avignon 2008 chroniques III

Mardi 15. Au cloître des Carmes. Longue attente, parce que, pour des raisons qui m'échappent, de nombreux spectacles sont en placement libre - ce qui implique qu'on arrive 3/4 d'heure à l'avance, qu'on piétine, qu'on s'énerve des éternels resquilleurs, qu'on parte à l'assaut, dès l'ouverture des portes, d'une place acceptable - sans garantie pour autant que le spectacle commence à l'heure. Longue attente donc, en suivant le vol saccadé des chauve-souris qui a remplacé celui plus virtuose des hirondelles (des martinets ?), en s'inquiétant de l'odeur et de la fumée qui s'échappent d'une gargotte proche, en regrettant de n'avoir pas pris une petite laine supplémentaire car le vent se lève, en essayant de ne pas trop entendre la conversation des voisins qui ont une propension nette à faire partager à tous ceux qui les entourent leur vie en général, leur vie à Avignon en particulier, leurs rencontres, leurs émotions - mais vraiment, ce que j'aime,moi, dit l'une, avec le ton convaincu de qui vient de faire une découverte essentielle, c'est le thé-â-tre - en même temps c'est une chance pour quelqu'un qui vient à Avignon, mais ça ne l'empêchera pas de partir avant la fin du spectacle qu'elle avait accompagné de baillements sonores -

Enfin, ça commence et c'est parti pour 2 heures 40 - pourvu que je n'ai pas de crampe, pourvu que je n'ai pas envie de pisser. C'est très prosaïque un spectateur moyen. Tout de suite pris par l'intensité de ce qui se noue sur la scène, dans un décor quasi inexistant, à part une forme d'acier qui passera d'un côté à l'autre durant le spectacle, et une toile de fond assez laide, genre anamorphose avortée, il n'y a rien qui puisse distraire l'attention.

Ordet ( la Parole ) de Kaj Munk. Qui connaissait le nom de ce dramaturge danois né en 1898, mort en 1944, pasteur d'abord admirateur d'Hitler avant de devenir un anti-nazi farouche qui sera assassiné par la Gestapo ? Peu de monde, sûrement. Pour beaucoup, Ordet est associé à Dreyer, à ce film-culte des années 50 vu dans quelque ciné-club - je n'en garde pour ma part aucun autre souvenir que celui d'une image surexposée dont je ne sais si elle était voulue ou si elle était due à la mauvaise qualité de la copie. Et j'ai associé le mot "ordet", dont j'ignorais le sens, à "orvet" qui est le nom donné à un serpent qui a la particularité de se casser comme du verre quand on le tient par la queue - ce qui n'a aucun rapport avec l'histoire.

Il est exclusivement question de religion dans cette pièce - bouffeurs de curés, de pasteurs, de rabbins ou d'imams s'abstenir - de l'interrogation centrale qui est celle de l'intensité de la foi ( peut-on croire à tel point qu'on croie à l'incroyable ? à l'absurde ? au miracle ? à ce degré de foi qui transporte les montagnes ? ) au débat entre croyant et incroyant (le pasteur/le médecin), du conflit entre croyants (la foi robuste de Mikkel Borgen qui n'est pas exempte de doutes, de colère contre Dieu / le fondamentalisme de Peter Skaedder) à l'incompréhension entre le Prêtre et le Prophète (le pasteur/Johannès Borgen). Les événements - l'attente de l'enfant, la fausse couche d'Inger, sa mort - le conflit entre deux familles à propos d'un mariage - sont littéralement transcendés par l'Evènement par excellence qu'est le miracle de la résurrection d'Inger.

Et l'on pourrait craindre le pire. Il y a bien quelques ricanements, il y aura des commentaires assassins.Mais tout le spectacle m'a paru touché par la grâce. Les discussions théologiques sont animées par la complexité des personnages - leur humour, leur mauvaise foi, leurs ridicules, leur rage- en un mot, leur profonde humanité. Elles ne sont jamais caricaturales, elles sont incarnées. Le personnage-clé est celui de Johannès Borgen, le fils en qui le père avait mis tous ses espoirs et qui promettait d'être un grand théologien mais que la mort tragique de sa fiancée et la lecture excessive de Sören Kierkegaard (je crois reconnaitre ici la patte de Marue Darrieussecq...) ont mené à la folie mystique - il se prend pour le Christ, excusez du peu. Mais c'est lui qui, après avoir renoué les fils de sa vie psychique déchirée, dans ce qui est une nouvelle naissance, revient accomplir le miracle de ramener Inger à la vie.

Des moments particulièrement forts : comme cette chorégraphie qui rassemble, autour du cercueil d'Inger, tous les personnage, en un rituel funèbre venu de la nuit des temps; comme la démarche lente et glissée des acteurs lorsqu'ils quittent la scène et s'effacent dans l'obscurité des coulisses ; comme les chants qui accompagnent, en contrepoint, les controverses les plus intenses.

J'ai aimé Ordet, on l'aura compris, la rigueur de la mise en scène d'Arthur Nauzyciel, le jeu des acteurs, la beauté vivante de la traduction de Marie Darrieussecq, la place réservée à la musique et qui n'est jamais arbitraire. J'y ai trouvé le sommet de ma semaine avignonnaise.

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