Je ne voudrais pas que l'année s'achève sans que j'aie dit quelques mots d'un livre surprenant, qui n'a pas eu la presse qu'il méritait. Il s'agit du dernier livre de Catherine Rey, Les extraordinaires aventures de John Lofty Oakes, aux éditions Joëlle Losfeld. Catherine Rey renoue avec un genre auquel le 18ème siècle a donné ses lettres de noblesse : l'invention de personnages et de pays qui sortent des normes de notre univers. Il s'agit ici d'un tout petit bout d'homme d'une intelligence hors du commun, qui a le dangereux pouvoir de pleurer des larmes d'or - ce qui excite, on s'en doute, bien des convoitises -; il entreprend de courir le vaste monde, avec son ami Bartholomé, il commence par l'Australie, passe en Inde et s'envole vers quelques planètes peuplées d'étranges créatures. Il est aidé, au milieu des mille péripéties qui jallonnent son périple par des animaux qui parlent, par des esprits bienveillants. Les frontières qu'il traverse ne sont pas seulement géographiques, ce sont également celles qui séparent les espèces - en Inde, il se trouve transformé en rat, ce qui lui ouvre l'accès d'un temple où les rats sont initiés à tous les stades de la sagesse - et celles qui séparent notre monde d'autres mondes régis par des lois toutes différentes de celles que nous connaissons (la planète des femmes, celle où règnent les apparences...).
Cette ouverture à d'autres réalités permet ,c'est la règle du jeu, de jeter un regard différent, pas nécessairement critique, mais le plus souvent sévère, sur notre propre réalité. Ce que découvre Lijo, abréviation de John Lofty Oakes, c'est qu'il n'y a de solution que dans une ascension spirituelle, dans une purification progressive de toutes les aspirations pour parvenir enfin à ce détachement qui est le comble de la sagesse - mais que Lijo partage quand même avec sa douce et tendre épouse Jasmine... Tout cela ne va pas sans mal, sans découragement, sans souffrances. Mais ce petit bout d'homme n'abandonne jamais sa quête. Beau conte philosophique auquel Catherine Rey a su donner un cadre à sa mesure - en particulier, les immenses étendues de cette Australie où elle s'est installée depuis plusieurs années - et qui est servi par l'élégance d'une écriture jamais prise en défaut.
Qu'on ne s'y trompe pas, il ne s'agit pas d'une littérature pour enfants, nulle mièvrerie, ici, mais des larmes et du sang, de l'injustice et de la cruauté - l'amour, la sagesse n'ont pas partie gagnée d'avance.