DIRE L'INDICIBLE 

 

CONFERENCE DE PATRICK SADOUN

PRESIDENT DU RAAHP ET D’AUTISME LIBERTE

 

Lors du CONGRES DE LA CIPPA à PARIS

 Les 13 et 14 mars 2015

 

Cette conférence a été publiée en mai 2016 aux éditions l'Harmattan

dans le recueil de textes de Patrick Sadoun intitulé :

"Autisme ; dire l'indicible"

 

 

J’ai toujours été émerveillé par le regard et les sourires des bébés. Bien avant l’apparition du langage verbal on peut avoir avec eux une communication d’une intensité et d’une authenticité qui n’existe plus entre adultes.

Avec mes deux premiers enfants j’ai adoré cette période. Pour certains pères aussi c’est un immense plaisir de donner le biberon, de faire la toilette, de serrer son enfant contre soi, de sentir son odeur et la douceur de sa peau, de lire autant d’intelligence, de profondeur et de malice dans ses yeux.

Avec Boris, mon troisième enfant, cette magie de l’éveil à la relation et à la communication semblait éteinte. C’était  difficile de capter son regard et de jouer avec lui comme je l’avais fait avec son frère et sa sœur. Mais il n’était pas agité et, les six premiers mois, avant le sevrage maternel, je me disais que ce devait être son tempérament, qu’il était bien avec sa mère et que cela viendrait plus tard. J’ai commencé à me poser des questions dès qu’il a pu s’assoir et qu’il s’est mis à se balancer. Peu après, lorsqu’il a pu marcher à quatre pattes, il passait les nuits et une partie de la journée à se taper le dos contre une porte ou un radiateur. Il se raidissait et il hurlait si on le prenait dans les bras, il hurlait encore si on allumait la radio, la télévision ou l’aspirateur, ses cris stridents ainsi que le bruit sourd des chocs de son dos contre une surface dure  étaient insupportables et son comportement était totalement incompréhensible. Tout avait été si simple et si naturel avec nos deux premiers enfants. Pourquoi Boris n’évoluait-il pas comme les autres ? Le doute et l’inquiétude s’installaient dans mon esprit

Au-delà des problèmes concrets de la vie quotidienne avec un enfant autiste je vivais très mal l’impossibilité de retrouver avec Boris cette complicité des regards et la chaleur apaisante du corps d’un petit enfant lové dans mes bras. Bien avant la découverte du miroir, ce sont probablement ces échanges de regards  et de sourires qui permettent à l’enfant de se sentir exister, aimé, reconnu, mais c’est aussi ce qui permet à un père de créer pour son enfant un lien qui ne peut jamais avoir l’immédiateté charnelle du lien maternel. Sans l’enveloppe protectrice du corps de ses parents, sans le tendre corps à corps des premiers mois de l’existence, comment le nourrisson va-t-il pouvoir ressentir sa peau et percevoir son corps ? Comment des parents  peuvent-ils vivre leur parentalité avec un enfant qui refuse les contacts aussi bien visuels que physiques ? Avec Boris, comme avec tous les autistes de Kanner, il n’y avait jamais de corps à corps, de corps/accord (en un mot), seulement du corps/désaccord.

 J’étais de plus en plus inquiet, je percevais que quelque chose n’allait pas mais je n’en parlais à personne. Je me demandais ce que j’avais pu faire de travers pour que mon fils soit comme ça, je pensais à une cousine qui souffrait d’arriération mentale ou à une arrière grand-tante dont on m’avait raconté qu’elle souffrait d’épilepsie. Je repensais aux années folles de ma jeunesse pendant lesquelles j’avais eu de très nombreuses aventures, je craignais d’avoir attrapé alors cette mystérieuse maladie dont on commençait à parler et de l’avoir transmise à mon enfant. Bref, je me sentais coupable et cela rendait la situation encore plus pénible.

D’une certaine façon, et sans jamais en avoir entendu parler, je raisonnais comme ces psychiatres du 19ème siècle qui affirmaient que les troubles mentaux étaient une tare produite par des abus d’alcool ou de sexe. Mon arrière grand-tante épileptique avait d’ailleurs vécu toute sa vie enfermée à la maison, car sa maladie était considérée comme une tare  et ses parents craignaient que leurs autres filles ne trouvent pas de maris si quelqu’un la voyait un jour en crise.

