" Le plus grand des empires des hommes, le plus long que notre histoire ait jamais connu, se dirigea en dernière instance sur des vols d'oiseaux ; voilà la décision la plus profonde jamais dite ou décidée en matière politique. Vous qui la lisez maintenant, vous qui l'apprenez, courez la répéter, toutes affaires cessantes, au général commandant les armées, au grand économiste gérant la crise, aux conseillers du président, aux ministres, au prince lui-même et à tous les votants que vous connaissez. Jamais bataille ne fut engagée par les légions romaines, jamais flotte de blé n'appareilla, jamais on n'amenda une disposition légale, jamais décision de grandeur historique ne fut prise en ces temps-là sans que les augures aient d'abord attendu l'approbation dite ou donnée par les oiseaux, leur passage dans le ciel, leur façon de picorer le grain, sans l'addiction des volatiles. Rome, bien sûr, obtint la meilleure proportion de victoires de l'histoire, écrivit le droit le plus stable, mena la politique optimale, prit les décisions en moyenne les plus heureuses, elle reste, nous le savons, la première de tous les temps, et elle se confiait aux oiseaux. Avez-vous entendu meilleure nouvelle, connaissez-vous une idée philosophique plus fine et plus sage ? (...) J'aimerais voir à la basse-cour, soucieux et méditants, ceux qui disent tenir en main les destins du monde, dont nous voyons l'image et entendons la voix dix fois le jour , aujourd'hui où la politique se réduit à la publicité de l'Etat. Ah ! les voir bayer aux corneilles !"
Michel Serres, Les cinq sens, éd. Grasset, 1991, p.105.106