Avignon 2008 Chroniques V

Il faut en venir à Purgatorio. Un élément de la trilogie "librement inspiré par La Divine Comédie" à Romeo Castellucci, un des deux metteurs associés à cette édition 2008 du Festival. J'ai échappé à Inferno et Paradiso n'est pas pour demain. Je n'étaiss pas encore et je n'étais déjà plus à Avignon pour les épisodes I et II. C'est assez con, je le reconnais, de ne voir d'une trilogie que l'élément central. Mais c'est comme ça. Vision subjective et rétrécie que la mienne, j'assume.

Et je n'ai pas aimé, mais alors, pas aimé du tout. Mon sentiment aurait-il été différent si j'avais vu les deux autres parties de la trilogie ? j'en doute. D'ailleurs, il ne semble pas que Castellucci ait été préoccupé par le désir de donner aux spectateurs la possibilité matérielle - sauf à ceux qui peuvent se payer trois semaines à Avignon et ils ne sont pas si nombreux que ça - de voir l'ensemble d'une traite. Impossible unité de temps, donc. Impossible unité d'espace, aussi : trois lieux différents. Rien de grave dans ce parti-pris.

La première partie de Purgatorio se passe dans une maison impersonnellement contemporaine. La mère et l'en fant sont seuls. L'enfant n'est pas bien, son malaise est palpable, il n'a pas faim. Sa mère ne semble pas vraiment s'en apercevoir. Il pose à sa mère des questions auxquelles elle ne répond pas : quand va-t-il rentrer ? il s'agit du père. Le père rentre. Fatigué par sa journée de travail. Raconte ses problèmes à sa femme. Banal. Parle à l'enfant, platitudes auxquelles l'enfant ne répond pas. L'enfant monte dans sa chambre. Le père demande son chapeau de cow-boy. La femme pleure, supplie qu'il renonce à ce qui semble associé à ce chapeau. Le père va chercher le chapeau, s'en coiffe et monte dans la chambre de son fils. La scène est vide. On entend seulement ce qui se passe dans la chambre - les supplications de l'enfant, les ordures proférées par le père, le viol - c'est difficilement supportable. Le père redescend - accablé ? hagard ? L'enfant le suit et va vers lui avec tendresse, compassion. Ne t'inquiète pas, tout est fini. Ces paroles valent pardon. Valent-elles rédemption ?

La deuxième partie change carrément d'ambiance. L'enfant est sur le devant de la scène, dos au public. Il regarde les images projetées sur un écran circulaire. Des fleurs hideuses ou somptueuses. Une jungle où le père tente de se frayer passage. Une musique hallucinamment tonitruante, agressive qui déchire les tympans - comme une matérialisation de la violence du viol. Insupportable.

Troisième partie. Une chorégraphie. Deux personnages. Le père. L'enfant. Tremblements, soubresauts, convulsions, gestes saccadés, désaccordés, presque désarticulés. L'un. Puis, l'autre. Puis les deux ensemble jusqu'à ce que le fils se couche sur le père et arrive, un moment, à s'immobiliser et à l'immobiliser. Pendant ce temps, le cercle qui ne sert plus d'écran, se remplit lentement d'encre noire.

Bon. J'ai raconté ce que j'ai vu, ce que j'ai ressenti. A l'étouffement de la première partie succède ce déchaînement de violences visuelles, sonores, gestuelles. Transposition dans d'autres domaines sensoriels de la violence première, du péché premier. Est-ce bien ça ?

Mais quel rapport avec le Purgatoire ? j'avoue ne pas comprendre. Que les personnages soient désignés comme première, deuxième, troisième étoile, sur les cartouches qui doublent l'action dans la première partie est peut-être une allusion au premier chant du Purgatoire :

".. .. . je vis quatre étoiles

jamais vues, sinon par les premiers ragards."

mais rien ne l'assure. Que reste-t-il de Dante ? d'un Purgatoire considéré par lui comme l'antichambre du Paradis ? On se croirait plutôt en Enfer. Est-il besoin de se placer sous l'autorité pour exposer - d'une manière qui demeure extrêmement énigmatique pour ne pas dire confuse - ses propres fantasmes ou ceux de l'époque ? Est-il acceptable de se mettre carrément à sa place ! "il faut faire Dante, être Dante et non son oeuvre." Je trouve ça insupportablement bêcheur.

Et puis le choix de l'inceste, du viol pédérastique me parait d'une complaisance discutable aux pires fantasmes du moment et à leur surexploitation médiatique. Est-ce le péché par excellence de notre temps ? je rappelle que c'est Laïos, le père d'OEdipe qui est censé avoir "inventé" la pédérastie - ce qui ne nous rajeunit pas. Si l'on veut aller plus loin, et je ne pense pas que Castellucci le fasse : qu'en est-il d'une sexualité qui use de l'autre (enfant, ado, femme, prostituée) comme d'un objet ? Quel est le lien entre cette sexualité et une certaine organisation de la société ?

En même temps, c'est bien fait tout ça, et c'est peut-être le pire.

 

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