Avertissement au spectateur de "La vie est un zoo".

 

Quand je dessine, le temps passe ailleurs. Je veux dire que je ne le vois plus. Je ne l’entends plus.
Il semble avoir disparu, c’est seulement quand je pose le crayon et que le dessin me dit:
« Ça suffit pour aujourd’hui! » qu’il surgit à nouveau; dix heures déjà que je promène en petits entrelacs mon outil sur le papier.
Du plus loin que je m’en souvienne, je dessine pour raconter des histoires; ce qui m’a valu à chaque âge de ma scolarité quelques mésaventures.
Collégien en cours de mathématiques, les termes de l’énoncé du problème devenaient prétexte à graver avec la pointe de mon compas sur la table de classe, par exemple, le dessin d’un bol géant et fumant sous titré hyper bol f(x) = 1/x de chocolat chaud, ou encore une charmante perspective cavalière sur son étalon noir fuyant vers l’horizon. Ces gravures sur bois eurent un certain succès et j’obtins en récompense quelques heures de retenues pour méditer sur les possibilités hyperboliques de l’ironie et de la caricature…
Plus tard, lors de mes études à l’école supérieure d’art de Clermont-Ferrand, époque où un certain autoritarisme intellectuel ne tolérait aucune narration jusqu’à suspecter le moindre dessin figuratif de la plus vindicative perversion de l’art contemporain, chacune de mes recherches recevait la même invective: « trop anecdotique ».
« Si l’on ouvre toute grande la gueule à un âne et qu’on lui dit: maintenant tu as droit à la parole, que peut faire le pauvre animal, sinon braire? » (cf. Jan Jacob Slauerhoff).
Je me suis tu.
Cette expérience pénible me fut salutaire au moins pour trois raisons.
La première, je me méfie de l’autorité du savoir dans le métier d’enseignant et je choisis le doute et les questions qui l’accompagnent devant le travail d’un étudiant plutôt que les sentencieuses certitudes.
La deuxième, j’ai compris la nécessité de prendre une distance avec l’objet de ma recherche pour mieux le voir quand je le regarde.
La troisième, j’eu la confirmation de mon obsession de la narration.

Je dessine une histoire ou l’inverse, je raconte un dessin, des entrelacs plus ou moins grands, plus ou moins serrés, leur densité fabrique de la lumière, des valeurs claires aux valeurs sombres.
Le temps disparait derrière l’horizon, il s’est enfoui dans la si mince profondeur du dessin, la linéarité de la narration en est perturbée. Au bout du compte (conte) reste une image intemporelle, peu d’espace, peu d’indice…
Des grimaces d’hommes ou de bêtes, c’est pareil, s’interrogent sur leur présence ici.
Il en faudrait peu pour qu’elles s’en aillent et ne laissent que l’abstraction d’une trame.
Elles résistent, elles tiennent têtes, elles espèrent au mieux un sourire de celui qui les regarde, au pire comme au zoo…Des cacahuètes!


Janvier 2013
Patrick Sirot

 

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