L'utilisation du mensonge comme technique d'exercice du pouvoir n'est pas chose nouvelle. Je lis en ce moment les Origines de la Commune d' Henri Guillemin et suis effaré par la somme de mensonges que les Jules (Favre, Simon et Ferry) ont pu accumuler pendant la période qui va de la constitution d'un Gouvernement de défense nationale jusqu'à la capitulation : pour que soit dissimulé que la priorité n'est pas de se défaire de l'ennemi extérieur, les Allemands, mais de l'ennemi intérieur, les Rouges, toute contre-vérité est bonne : on jure qu'on ne cèdera pas un pouce de terrain et on fait retraite dès qu'on a obtenu un début de victoire, on jure de résister jusqu'à la mort et on multiplie les gestes de bonne volonté à l'égard de Bismarck etc.
Mais, à cette époque, la lenteur des moyens de communication donnait au menteur un sentiment d'impunité : avant que la vérité soit connue, de l'eau aurait coulé sous les ponts. A l'heure actuelle, ce n'est plus le cas : on sait tout de suite ce qu'a dit X ou Y et on peut, tout de suite, vérifier la véracité de ses propos et apprendre à tout le monde s'il y a eu mensonge ou non ("raccourci", comme a dit quelqu'un, pudiquement). On pourrait croire que, dans ces conditions, ce serait d'une sagesse élémentaire que de ne pas dire le contraire de ce qui est. A moins, à moins que l'on se foute absolument de la vérité, qu'on ait pour autrui un tel mépris qu'on ne le considère même pas comme un être humain, digne, par ce seul fait, de connaître la vérité, d'y accéder, de la mériter..., qu'on pense que "les gens" sont tellement cons ou tellement abrutis qu'ils n'y verront que du feu ou tellement pourris qu'ils trouveront normal que l'on mente pour se tirer d'un mauvais pas ou, perversion suprême, que l'on accuse l'autre de mentir alors qu'on vient d'en sortir soi-même un, gros comme une maison.
Kant condamnait le mensonge au nom de ce principe que l'être humain doit être véridique dans tout ce qu'il dit : mentir "est une violation grave du devoir qu'on a envers soi-même, et qui est certes tout à fait impardonnable, parce que contrevenir au devoir, c'est abaisser la dignité de l'humanité dans notre propre personne et attaquer la manière de penser à la racine ; en effet la tromperie sème le doute et le soupçon partout, et ôte tout crédit à la vertu elle-même, quand on doit l'apprécier d'après son apparence."(lettre à Maria von Herbert, 1792). On ne peut évidemment pas obliger un président de la République à lire Kant, mais il serait bon qu'il ait à côté de lui quelqu'un qui l'a lu et qui peut l'avertir de ce point essentiel : à force d'être pris pour des cons, "les gens" et même les cons, finissent par ne plus faire confiance du tout à la parole présidentielle, même si d'aventure celle-ci était véridique....