Mon sentiment de culpabilité était vraiment trop lourd à porter. Après tout, c’était peut-être bien ma femme la fautive, elle consacrait trop de temps à son travail et à ses loisirs le week-end et n’était pas assez disponible pour nos enfants et pour moi. C’était sans doute de cela que souffrait Boris, encore davantage que son frère et sa sœur. Et puis Boris était-il vraiment mon fils ? Il ne me ressemblait pas du tout physiquement et je ne retrouvais chez lui rien de moi ou de ma famille. Il faisait comme si je n’existais pas, comme si je n’étais pas son père, alors j’avais du mal à me reconnaitre comme tel.

 C’était mal parti pour notre couple ! Tenter de me défausser de mon sentiment de culpabilité sur ma femme ne faisait pas avancer les choses.  Mais quand on souffre on a besoin d’en trouver la cause ou, encore mieux, de trouver un coupable. Et on prend ce qu’on a sous la main. Toute l’histoire ancienne ou moderne de tous les peuples de la terre est jalonnée par des cadavres de boucs-émissaires ! L’histoire récente de l’autisme nous montre qu’à présent ce sont les psychanalystes qui ont été choisis par certaines associations de parents pour porter le lourd chapeau  du coupable. Ce qui est, pour les psychanalystes, une façon inattendue mais pas si nouvelle d’exercer leur métier ! Car, après tout, n’est-ce pas là une forme de transfert comme une autre ?

 Pour ce qui me concernait j’avais, à tort ou à raison, une bonne opinion sur la psychanalyse. Quand, alors que Boris avait un peu plus d’un an, il devint évident pour moi que ses troubles  n’étaient pas passagers, qu’il était en grande difficulté et moi aussi, je n’hésitai donc pas à aller chercher de l’aide chez une psychanalyste. Elle me conseilla d’amener Boris en consultation chez un pédopsychiatre renommé, le Professeur François Ansermet. Après avoir fait réaliser les examens médicaux d’usage celui-ci  confirma mes craintes, c’était sérieux, cela faisait penser à de l’autisme ou à une psychose même s’il était trop tôt pour poser un diagnostic définitif. L’annonce avait été formulée avec le plus de délicatesse et de prudence possibles en ces circonstances. Elle tombait néanmoins comme un couperet qui venait trancher le cours de mon existence en deux : la vie d’avant l’autisme et la survie d’après. J’étais anéanti. Pendant les séances d’analyse qui suivirent ce tremblement de terre je restai allongé sur le divan sans pouvoir dire un mot, sans qu’une simple pensée se forme dans mon esprit, hors du temps, dans un vide sans fin. Je ne sais plus la durée de cet état de sidération et comment j’ai pu, peu à peu, m’éloigner du gouffre de cette indicible terreur. Mais je n’avais pas le choix, il fallait que je me relève, pour Boris, pour son frère et sa sœur, pour ma femme qui ne devait pas être en bien meilleur état que moi. Les séances d’analyse m’aidaient à ne pas rester emmuré dans une souffrance muette. Chaque mot que je pouvais mettre sur ce que je vivais venait peu à peu colmater les bords de la béance qui s’était ouverte sous mes pieds.

 Sur les conseils de François Ansermet nous emmenions aussi Boris trois fois par semaine chez un autre psychanalyste.  Chaque trajet durait plus d’une heure pendant laquelle Boris, qui n’avait pas encore deux ans, ne cessait parfois pas une seule minute de hurler et de se débattre. A cette époque il était fasciné par les trous, les bouches d’égout, les siphons des sanitaires et les cuvettes de WC. Il était épouvanté par certains bruits comme les cloches de l’église voisine. Et il n’avait pas, comme moi, la possibilité d’utiliser le langage pour l’interposer  entre lui-même et ses terreurs, pour mettre  l’horreur un peu à distance en la nommant. Pourtant, peu à peu, ses séances l’apaisaient, il construisait avec son psy, à sa façon, des bords autour de ces trous qui menaçaient de l’engloutir, il prenait conscience du vide et nous n’avions plus besoin de verrouiller toutes les fenêtres de la maison, il sortait lentement de ce magma indistinct entre lui, les autres, le monde, le dedans, le dehors, l’avant et l’après.

 Avoir l’impression de saisir un peu ce que vivait mon fils m’aidait aussi à me dégager du sentiment d’impuissance et de désarroi en face  de comportements étranges, inquiétants et incompréhensibles. Même si les explications que je trouvais, avec l’aide des psys et de mes lectures, n’étaient finalement que des suppositions, elles avaient le mérite de ne pas me condamner à la résignation et au désespoir.

