Tripoli : la « mariée de la révolution » libanaise

Tripoli, située au nord du Liban, occupe depuis octobre 2019 une place centrale dans la thawra (révolution en arabe). Cette colère résulte de multiples facteurs qui se sont accumulés au fil des années. La pauvreté environnante de la ville côtière, la politique libanaise ainsi que sa forte démographie font de Tripoli la « mariée de la révolution ».

Un cavalier traverse la place Al-Nour à Tripoli. © Paul Boyer Un cavalier traverse la place Al-Nour à Tripoli. © Paul Boyer

En ce premier vendredi de l’année 2020 à Tripoli, les rues menant à la place Al-Nour sont noires de monde. Depuis le 17 octobre 2019, les véhicules n’ont plus accès au rond-point de la place. Ils ont été remplacés par les nombreux vendeurs ambulants et les différentes tentes qui servent de lieux d’échanges et de débats. Dans l’une d’entre elles, des enseignants de l’Université libanaise débattent avec effervescence. Fawzi Ferry, professeur de Staps à l’Université de Balamand, explique que la situation se détériore depuis des années.

« Le départ de la révolution ça a été à Tripoli. Ici, la pauvreté et le chômage atteignent des taux faramineux et insupportables. Le taux de chômage avoisine 58 %. Les jeunes diplômés ont beaucoup de difficultés à trouver un emploi à l’intérieur du pays, certains sont obligés d’émigrer », confie le professeur. Fawzi Ferry n’est pas le seul à porter un regard critique sur le système. Les sourcils froncés, les enseignants prennent tour à tour la parole au sujet d’un professeur d’Histoire à la retraite, Issam Khalifé. Ce dernier a été renvoyé devant le tribunal correctionnel de Beyrouth pour diffamation, à la suite d’une plainte de Fouad Ayoub, président de l’Université libanaise. L’ancien enseignant avait accusé le président d’université d’abus de pouvoir et de falsification de diplômes.

Encore des coupures d'électricité 

Les débats sont nombreux et chaque tente abrite des militants ou activistes qui « s’adonnent à un vrai exercice démocratique », confie Fawzi Ferry. Certains groupes ont leurs propres tentes, comme les avocats. Nahla Zahab, l’une d’entre eux, explique les difficultés que rencontrent les Tripolitains au quotidien : « Les problèmes de coupures d’électricité sont fréquents à Tripoli. » Elle explique qu’à l’époque de la guerre civile, de 1975 à 1990, les conditions étaient encore plus rudes : « Une fois, nous n’avons pas eu de courant pendant six mois. Nous avons cuisiné à la bougie et avec des lanternes. Nous avons souffert. » Elle ajoute qu’aujourd’hui, « il y a encore des coupures d’électricités », mais elles n’ont plus autant d’impact sur la population.

Quand l'Électricité du Liban (EDL) ne fournit plus l’accès, il y a les générateurs des fournisseurs privés. À Tripoli, les habitants alternent entre les deux fournisseurs environ toutes les quatres heures. L’avocate ironise : « Parfois, l’électricité ne coupe pas à l’heure prévue. On se dit que le monsieur qui coupe le système est malade ou qu’il a un problème. » Ces défaillances d’EDL coûtent cher à l’État libanais. Élie Fayad, rédacteur en chef adjoint du média francophone libanais L’Orient-Le Jour, explique qu’en dehors « du service de la dette, l’électricité représente 90 % du déficit libanais. »

Des citoyens débattent sous une des nombreuses tentes qui jouxtent la place. © Chadi Yahya Des citoyens débattent sous une des nombreuses tentes qui jouxtent la place. © Chadi Yahya

Ces problèmes sont l’un des facteurs du ras-le-bol généralisé qui se manifeste depuis le 17 octobre. Nahla Zahab confie que des médecins, des notaires ou des avocats discutent régulièrement avec d’autres citoyens dans ces tentes depuis le début de la mobilisation. « Nous nous inquiétons pour nos retraites. Malgré mon métier, je ne fais pas ça pour moi mais pour mes enfants. En tant qu’avocate, j’ai eu l’occasion de faire de grandes études, notamment grâce à la bourse Hariri. » En accord avec Fawzi Ferry, elle déplore le futur : « Concernant les jeunes d’aujourd’hui, ils n’ont pas les mêmes perspectives. J’ai de la peine pour cette génération qui ne peut pas se projeter à l’intérieur du Liban. Résultat : ils n’ont pas d’autre choix que d’émigrer. »

Un peu plus loin place Al-Nour, Mohamed Yaghy, cheveux au vent et veste en cuir, sort de sa voiture. C’est un acteur connu essentiellement au Liban pour avoir joué dans de nombreuses séries nationales. Autour d’un café, il témoigne : « J’apprends à mes deux enfants de 14 et 15 ans cette nouvelle culture du débat. Maintenant, ils ont appris ce qu’est la liberté. Ils comparent ce qu’ils apprennent à l’école avec ce qu’il se passe dans la rue. Ils étaient dans la rue le week-end dernier, ils criaient “révolution !”, “liberté !”. »

