Cela fait partie des lieux communs qui ont la vie dure: la nouvelle ne fait pas recette dans le monde littéraire hexagonal, contrairement à ce qui se passe en Angleterre, par exemple. Il n'est pourtant qu'à regarder quelques uns des succès des dernières années et l'on verra que plusieurs ont été constitués par des textes courts. Dans le domaine de la littérature noire, peu d'auteurs s'y sont risqués et nous n'avons pas l'équivalent des nouvelles d'un Chandler.
Le livre d' Hervé Le Corre relève le défi. "Derniers retranchements" (Rivages/ Noir) est un recueil de nouvelles, certaines déjà publiées dans des revues, d'autres inédites. Une dizaine de textes, de dimensions très variables. Nouvelles du monde tel qu'il est, et ce n'est pas brillant, ou tel qu'il risque de devenir, et ce sera pire : faut-il dire"noires" ? le terme, parfois, effraie et semble sous-entendre qu'on entre ici dans les marges peu recommandables d'une sous- littérature, or il suffit d'avoir lu une page de Le Corre pour savoir qu'on est dans la littérature, l'unique, et la plus exigeante . "Sombres" serait plus juste car les raisons d'espérer ne sont pas légion - la misère grandissante, les injustices de plus en plus criantes, la condamnation de toute une partie de l'humanité à des conditions de vie indignes, la violence d'un système qui réduit ses victimes à ne même plus penser à se révolter ou à retourner cette violence contre elles-mêmes ou contre plus faibles encore : c'est le fonds sur lequel se détachent ces dix histoires magnifiquement écrites.
Les personnages de Le Corre appartiennent à cette classe que l'on voudrait bien rendre invisible - celles des chômeurs, des ouvriers qui vont bientôt être licenciés, des jeunes qui vont de petit boulot en petit boulot, des femmes qui font le ménage chez les autres et supportent des maris violents et alcooliques, des enfants mutiques et hostiles. Et comme si cela ne suffisait pas, il faut qu'ils soient tout d'un coup pris dans un engrenage dont ils ne parviendront jamais à sortir et qui les broie en un raffinement de cruauté, dans un fait divers qui vient mettre sa touche sanglante sur le gris de leur vie. Pas d'ouverture, pas d'espérance, pas de combat débouchant sur une victoire, rien à quoi se raccrocher - Derrida parlait encore d'un messianisme sans messie, il semble bien que pour Le Corre, cette dernière illusion ait fait long feu : si l'on se bat, on sait dès le départ que l'issue du combat est catastrophique.
Et pourtant, deux choses demeurent : l'amour - même trahi, même caricaturé - reste le moment lumineux de ces existences abîmées ; et l'écriture - celle de Le Corre, de plus en plus maîtrisée et forte, celle même qui permet à Tom, l'ado meurtrier du dernier récit, de se sauver alors que tous les protagonistes du drame sont à jamais brisés-.
"Partir" est le texte qui m'a le plus touché. Le cadre n'est plus urbain. Nous sommes dans les Pyrénées. Un couple d'intellos à la retraite y a trouvé refuge, après une énième catastrophe, financière ? écologique ? qui a laissé le monde extérieur aux prises à la barbarie. Entourés de livres et de musique.et d'un paysage dont ils connaissent toutes les couleurs, toutes les humeurs. La femme est en phase terminale d'un cancer et l'on redoute qu'elle ne soit pas la seule en cet état. Le mari est parti, de bon matin, pour une course en montagne qu'ils aimaient faire l'un et l'autre jusqu'à un lac, émeraude profonde au milieu des rochers sombres. Lorsqu'il redescend, un garçon et une fille, armés jusqu'aux dents sont sur le point d'entrer dans leur maison. Il ne peut rien faire d'autre que de les accueillir, comme s'ils étaient des hôtes de passage. Rien ne les atteint, ils sont dépourvus de tout sentiment, et n'ont même pas pitié de cette vieille femme malade dont ils vont précipiter la mort. Et l'homme que l'on avait vu comme le dernier représentant de l'ancien humanisme bascule à son tour dans cette violence dont il s'ignorait capable. Je laisse en suspens la fin, qui est d'une grande beauté.
Pour ceux qui ont aimé "L'homme aux lèvres de saphir" et "Les coeurs déchiquetés", pour ne parler que des derniers livres de Le Corre, ces textes déclinent des qualités qu'ils connaissent déjà (son art de nouer une intrigue, sa capacité à créer en quelques lignes un climat tout à fait prégnant) et pour ceux qui n'en ont encore jamais lu, l'occasion est belle de découvrir un auteur parmi les meilleurs.