 Quand tout va bien on ne se pose pas de questions et on n’a pas besoin d’échafauder des constructions mentales plus ou moins solides pour pouvoir tenir debout. On peut d’ailleurs remarquer que les grands philosophes ont toujours une personnalité très tourmentée.

Dans le supermarché des idéologies pourquoi choisissons-nous tel ou tel article à un moment donné ?  A l’heure actuelle, quelles que soient les prétentions des uns ou des autres, malgré des décennies de recherches, la cause de l’autisme, ou plutôt les causes des autismes demeurent inconnues. Aucune imagerie médicale, aucune analyse biologique ou génétique ne permet de poser le diagnostic. Alors pourquoi tant de parents, de professionnels et de politiques peuvent-ils prétendre détenir la vérité dans ce domaine quand qu’il s’agit, tout au plus, d’hypothèses de travail ?

 Pour ma part, il y a 25 ans, je penchais plutôt pour une hypothèse psychodynamique dans l’origine de l’autisme de Kanner. C’était dans l’air du temps et, surtout, j’avais l’impression que c’était moins grave. Je pensais naïvement qu’un trouble relationnel n’était finalement qu’une sorte de malentendu que l’on pourrait résoudre avec un psychanalyste alors qu’une lésion cérébrale ou une mutation génétique étaient irrémédiables. Et dans l’enfer du mot « irrémédiable » j’entendais rugir le diable !

Par ailleurs je ne trouvais pas cette hypothèse culpabilisante pour moi. D’abord parce que seules les mères et non les pères étaient mises en cause. Et il n’était pas question de responsabilité directe mais de processus inconscients. Je trouvais au contraire l’hypothèse génétique ou neurologique bien plus culpabilisante et angoissante. Car là nous nous serions  sentis, ma femme et moi, encore davantage responsables du « défaut de fabrication ». De plus, comment envisager dans ce cas d’avoir un autre enfant et que dire plus tard à ses enfants, neveux et nièces au moment où ils demanderaient s’il y aurait un risque familial pour leur descendance ?  

  Aujourd’hui je pense que nous choisissons tous les explications qui nous arrangent et je n’exclus plus aucune hypothèse. C’est un peu comme en politique : par exemple quand on a en soi un besoin de haine on choisit les idéologies qui légitiment l’exclusion de l’autre et le recours à la violence. Dans le monde de l’autisme également je m’amuse un peu à dénicher ce qui a bien pu motiver tel ou tel choix idéologique. J’ai de plus en plus tendance à penser que le choix d’une approche plutôt qu’une autre dépend bien davantage de la personnalité des intervenants que d’un choix rationnel. Les méthodes très directives satisfont ceux qui sont à l’aise dans des rapports d’autorité où ils peuvent parler et décider à la place de l’autre et qui ne supportent pas l’incertitude ou la contradiction. De même, avec le recul, la vieille théorie des tares héréditaires produites par l’excès de vices perd tout aspect scientifique et n’apparait plus que comme le reflet de la vieille morale chrétienne qui diabolisait le sexe et les plaisirs.

 Que dire de ceux qui rejettent, à priori, toute influence de l’environnement dans les causes de toutes les formes d’autisme ? Cela me fait penser à  ces recherches pendant des décennies pour essayer de trouver le gène ou l’anomalie cérébrale des criminels. Curieusement les arguments étaient les mêmes que pour les autistes : davantage de risque de criminalité dans une famille dont un des membres a déjà été condamné, encore plus pour des jumeaux et le summum pour des jumeaux homozygotes. J’aurais tendance à penser que le but de ces recherches était avant tout de démontrer que les criminels n’ont rien de commun avec nous, qu’ils sont en quelque sorte d’une autre espèce et qu’il n’y a aucun risque pour nous de basculer dans le crime même si nous nous délectons de litres d’hémoglobine dans nos films préférés. Chacun se rassure comme il peut. Quand on a besoin pour cela de certitudes mais qu’on ne peut plus les trouver dans la religion, on va les chercher dans la science.

 Loin de moi pourtant l’idée de minimiser l’apport des recherches scientifiques. Deux d’entre elles m’ont marqué et ont contribué à mes conceptions actuelles sur ces questions, celles de  Marie Christine Laznik et celles de Jaqueline Nadel. J’ajouterais aussi les expériences de Temple Grandin avec la trappe à bétail.

