Du nouveau sur Guillemin, un livre de Patrick Berthier, Henri Guillemin tel quel

  En 1977, Jean Sulivan qui dirige, chez Gallimard, la collection "Voies ouvertes" propose à Patrick Berthier de rencontrer Henri Guillemin et d'enregistrer les conversations qu'ils auront ensemble. Le genre de proposition qu'on ne refuse pas. Berthier est un jeune agrégé de lettres, normalien lui aussi ; Guillemin a derrière lui l'essentiel de sa carrière et une réputation solide d'empêcheur d'encenser en rond. On l'aime ou on le déteste ; il séduit ou il exaspère. Berthier tombe sous le charme du vieux bonhomme.

Il a potassé son oeuvre, il en voit l'intérêt, les audaces, l'engagement passionné ;  il a lu les commentaires rageurs qu'elle suscite, il sait les failles de la méthode de Guillemin - les citations sollicitées, les guillemets parfois oubliés, les inédits lus un peu trop rapidement, les partis pris - et il pose à Guillemin les bonnes questions sans avoir peur de le pousser dans ses retranchements. Guillemin, comme un gamin pris les doigts dans un pot de confitures, reconnaît qu'il travaille trop vite mais sait se défendre et montrer que, globalement, dans l'établissement des faits, il est irréprochable. Ce que Mauriac lui-même lui concédait.

Comme il est d'usage,  Berthier envoie à Guillemin le script des enregistrements originaux. Quelques semaines plus tard, le tapuscrit lui est rendu abondamment remanié ; des passages entiers sont barrés, d'autres sont réécrits ; la virulence d'un premier jet est édulcoré, sa spontanéité jugée dangereuse. Berthier s'incline.

Les années ont passé et Berthier nous restitue les enregistrements originaux. Il publie chez Utovie un Henri Guillemin tel quel qui contient en réalité trois livres : la première  partie  empruntée au Guillemin, légende et vérité publié chez Utovie en 1982 donne un florilège des critiques, des insultes proférées à l'encontre de Guillemin tout au long de sa carrière - par une presse, faut-il le préciser ? de droite et d'extrême-droite qui ne supporte pas que l'on touche à son Histoire de France pas plus qu'à ses héros. La deuxième partie reprend Le cas Guillemin (Gallimard, 1979) mais cette fois (ce qui en fait bien un livre nouveau) avec l'intégralité des enregistrements et, en note, les passages "revus et corrigés" par Guillemin. La dernière partie étoffe le plaidoyer que Berthier avait déjà entrepris dans Guillemin, légende et vérité autour justement de ce dernier terme : vérité. La passion essentielle de Guillemin, passion pour la vérité, vérité ultime de l'auteur ou du personnage historique étudié qu'il atteint par une sorte de "contact"avec son coeur même - et cela entraîne une adhésion entière avec lui ou au contraire un dégoût, un recul, un mépris. Cette passion pour la vérité a son corollaire - la haine du mensonge, du faire-semblant, du faux-semblant.

Il y a des pages très importantes autour du thème de l'acteur,  du rapport au public, du désir de séduire, de convaincre. Tout cela ne va pas sans ambiguïté, Guillemin le reconnaît d'ailleurs et la façon dont il rectifie lui-même une image de lui-même trop spontanée, trop proche du réel, de même que l'aveu répété d'un certain sectarisme ("ma femme me reproche souvent d'être sectaire..." Cf ses relations avec le frère Roger de Taizé : il l'adore jusqu'au jour où, découvrant son admiration pour Jean-Paul II que Guillemin ne porte pas dans son coeur, il ne lui trouve plus aucune qualité) montrent que le rapport de Guillemin à la vérité n'est pas aussi simple qu'on pourrait le penser. Sans doute existe-t-il plusieurs vérités (partielles ? absolues ? objectives ? subjectives ?) et plusieurs mensonges (dire, sciemment, le contraire de la vérité - cf les Jules -; ne pas dire toute la vérité ; omettre de dire la vérité). Il faut s'y prendre à deux fois avant de parler de soi (quel sot projet ! disait l'autre) et Guillemin a raison de dégonfler quelques baudruches. Que n'a-t-il résisté au désir de parler de lui !

Le travail de Berthier est donc passionnant à plus d'un titre et pour ce qu'il nous apporte sur Guillemin et pour les questions que son texte soulève. Je crois bien qu'il a tout lu de Guillemin (et Dieu sait qu'il a écrit, "pour le sou", disait-il avec un certain humour, mais ça aussi c'est un problème quand on sait les diatribes de Guillemin contre les riches) - sans doute d'autres articles restent-ils à découvrir (cf l'anthologie des chroniques données à la Bourse égyptienne que Berthier prépare pour Utovie et qui s'annonce passionnante). Et autour de Guillemin lui-même ; quand certains textes incendiaires sont de plumitifs totalement oubliés, Berthier prend la peine de nous expliquer qui ils étaient et ce qu'ils faisaient. Il va jusqu'à restituer les passages exacts des livres que Guillemin cite parfois de manière bien approximative.

J'aime aussi que Berthier montre une dimension souvent oubliée de l'oeuvre de Guillemin (excellent orateur, dit-on souvent, mais piètre écrivain)- son talent d'écrivain, son sens de la formule, un style vibrant, certes, mais qui sait aussi s'approcher des émotions les plus subtiles et les exprimer avec bonheur.

Pour les amateurs de Guillemin et pour ceux qui voudront découvrir le bonhomme dans toute sa complexité, le livre de Berthier est indispensable;

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