L’acteur continue en expliquant que « cette révolution n’est pas née en octobre 2019. Elle a commencé à Beyrouth dès 2014 avec la problématique des déchets. » La crise des poubelles est issue de protestations contre l’État, jugé responsable du manque de décharges à ordures. Concernant les contestations actuelles, il développe une potentielle escalade des violences dans le pays : « Soyons honnête : par ses actions, le gouvernement nous pousse, nous manifestants, à être violent. Cette stratégie, on la ressent clairement. Une fois que la violence se produira, le gouvernement aura une bonne raison d’arrêter toutes nos actions. C’est un piège, mais nous nous y attendons. » 

« Son rôle a été survalorisé par des acteurs non-sunnites pour faire pression. Cette stratégie a permis de faire tomber Saad Hariri. »

Bruno Dewailly, auteur d’une thèse intitulée Pouvoir et production urbaine à Tripoli, précise que la ville est à majorité musulmane sunnite, à 80 %. Pourtant, Nahla Zahab, elle, note une vraie diversité des confessions dans les rues tripolitaines. Elle explique : « Dès les premiers jours des protestations en octobre dernier, j’ai été frappée par cet afflux massif. Tous les districts voisins sont venus manifester à Tripoli. Les gens venaient de la région du Akkar et des montagnes du nord. La pauvreté n’a pas de religion, les gens se sont retrouvés pour exprimer un ras-le-bol vis-à vis de notre classe dirigeante corrompue. » 

Fawzi Ferry précise que lui, et plus généralement les manifestants, demandent aux politiciens la formation d’un gouvernement composé de ministres « technocrates et indépendants ». « Les hommes politiques ayant nommé Hassan Diab au poste de Premier ministre sont des personnes issues de l’entourage de l’ancienne classe politique. La révolution va continuer jusqu’à la victoire totale. Nous voulons un État de droit : il y a un fossé entre nos dirigeants et la population libanaise », conclut-il.

Bruno Dewailly estime que la place de Tripoli dans cette révolution a été surestimée : « La figure politique la plus facile à faire tomber par la rue, c’est le Premier ministre. Les autres dépendent du parlement. » Au Liban le pouvoir est réparti entre trois présidents depuis l’indépendance : le président de la République qui doit être chrétien maronite, élu par les députés ; le président du conseil des ministres (le Premier ministre, NDLR) qui doit être musulman sunnite, nommé par le président de la République ; le président de la chambre des députés qui doit être musulman chiite, élu par les députés. Bruno Dewailly explique sa pensée : « Comme le Premier ministre au Liban est sunnite depuis le pacte national établi à l’indépendance en 1943 et que Tripoli est la principale ville sunnite, son rôle a été survalorisé par des acteurs non-sunnites. Ce, pour faire pression sur les sunnites. Cette stratégie a permis de faire tomber Saad Hariri. »

La place Al-Nour retrouve son calme. © Chadi Yahya La place Al-Nour retrouve son calme. © Chadi Yahya

Haut lieu de la thawra (révolution en arabe, NDLR) la place Al-Nour, occupée par les militants, est également devenu le lieu où se sont installés les « gardiens de la ville ». Ce groupe, composé de jeunes vêtus de gilets jaunes, s’occupent notamment de maintenir l’ordre dans la ville. Mohammad Chowck, surnommé Abou Mahmoud, est le responsable de cette organisation. Il explique que « les gardiens de la ville ne datent pas d’aujourd’hui, ce n’est pas une création de la révolution, cela existe depuis quatre ans ».

Installé dans un petit local près de la place, Abou Mahmoud qui se considère comme un membre actif dans la société civile, se confie : « La population nous fait confiance, surtout depuis qu’on s’est opposés au feu mis aux pneus et au blocage des routes (système classique pour paralyser la circulation routière, NDLR). On nous a demandé de protéger cette place en accord avec la sûreté générale (dépendant du ministère de l’Intérieur, NDLR) d’organiser le sit-in et de fournir le soutien logistique nécessaire. » Dans leur local, des litres d’eau et des sacs de nourritures sont entreposés au sol. Lorsqu’on lui demande la provenance de ces financements, il répond fièrement que l’ensemble de ces produits proviennent de dons de Tripolitains. Plusieurs organisations les aident à obtenir des subventions, notamment via Facebook.

Attaques de banques 

Très respecté à Tripoli, son aura auprès des jeunes saute aux yeux. À chaque fois qu’un incident se produit, il est appelé pour calmer la situation. Le vendredi 3 janvier au soir, Abou Mahmoud est interrompu en plein milieu d’une discussion sur une distribution de denrées alimentaires pour les plus démunis. Il est appelé en renfort dans la petite ville d'Halba chef-lieu de la région du Akkar (au nord du Liban). Selon la Banque Mondiale, la part de la population vivant sous le seuil de pauvreté à Halba atteignait déjà 63 % en 2008, avant l’arrivée des réfugiés syriens. Des jeunes manifestants y ont attaqué une banque.

