Pertinence des concepts de Freud et de Lacan pour aborder l'autisme ?

Vouloir aborder l’autisme avec des concepts forgés pour les névroses ou les psychoses, c’est comme vouloir partir à la conquête de l’espace avec un sous-marin. Son périscope ne permet en aucun cas de voir ce qui fait des/astres dans l’autisme, à savoir la défaillance de la proprioception avec sa constellation d’angoisses archaïques et de particularités sensorielles.

 

Retour du Havre

Quelques réflexions personnelles après le colloque des Forums du Champ Lacanien

(Les 18 et 19 mai 2019)

 

L’organisation de ces journées avait été très bien conçue pour permettre à chacun de s’exprimer sur son vécu ou ses pratiques professionnelles : pas de conférences interminables, une même question posée à tous les animateurs (leur première rencontre avec l’autisme), beaucoup de temps consacré aux échanges. Et cela a très bien fonctionné. Par-contre je n’ai pas compris l’intérêt de commencer chacune de ces journées par un petit cours sur le concept lacanien du nouage borroméen du réel, du symbolique et de l’imaginaire. Cela n’a ensuite été repris par personne tout au long de ces journées, ce qui n’a rien enlevé à la richesse des débats.

Je me pose donc la question de la pertinence des concepts fondamentaux de Freud et de Lacan pour aborder l’autisme. Aucun des pères fondateurs de la psychanalyse n’a suivi ou même côtoyé une seule personne autiste et leurs théories n’ont pas été élaborées pour cette population.

Ainsi la découverte géniale de l’inconscient et du refoulement a permis de révolutionner la perception des ressorts de l’âme humaine et ouvert la voie au traitement des névroses. Mais les autistes ne refoulent pas, on peut d’ailleurs se poser la question de l’existence chez eux d’un inconscient ou, en tout cas, d’une structuration différente de l’inconscient en l’absence de tout langage élaboré. Il ne s’agit donc surtout pas dans une cure avec un autiste (ou même avec un psychotique), de l’aider à rendre conscients des conflits refoulés. Et les outils traditionnels de l’association libre, de l’interprétation et du transfert sont ici complètement inopérants.

Quant aux concepts lacaniens évoqués plus haut, ils ont été élaborés pour des sujets psychotiques et quiconque a rencontré un autiste de Kanner saisit immédiatement que cela n’a rien à voir avec le délire d’Artaud, du président Schreber ou la folie des bonnes de Jean Genet étudiée par Lacan dans sa thèse de doctorat.

A côté de la névrose, la psychose et la perversion, l’autisme est une autre manière d’être au monde (ou plutôt ici de ne pas être).

Vouloir aborder l’autisme avec des concepts forgés pour les névroses ou les psychoses, c’est comme vouloir partir à la conquête de l’espace avec un sous-marin. Son périscope ne permet en aucun cas de voir ce qui fait des/astres dans l’autisme, à savoir la défaillance de la proprioception avec sa constellation d’angoisses archaïques et de particularités sensorielles.

 Pourtant certains psychanalystes font un travail formidable avec des enfants, des adolescents et des adultes autistes. J’en ai moi-même fait l’expérience à maintes reprises et je leur en suis très reconnaissant.  Ces psychanalystes savent accueillir l’autre, l’aider à s’exprimer à sa manière, lui permettre de s’apaiser, de surmonter peu à peu ses difficultés et de trouver une place un peu moins inconfortable dans le monde.  Leur qualité d’écoute et leur finesse clinique, leur capacité à renoncer à une position de maitrise laissent une place à des personnes autistes qui se sentent très vite envahies. Quelles que soient les références théoriques de ces analystes, ce sont avant tout leurs qualités humaines acquises au cours d’une analyse personnelle qui mettent en confiance leurs patients et leur donnent le courage et l’envie de prendre le risque d’entrer en relation.

Patrick Sadoun

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.