Ce pourrait n'être qu'un recueil d'anecdotes. Politique et amitié, entretiens avec Michaël Sprinker sur Marx et Altusser, avait paru en anglais en 1993, dans un ouvrage collectif. Derrida, qui travaillait alors sur ce qui allait devenir Spectres de Marx n'avait pas jugé bon de le traduire. Et c'est une bonne décision des éditions Galilée que de l'avoir fait. Car ce livre est beaucoup plus. Derrida s'y explique avec une grande précision et une grande honnêteté sur les raisons qui lui avaient fait garder en réserve ses critiques à l'égard du travail d'Althusser.
Il évoque ce qu'était le climat politico-intellectuel de Normale sup, en ce début des années 60 ; le climat de terrorisme intellectuel, cette "diplomatie de l'évitement : silence, on ne cite pas, on ne nomme pas, chacun se démarque et tout cela forme une espèce d'archipel de discours sans communication terrestre.." dont étaient responsables les althussériens, certes, mais aussi les lacaniens, mais aussi les gens deTel Quel - bien de ces gens qui sont devenus maintenant des donneurs de leçons de bonne et sainte démocratie. Mais "tout cela relève de la théorie des jeux philosophiques dans un petit milieu surentraîné au déchiffrement." Dans cette situation, Derrida se réfugie dans ce qu'il appelle "un silence contraint".
Ses relations avec Althusser sont excellentes, depuis leur première rencontre, mais l'un et l'autre se gardent bien d'entrer dans le vif de leurs conceptions philosophiques, surtout en ce qui concerne Marx - le domaine d'Althusser - que Derrida est censé ignorer, lui qui est plutôt un lecteur de Husserl, de Heidegger - qu'Althusser ne connaît pas. Le malentendu vient de ce que Derrida aurait bien des choses à dire sur Marx et la lecture qu'Althusser en fait, mais qu'il redoute que ces critiques soient utilisées, dans le combat politique contemporain, contre Marx lui-même :" un objection reçue comme un signe politique d'anticommunisme était très grave dans le milieu que j'habitais ; à tort ou à raison, cédant à la fois à une conviction politique et sans doute aussi à l'intimidation, je me suis toujours abstenu de critiquer le marxisme de front."
Parmi les choses à dire : sur la fameuse coupure épistémologique qui séparerait le Marx philosophe du Marx scientifique, sur la conception de la science que cela induisait prétendument exemptée de toute métaphysique, sur la manière dont Althusser soustrayait à l'histoire aussi bien la Théorie, forcément juste, que l'Idéologie, sur le concept de production, sur celui de classe sociale - cela faisait beaucoup de choses. Sans compter tout ce qui relevait de l'allégeance au PC et, derrière, à l'Union soviétique... Au fond, Derrida reproche aux althussériens d'avoir une vision bien simplifiée des textes de Marx, même si les positions qui furent les leurs avaient leur intérêt et leur importance dans le contexte de l'époque. Et son verdict est sévère, puisqu'il les juge finalement bien "conservateurs"
Face au "discours très carré de l'époque", Derrida éprouvait le besoin de compliquer les questions pour en faire ressortir toutes les implications, convaincu qu'il était qu'à ne pas aller assez loin dans l'analyse des concepts, on commettait une véritable erreur politique qu'il faudrait payer, un jour ou l'autre. "Le code dans lequel on me demande de m'exprimer me paraît lourd de présuppositions inacceptables, il me paraît déjà déconstruit, décontructible..."
Et le paradoxe éclate : Derrida avoue avoir le sentiment qu'il est plus marxiste que les althussériens, que lorsqu'il sortira de la réserve que les circonstances lui ont imposée, quand il sortira de sa besace les réserves qu'il y a enfouies, on lui rendra raison. Et le fait est que c'est cela qui s'est passé : alors que toute référence à Marx était devenue ringarde, que le groupe des althussériens avait depuis longtemps éclaté, Derrida propose sa lecture de Marx, dans un de ses livres les plus accomplis, Spectres de Marx, et surtout démontre qu'on n'en a pas fini avec Marx, quoi qu'aient pu dire un certain nombre de philosophes auto-proclamés mais vrais idéologues du néo-libéralisme.
Il y a, certes, une certaine nostalgie à repenser à ces heures que nous avons vécues. Surtout maintenant que l'Ecole normale est devenue, sous la houlette de sa directrice, ce que l'on sait, un lieu à la botte du pouvoir politique ; où l'on n'hésite pas à appeler la police pour déloger les élèves et les vacataires qui occupent le salon de la dite directrice ; où le Département de philo applaudit à cette décision d'autorité - d'ailleurs qui est le directeur de ce département, qui le connaît, qui a lu ses livres - vous savez ça, vous ?
Demeure aussi la belle fidélité à l'amitié jamais démentie à l'égard d'Althusser, même aux pires moments.