 Dans un article de la revue Nature de 2013, Warren Jones et Ami Klin rapportent les résultats de leurs recherches qui remettent en question une vieille idée reçue sur le regard des personnes autistes.  Ils établissent que, chez des nourrissons, qui seront plus tard diagnostiqués autistes, l’attention visuelle est bien présente au début mais décline de 2 à 6 mois. Il me semble que ces observations devraient amener à s’interroger à nouveau sur la part de l’inné et celle de l’acquis dans l’autisme.

 Voici déjà quelques années j’avais été impressionné par le travail de Marie Christine Laznik à partir de films familiaux. Je me souviens en particulier d’une séquence avec un bébé qui sera par la suite diagnostiqué autiste : il était complétement absent lorsque sa mère s’occupait de lui, il ne répondait pas à ses sollicitations verbales ou visuelles. Dans la voix de cette mère, dans sa manière de tenir son enfant ou de le regarder, on sentait de la lassitude et du désinvestissement. Arrivait alors un parent, l’oncle ou le grand-père, je ne me souviens plus, qui lui ne venait probablement pas de passer plusieurs nuit d’insomnies. Il s’adressait au bébé avec cette prosodie particulière qu’on appelle le mamanais, en souriant et se tenant près de lui. Et là, miracle, le bébé s’animait, souriait et cherchait le regard de l’autre. Le bébé avait-il réagi à une fréquence vocale particulière ou à l’investissement affectif  qu’exprimait cette fréquence ? En tout cas il était encore, à cet âge, capable de s’intéresser à l’autre et d’entrer en relation.

 Les observations de Marie Christine Laznik et celles de Warren Jones et Ami Klin contredisent la conception des comportementalistes sur l’autisme considéré comme un handicap issu d’un déficit cognitif inné.  La logique de cette théorie les amène à ne concevoir l’approche des personnes autistes qu’en termes de rééducation. J’ai ainsi été horrifié d’apprendre que les comportementalistes prescrivaient parfois des exercices de rééducation du regard. Avec Boris j’ai bien vite remarqué qu’il fuyait le regard, ou même louchait, quand il n’était pas à l’aise. Mais dès qu’il se sentait en confiance il vous regardait tout-à-fait normalement. Un peu comme réagissent les personnes très timides ou les adolescents mal dans leur peau. Viendrait-il  à quiconque l’idée d’envoyer  les adolescents et les timides chez un orthoptiste ?

 On voit bien, dans cet exemple, combien la description faite par Kanner des manifestations caractéristiques de l’autisme peut avoir des effets pervers lorsqu’on considère qu’on a à faire là à un déficit plutôt qu’à un mécanisme de défense. C’est la même chose pour ses fameux concepts de « sameness » (que l’on peut traduire par « besoin de répétition, d’immuabilité » car « same » en anglais veut dire « même », « identique ») et de « lonelyness » (que l’on peut traduire par « retrait autistique », « refus de l’autre » car « lonely » veut dire « solitaire »). La conception de l’autisme en tant que déficit conduit alors, au mieux à de la rééducation, à de la normalisation apparente des comportements, au pire à la contagion des accompagnants qui s’enferment eux-aussi dans la répétition, la routine et la négation de la subjectivité des personnes autistes.

Or toute mon expérience avec Boris et mes observations d’autres d’enfants m’ont amené à considérer qu’ils ne sont, dans le fond, pas si différents de nous sur ce point : le besoin de continuité, de stabilité et la peur du changement coexistent chez tout le monde. On ne modifie ses habitudes que lorsque le désir de changement est plus fort que la crainte. Comme chez tout être humain, désir et peur du changement sont présents chez les personnes autistes mais avec une très grande disproportion. Plutôt que d’imposer la normalisation de comportements dits inadaptés, il s’agit donc plutôt, d’un côté de rassurer, d’apaiser les angoisses et, de l’autre, de soutenir le désir du sujet.

 Contrairement à un autre vieux cliché, les personnes autistes n’aiment pas la solitude. Les expériences de Jacqueline Nadel illustrent parfaitement la possibilité d’échanges avec elles si on ne les envahit pas. Dans un petit film, intitulé « still face », elle est assise, seule, sur une chaise contre un mur dans une salle d’une institution pour enfants autistes. Elle se tient immobile comme une statue. Entre alors un enfant, qui commence par ignorer complètement sa présence, comme savent si bien le faire les enfants autistes. Au bout d’un moment il est quand même intrigué et s’approche progressivement jusqu’à la regarder de très près. La statue imite alors le dernier mouvement que vient de faire l’enfant. Le visage de l’enfant s’illumine d’un coup : on peut y lire à la fois de la stupeur et de la jubilation. Jacqueline Nadel imite un nouveau mouvement, ce qui est manifestement compris immédiatement par l’enfant qui lui propose alors d’autres gestes à imiter. Tout un jeu d’imitations s’ensuit dans lequel l’enfant accepte même que ce ne soit plus lui mais l’autre qui prenne l’initiative du mouvement à imiter.

