dise à ces jeunes qu'il les aime et qu'il les respecte, qu'il leur fait confiance pour se saisir des formidables opportunités offertes par les développements de l'informatique afin d'inventer un monde nouveau qui s'élève sur les ruines de celui que nous leur laissons.

                   "L'accès au savoir est désormais ouvert."C'est le résultat d'Internet qui ouvre une nouvelle étape dans ce que Serres appelle "l'hominescence", qui est le devenir homme de l'homme. "Période incomparable puisque, en même temps que ces techniques [l'imprimerie et la domination du livre] mutent, le corps se métamorphose, changent la naissance et la mort, la souffrance et la guérison, les métiers, l'espace, l'habitat, l'être-au-monde."

                     Certes, les obstacles sont encore nombreux que les représentants d'un monde dépassé accumulent devant les nouveautés qui s'annoncent et dont ils redoutent qu'elles accélèrent leur disparition. Serres dit drôlement que "nos institutions [luisent] d'un éclat semblable à celui des constellations dont les astronomes nous apprennent qu'elles sont mortes depuis longtemps déjà." Mais Petite Poucette a désormais sa tête devant elle, externalisée dans son ordinateur qui a mémoire, stock d'images et entendement bien plus important que celui de toutes les bibliothèques, comme Saint Denis tenant sa tête décapitée entre ses mains - à la place de la tête, rien, du vide, mais qui appelle à inventer, à créer. " Je me convertis à ce vide, à cet air impalpable, à cette âme, dont le mot traduit ce vent. Je pense encore plus doux que ce doux objectivé ; j'invente si je parviens à ce vide."

                    L'optimisme de Serres pourra en laisser plus d'un sceptique, la confiance qui est la sienne envers les ressources du Net repose sur un esprit critique qui lui fut donné par d'autres canaux que celui-ci - en un mot, il sait faire le tri, ce qui n'est pas forcément le cas de Petite Poucette - ; il n'empêche qu'il a raison de nous rappeler les raisons que nous avons d'être confiants dans ce monde qui vient et d'espérer qu'il ne pourra que nous appeler à franchir une nouvelle étape.

                                                                                    ********

                                  Jean-Pierre Faye, Lettre sur Derrida, sous titrée "Combats au-dessus du vide" (éd. Germina, 12,90 euros). Cette lettre en réalité ne s'adresse pas à Derrida mais à son biographe Benoît Peeters pour rectifier quelques points d'histoire qui concernent la création du Collège  International de Philosophie. Cela, en soi, n'a guère d'intérêt et reproduit pour la énième fois une de ces querelles de priorité dont les intellectuels sont friands : ce n'est pas lui, c'est moi ; il n'est venu qu'après et il m'a complètement ignoré...Bon, tout cela est bien vieux. Je m'étonne de l'importance que peut prendre pour des "philosophes" le moindre déjeuner chez le ministre ou le Président - j'ai été invité pas lui, untel qui n'était pas invité est quand même là ou voudrait tellement y être. Pitoyable.

                                S'il ne s'agissait que de ces minables petites stratégies pour un pouvoir dérisoire, le livre n'aurait aucun intérêt. Mais il reprend une question lancinante et qui est au coeur du travail de Faye : qu'en est-il de l'influence exercée par la philosophie heideggerienne, notoirement nazie, sur ceux qui, en France, s'en sont réclamés tout en n'ayant rien de commun, de près ou de loin, avec le nazisme ? Le reproche essentiel adressé à Derrida est d'avoir repris, sans d'interroger sur leur origine, des concepts, comme celui de logocentrisme ou de déconstruction qu'on trouve dans des écrits très proches du national-socialisme. Derrida s'est, à plusieurs reprises,expliqué sur ce point et, selon son habitude, il a multiplié les attendus pour montrer que les choses étaient beaucoup plus complexes qu'on ne l'imaginait, mais que jamais il n'avait été heideggerien, au sens de disciple de Heidegger etc....(cf. De l'esprit ou la question heideggerienne). La question fondamentale est celle de la mémoire du philosophe - elle devrait , selon Faye, être longue, c'est-à-dire se souvenir de l"histoire de chaque concept utilisé pour être certain de ne se laisser contaminer par aucun mal - alors que, bien souvent, elle est trop courte, chaque philosophe ayant tendance à penser qu'il est le premier philosophe, ce qui règle de manière drastique le problème des influences, des héritages etc.

                              Que Heidegger ait été nazi, cela est évident. Des textes publiés après la mort de Derrida en apportent la preuve éclatante. Peut-on séparer une pensée - qu'on trouve intéressante, stimulante, juste même - de l'engagement politique de son auteur auprès des forces les plus obscures de l'histoire récente ? ou bien cet engagement contamine-t-il toute la pensée et du même coup tous ceux qui qui enn ont utilisé tel ou tel aspect ? La question est essentielle.

                            Je suis frappé par le fait que ce texte est hanté par la mort : celle des millions de juifs assassinés par l'horreur nazie, mais celle qui emporte Derrida avant qu'il ne puisse connaître la totalié des textes authentiquement racistes de Heidegger, celle qui emporte Mitterand ou encore Foucault ou encore Mitsou Ronat ou Bronislav Geremek.

 

                                                                                           *******

                                                                                                                               (la suite plus tard)

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.