Dans le 4x4 qui l'y mène, Abou Mahmoud explique son désarroi face à cette partie de la jeunesse qui n’a plus rien à perdre. Il explique tout de même comprendre ces attaques de banques, « symboles d’un système financier corrompu depuis des années. » Depuis quelques mois, les possibilités de retraits sont très limitées. Certaines agences ne disposent plus d’un centime dans leurs caisses. Sur place, une centaine de manifestants tiennent tête à un cordon de soldats de l’armée libanaise. Abou Mahmoud discute avec les jeunes protestataires et réussit, non sans peine, à calmer les esprits. Le lendemain, l’Association des Banques du Liban a ordonné la fermeture, jusqu’à nouvel ordre, de toutes les agences de la région du Akkar. Certaines n’ont toujours pas réouvert. Cet incident n’est pas isolé, une autre agence bancaire a été attaquée le 5 janvier, le lendemain à Saïda, à 40 kilomètres au sud de Beyrouth. Quelques jours après, le 14 janvier, c’est à Beyrouth que de nombreux manifestants s’en sont pris à la banque centrale.

« Un problème notoire est apparu avec le blanchiment d’argent. Il ne faut pas s’étonner que ces pratiques mafieuses, en hausse depuis des années, engendrent une instabilité économique au Liban. » 

Elias*, un manifestant actif à Jounieh, ville située à quelques kilomètres au nord de Beyrouth, explique pourquoi les révolutionnaires visent les banques depuis quelques jours : « Il faut bloquer le financement de l'État en s’attaquant aux banques et en retirant tout l’argent. L’État ne pourra plus verser le salaire des fonctionnaires. On pourra avoir les salariés du service public qui avaient été embauchés par les partis de notre côté. »

Comme le montrent ces attaques, la crise économique est un facteur non négligeable de la révolution en cours au Liban. Tripoli est une « ville pauvre en terme de richesse matérielles et économiques », selon le chercheur Bruno Dewailly. Il explique qu’en trente ans, la situation économique de Tripoli s’est fortement dégradée. « La ville a été délaissée par le gouvernement pendant des années. La priorité a été donnée à Beyrouth et son agglomération, place centrale des investissements financiers. » Il rappelle que la livre libanaise a chuté dans les années 1980. « La monnaie fonctionne à la confiance. Les libanais avait une forte croyance en leur monnaie. Elle représentait une fierté. » Cet effondrement monétaire a « traumatisé la communauté libanaise », selon lui. Le chercheur explique : « Cela a permis à Rafic Hariri (Premier ministre dans les années 1990 et 2000, assassiné en 2005, NDLR) de prendre le pouvoir après la guerre civile, vu comme le businessman qui redonnait confiance. C’est après cet épisode que la livre libanaise a été indexée sur le dollar. »

Bruno Dewailly apporte des précisions : « Cette indexation a permis au Liban de proposer d’énormes taux de rémunérations des dépôts. Dans le but d’attirer des investisseurs. » Ces taux leurs permettent de faire du profit uniquement en déposant de l’argent dans une banque. Il ajoute : « Ces taux ont dépassé les 20 % mais ne fonctionnent qu’avec un apport de flux monétaire constant. Pour assurer la reconstruction du Liban après la guerre, ils ont créé les conditions d’un endettement. » Les capitaux investis par les pays du Golfe ont permis de dépasser quelques difficultés à l’échelle mondiale. Cependant, Bruno Dewailly pointe du doigt : « Un problème notoire est apparu avec le blanchiment d’argent. Il ne faut pas s’étonner que ces pratiques mafieuses, en hausse depuis des années, engendrent une instabilité économique au Liban. » 

Fresque murale représentant Alaa’ Abou Fakr, martyr de la révolution libanaise. © Paul Boyer Fresque murale représentant Alaa’ Abou Fakr, martyr de la révolution libanaise. © Paul Boyer

Les travaux du géographe français l’ont amené à constater que les richesses se consument à vitesse grand V : « Concernant l’immobilier à Tripoli, ce n’est pas durable. Les chantiers génèrent de l’argent pour les investisseurs. Mais la qualité n’est pas au rendez-vous, les balcons tombent, les routes sont mals construites… Si nous n’inversons pas la tendance dès aujourd'hui, cette révolution n’aboutira pas. Nous générerons toujours plus de pauvres, les jeunes diplômés continueront de partir... » Les espoirs de la place Al-Nour ne se sont pas éteints en ce début d’année 2020. En pleine « semaine de la colère », la « mariée de la révolution » continue de se faire entendre. Le peuple attend avec impatience la future formation d’un gouvernement et d’une distribution des richesses plus équitable. 

*Le prénom a été modifié

Texte : Chadi Yahya et Paul Boyer 

Édité par : Fabian Lavalade et Amel Zaki  

Remerciements : Nahla Zahab, Abou Mahmoud, Bruno Dewailly, Fawzi Ferry, Mohamed Yaghy, Elias, Elie Fayad, Marie Desevedavy et Yassar. 

 

 

 

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