Les éditions Allia m'offrent toujours de quoi combler ma curiosité et mon désir de lecture brève et dense. Il faut dire l'excellence du travail ici effectué, le flair pour découvrir des textes peu connus, la volonté de redonner à ceux qui le sont un nouvel éclat (cf. les traductions parfaites de Bernard Pautrat : Notes sur la mélodie des choses de Rilke, entre autres), pour permettre à des chercheurs de donner une vision non- conformiste de leur recherche.
Je commence par une conférence de Gide sur l'influence en littérature, que ne pouvaient lire que ceux qui possèdent les OC dans la Pléïade. Il y note la difficulté des écrivains de son époque à reconnaître les influences qui se sont exercées sur eux, à se vouloir seuls de leur espèce, fils ou disciple de personne; alors, dit-il, que les plus grands ont toujours su admirer leurs prédécesseurs et les imiter (pas les plagier!). "Et s'ils sont si peu soucieux de se retrouver des parents, c'est, je pense, qu'ils se pressentent fort mal apparentés." La flèche est assassine.
Les nuits d'octobre de Nerval sont un régal de liberté et d'insouciance; au prétexte d'imiter le réalisme des écrivains anglais, il nous entraîne à sa suite dans une déambulation à travers Paris, au gré de ses rencontres et de ses haltes dans les cafés, bals ou bistros où croise une population nocturne riche en couleurs. Il y a des descriptions des Halles qui sont des morceaux d'anthologie. Nerval en viendrait même à oublier qu'il était parti pour une chasse à la loutre à quelques kilomètres de Paris, mais au petit matin il parvient à s'arracher à Paris - prétexte pour une critique alerte des transports "franciliens", pour le récit d'une "garde à vue" et d'un "menottage sévère" pour défaut de papier d'identité et pour un rêve sur une femme mérinos qu'il a vue dans un troquet.
Eric Chauvier, qui est sociologue, présente, dans Contre Télérama', quelques notes pour entrer dans la réalité périurbaine. Ou comment y vivre sans s'y laisser deshumaniser. Et ce n'est pas facile. "Moche", ce monde, comme le disait Télérama ? "Nous avons compris, bien sûr, que l'usage de [cet] adjectif renvoyait, pour cejournal humaniste, à une provocation destinée à remuer les consciences assoupies, trop habituées à vivre au milieu de ces enseignes publicitaires, bâtiments commerciaux informes, couleurs criardes, ronds-points, hypermarchés, etc. Mais nous avons aussi été troublés par ce jugement de classe qui faisait de notre zone périurbaine un monde évaluable à la seule mesure esthétique de leur monde à eux."
Changeons d'éditeur. Gallimard, collection L'Infini. Marc Pautrel y présente un très court roman intitulé Un voyage humain, 76 pages d'un petit format. L'idée est intéressante de rapporter l'attente d'un enfant du point de vue de l'homme, la douleur d'une fausse couche de ce point de vue également. Mais le parti pris de rapidité me paraît nuire à l'intérêt de cette micro-entreprise ; je veux bien qu'on fasse abstraction de considérations psychologiques, souvent pesantes etc., qu'on fasse l'économie de situer cette histoire dans un contexte, temporel, social, culturel précis, etc, mais que reste-t-il alors d'autre qu'une esquisse d'un roman à venir? Pautrel s'était fait connaître par des histoires étranges, Le métier de dormir, (éditions Confluences) qui avaient une densité et une unité que je ne retrouve pas ici.
Enfin, l'Eloge des frontières de Régis Debray. Conférence prononcée au Japon. Livre urticant à plus d'un titre. Debray écrit toujours de la même manière, c'est plein d'astuces, d'anachronismes, de jeux de mots, de formules heureuses ou malheureuses, de citations cryptées ou non - moi, ça m'énerve plutôt, cette systématicité de la brillance. Et le thème qu'il traite, l'apologie des frontières, va, bien sûr, à contre courant de l'opinion ; il le sait, il le dit, il cherche à en tirer le maximum de profit symbolique, comme dirait l'autre. Il n'empêche que sur bien des points, il a sacrément raison :"il n'a plus de limites à parce qu'il n'y a plus de limites entre". Juste, non ? "Nos prévisionnistes n'avaient pas prévu que le déclin des patries et des guerres à l'ancienne relancerait autrement de fierté et de fusion collectives.", juste aussi ? ou encore : "N'allons pas croire qu'une connexion vaut connivence. (...) il y a loin du "connectif" au collectif." Pour finir :"Le narcissisme des petites différences, exarcerbé par la communication en temps réel, engendre les paranoïas éclair."
Voilà, c'est fini pour ce soir. Je vais me plonger dans un très gros bouquin.