Eclats de lire

 J'avais quelques difficultés à en finir avec le Boussole de Mathias Enard - un peu pesant, à mon gré, d'une érudition qui, à la longue, me lasse même si j'en admire le traitement fort intelligent. Je me suis donc accordé une pause et j'ai choisi des livres plus légers, ce qui ne veut pas dire qu'ils aient moins d'intérêt.

                                            De Marc Pautrel, j'avais, ici même, rendu compte d'un livre publié chez Gallimard, dans la collection l'Infini, Un voyage humain, avec une sévérité d'autant plus forte que j'attendais autre chose de l'auteur du Métier de dormir dont j'avais aimé la fantaisie. Il publie, dans la même collection, un texte court, Une jeunesse de Blaise Pascal, que j'ai lu avec un très vif plaisir. C'est d'une oeuvre de fiction qu'il s'agit. Pautrel y prend donc quelques libertés avec les faits mais en les développant d'une façon tout à fait intelligente et perspicace. Le jeune Pascal - une sorte d'Asperger - qui découvre, par lui-même, les premières propositions de la géométrie d'Euclide, devant les yeux ébahis d'un père qui s'émerveille que sorte de cet enfant souffreteux une telle puissance de pensée ; puis qui fait la leçon au cercle de savants auquel son père l'a conduit en lui faisant promettre de n'y pas prendre la parole ; son projet d'une machine à calculer pour venir en aide à son père qui peine sur ses additions interminables - tout cela est excellemment  mis en scène et écrit avec une réelle élégance. On ne reprochera pas à Pautrel d'être moins vif quand il évoque la nuit mystique de Pascal - mais après tout Pascal n'est plus si jeune, il a 31 ans...

                                          Les éditions Cairn ont eu l'heureuse idée de rassembler les chroniques que Jean Eimer avait données au journal Sud-Ouest, en 1984, sous le titre Voyage dans les Pyrénées avec un âne. Une véritable expédition, comme celle que son célèbre prédécesseur Stevenson avait menée au travers des Cévennes, un siècle auparavant, quand l'on sait le caractère fantasque et têtu de cet équidé, à quoi s'ajoute la fragilité de ses sabots. Eimer relate avec un humour qui n'appartient qu'à lui les heurs et les malheurs de son périple, en compagnie d'Eboulie, d'abord, réformée pour cause d'inflammation aiguë d'un sabot ; puis de Charly, "à l'évidence un chaud lapin que cet âne" ; il fallait boîter avec Eboulie, il faut courir avec Charly, pousser l'une, freiner l'autre. Les habitants du coin n'en reviennent pas de voir un "doryphore", c'est le nom aimable qu'ils donnent aux touristes, aux bordelais tout spécialement, en pareil équipage. L'âne est un moyen de transport que les tracteurs achetés à prix d'or grâce aux prêts du Crédit agricole ont rendu complètement obsolète. Les dessins de Christian Gasset ont le trait faussement naïf et vraiment poétique qui convient à ces textes délectables. Je recommande particulièrement celui de la page 21.Mais tout est bon dans ce petit livre !

                                          Le 23 novembre 2015, Alain Badiou donnait, au théâtre de la Commune d'Aubervilliers, un séminaire dont l'objet était "penser les tueries du 13 novembre". Notre mal vient de plus loin - le titre est tellement juste et s'oppose à point nommé aux réactions multiples qui ont eu pour dénominateur commun de se laisser dominer par l'affect - et il ne s'agit pas de les condamner -, cet affect qui enferme dans l'immédiateté de l'horreur. Penser exige effectivement que l'on puisse prendre, par rapport à l'événement, un peu de distance, qu'on le replace dans un contexte historique plus vaste (grosso modo celui de la colonisation, de la décolonisation,de ce qui s'en est ensuivi ou ne s'en est pas ensuivi), dans un lieu qui est celui d'un monde livré aux firmes supranationales (ce que l'on appelle la mondialisation)  devant lesquelles les Etats-nations font la preuve toujours renouvelée de leur capitulation. "Notre monde restitue, reconfigure, une situation oligarchique qu'il a traversée et connue il y a longtemps et à laquelle sous d'autres formes et sous d'autres aspects, il revient." L'analyse de ce que Badiou appelle les "subjectivités réactives" est extrêmement pertinente : la subjectivité occidentale, celle du désir d'Occident et la subjectivité nihiliste. "Il y a une contradiction entre le destin fasciste et criminel de la frustration d'un côté et le développement mondial du capitalisme et de son support de masse, la classe moyenne", de l'autre. Et, oui, "notre mal vient de plus loin que l'immigration, que l'islam, que le Moyen-Orient dévasté, que l'Afrique soumise au pillage...Notre mal vient de l'échec histoirique du communisme" et de l'impossibilité qui en découle, pour l'instant, et il n'est pas interdit d'espérer, d'envisager une autre organisation mondiale que celle sous laquelle nous vivons et souffrons.

                                           Divers, ces bouquins, mais riches, chacun en son domaine. Je peux maintenant revenir à Boussole !                                                                                                             

                                      

            

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