 Pour la chercheuse l’intérêt de cette expérience est de démontrer les capacités d’imitation des enfants autistes. Mais j’y vois une autre évidence, au moins aussi importante : l’enfant a accepté de prendre le risque de la rencontre et de l’échange parce qu’on lui a laissé le temps de se rassurer, parce que c’est lui qui en a pris l’initiative, parce que l’autre ne l’a pas envahi par sa présence, ses regards ou ses paroles. Cette expérience devrait être montrée à tous ceux qui s’occupent de personnes autistes. Malheureusement la vidéo n’est pas sur le net, il faudrait confirmer cette expérience dans une autre institution, filmer la scène et la mettre sur You Tube pour qu’elle soit enfin accessible à tous. Cela limiterait peut-être le forçage auquel nos enfants sont trop souvent soumis. Un exemple parmi d’autres : dans le foyer où réside Boris les professionnels avaient reçu la consigne d’obliger les résidents à leur serrer la main lors de leur prise de service. Pour Boris, qui ne supporte pas qu’on le touche, c’était à chaque fois une épreuve très pénible à laquelle il se dérobait comme il pouvait. Par chance pour le personnel Boris n’est pas violent, à sa place je ne sais pas si j’aurais été aussi patient. Cela a duré jusqu’à ce que je vienne me coller à 5 cm d’une éducatrice en lui demandant comment elle vivait cette intrusion dans son espace personnel.

 A première vue les expériences de Jacqueline Nadel et celles de Marie Christine Laznik semblent contradictoires. D’un côté c’est la position en retrait de l’adulte qui permet à l’enfant de venir vers lui, de l’autre c’est l’expression joyeuse de l’affect d’un proche qui ranime le bébé. Je m’explique cette différence de réaction par la différence d’âge : chez le bébé la structure autistique n’est pas encore installée et c’est d’ailleurs pourquoi les progrès peuvent être si importants en cas d’intervention très précoce.

 D’un autre côté les conclusions que je tire des expériences de Jacqueline Nadel sont-elles démenties par la célèbre expérience de Temple Grandin avec la trappe à bétail ? Celle-ci raconte, dans « ma vie d’autiste », le sentiment d’apaisement que lui procurait la contention dans la trappe qu’utilisait sa tante dans son élevage de bovins. Au point qu’elle s’était ensuite bricolé elle-même un dispositif semblable dans sa chambre d’étudiante.

Temple Grandin nous livre l’explication de cette contradiction apparente :

«… j'ai demandé à ma tante Ann la permission  d'essayer moi-même la trappe à bétail…

Ann a tiré la corde qui tirait les parois de la trappe à bétail pour les rapprocher. Je sentais leur pression ferme sur mes flancs. Normalement, j'aurais évité une telle pression comme j'évitais, dans mon enfance,  de me faire engloutir par l'étreinte de ma parente obèse et spongieuse. Mais dans la trappe à bétail, le repli était impossible…

Le résultat était à la fois stimulant et décontractant. Mais, et c'est le plus important pour  une  personne  autiste, c'est moi qui étais maître à bord. Au lieu de me faire avaler par une parente trop affectueuse, je pouvais diriger Ann pour qu'elle applique le niveau de pression adéquat. La trappe de contention me soulageait de mes crises de nerfs. »

 Pour moi, ce qui est en jeu dans cette expérience, comme dans les anciennes terreurs de Boris avec les trous, comme dans sa recherche autrefois de surfaces dures pour tapoter avec la main ou se taper le dos, c’est le besoin de bords solides pour tenter d’échapper à des angoisses de morcellement ou de liquéfaction. Mais c’est aussi probablement parce que la conscience de soi et de son corps n’est jamais bien assurée chez une personne autiste que les contacts corporels sont si souvent problématiques. Quand nous allons nous promener et que Boris ne se sent pas en sécurité, il me tient par l’épaule. Mais il se dégage aussitôt si c’est moi qui essaie de poser ma main sur son épaule.

 J’ai voulu exprimer cette façon de percevoir l’autisme dans le logo de notre association de parents et d’amis « Autisme Liberté » :

 

Logo d'Autisme Liberté

 

Dans la bulle autistique les limites corporelles ne sont pas bien définies. L’enfant autiste ne peut se risquer à aller dans le monde de l’autre que lorsqu’elles ont été suffisamment consolidées et à condition que cet autre ne l’écrase pas de toute la hauteur de sa personne et de son supposé savoir. Le positionnement de l’adulte, un peu plus bas que l’enfant, son attitude d’accueil et d’ouverture rassurent l’enfant et l’encouragent dans ses efforts pour sortir de l’indifférenciation  et exister comme sujet.

 Je ne prétends pas que cette conception de l’autisme soit la bonne, ou encore moins la meilleure, elle m’aide simplement à avoir quelques repères avec mon fils et à être un heureux père avec lui.

Je laisse, bien évidemment, chaque parent libre d’avoir recours ou pas à la psychanalyse pour apaiser sa souffrance et celle de son enfant. Je veux simplement témoigner ici ma reconnaissance aux psychanalystes qui m’ont aidé à retrouver le gout de vivre et qui ont permis à Boris de devenir l’adulte qu’il est aujourd’hui : il est certes toujours autiste, en semaine il vit dans un foyer mais il est  autonome dans les principaux actes de la vie quotidienne, en excellente santé, capable de surmonter les terreurs qui viennent encore parfois l’envahir et, surtout, il est d’une immense gentillesse et il est capable de vivre de grands moments de joie et de bonheur.

 Alors j’ai du mal à admettre la diabolisation actuelle de la psychanalyse et la véritable chasse aux sorcières à laquelle nous assistons depuis quelques années. La psychanalyse ne guérit pas l’autisme mais aucune autre approche non plus et le marketing effréné de certains lobbies ne change rien aux faits.

 Comment, après avoir autant élargi le spectre de l’autisme, pouvoir s’imaginer un seul instant qu’il pourrait y avoir une cause et un remède uniques pour autant de cas différents ? C’est aussi absurde que de mettre dans une même catégorie toutes les personnes qui ont mal au ventre ou à la tête,  puis affirmer que l’origine de leurs maux est la même pour tous et enfin vouloir imposer un seul et même remède, soi-disant  validé scientifiquement dans le monde entier, en menaçant d’interdiction d’exercice ceux qui refuseraient de se soumettre aux prescriptions officielles.

 Nous sommes nombreux aujourd’hui à ne pas accepter cette vérité unique et obligatoire. Au nom de quoi veut-on restreindre ainsi notre angle de vision et  n’autoriser qu’un seul éclairage d’une réalité aussi complexe et diverse que l’autisme ?

 Avec plusieurs autres associations de parents et le soutien de nombreux professionnels, nous avons donc décidé récemment de créer le RAAHP, le Rassemblement pour une Approche des Autismes Humaniste et Plurielle. Nous y prônons une approche intégrative des autismes, qui mette au service des enfants, adolescents et adultes autistes, les apports de tous les champs de connaissance. C’est ce que nous avons cherché à exprimer avec notre logo :

 

                                                                            


                                                                                    

  Le puzzle n’est certes pas une figure très originale mais il correspond bien à la réalité de l’autisme, à son vécu corporel, à la diversité de ses formes ainsi qu’à la diversité des approches qui peuvent  aider ces personnes  à se construire. Nous l’avons voulu en couleur parce que nous refusons le manichéisme d’une vision en noir et blanc qui, par l’absence de tiers,  enferme dans une logique de conflit et ne laisse pas de place à la différence. Et c’est le bandeau du RAAHP, avec un fond qui reprend toutes les couleurs de l’arc en ciel, qui permet à l’ensemble de tenir harmonieusement.

 Mais notre secrétaire générale, Madame Christine Gintz, nous a fait fort pertinemment remarquer que cette première version de notre logo était trop harmonieuse, trop pleine, et qu’il serait bien de la décompléter. Nous avons donc retiré une pièce du puzzle.

 

                                                                                                       


   

Le vide ainsi créé rend l’ensemble moins figé, plus conforme à la réalité qui n’est jamais parfaite et où règne le manque, même si le manque est tellement problématique pour les  personnes autistes ou psychotiques. La pièce manquante laisse la porte ouverte pour de nouvelles découvertes, pour d’autres configurations, elle vous laisse aussi une place ainsi qu’à tous ceux qui souhaiteront se joindre à nous pour contribuer à construire un monde plus humain et mieux éclairé.

 

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