Paul Chopelin
Historien, maître de conférences en histoire moderne, Université Jean Moulin Lyon 3-LARHRA
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Billet de blog 30 juil. 2022

Au-delà des légendes noires et des légendes dorées, quel hommage pour Robespierre ?

Le jour du 228e anniversaire de l’exécution de Robespierre, trois députés de La France insoumise se sont rendus à Arras pour lui rendre hommage. S'ils ont parfaitement raison de dénoncer l’inanité de la légende noire qui l'entoure, vouloir faire de Robespierre un modèle absolu de pureté républicaine relève de la gageure. Robespierre incarne les lumières et les zones d’ombre de la période.

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Ce 28 juillet 2022, jour du 228e anniversaire de l’exécution de Robespierre, trois députés de La France insoumise – Ugo Bernalicis, Hadrien Clouet et Thomas Portes – se sont rendus à Arras pour rendre hommage à l’Incorruptible, dans la maison où il résidait à la veille de la Révolution, devenue aujourd’hui lieu de mémoire. L’occasion de témoigner leur admiration pour le « grand homme », présenté comme une source d’inspiration pour les combats progressistes d’aujourd’hui.

Cet hommage a été l’occasion de dénoncer, avec raison, la légende noire qui entoure encore le grand orateur de la Montagne, encore trop souvent présenté comme le « dictateur » de la Révolution française aux mains tâchées de sang, responsable de la mort de dizaine de milliers de Français et de Françaises entre 1793 et 1794. Cette image imprègne encore profondément la culture populaire et le range parmi les grands « méchants » de l’histoire. Les historiens ont aujourd’hui définitivement fait justice de cette légende noire. La vente en 2011 de manuscrits inédits de Robespierre a été l’occasion de remettre le personnage sur le devant de la scène médiatique. Pour répondre à la demande d’un public désireux de mieux connaître un personnage célèbre finalement mal connu, plusieurs biographies savantes ont été publiées, appuyées sur des enquêtes archivistiques rigoureuses et sur un consensus historiographique universitaire qui dépasse les vieilles querelles Soboul-Furet des années 1970. Il en ressort un portrait plus nuancé de l’Incorruptible, le dégageant d’un certain nombre de responsabilités qui lui étaient abusivement imputées.

Les députés insoumis ont donc parfaitement raison de dénoncer l’inanité de cette légende noire, mais au lieu de tenir compte de l’état des connaissances, leurs interventions publiques ne retiennent que des aspects « positifs », parfois fantasmés, à l’instar de son rôle plus que limité dans l’octroi de la citoyenneté aux juifs en 1790-1791 et dans l’abolition de l’esclavage en 1794. Surtout, ces hommages gomment, sciemment ou non, toutes les aspérités du personnage. Son obsession du complot contre-révolutionnaire, exprimée dans de nombreux discours, a été un des nombreux moteurs du sinistre engrenage de la guerre civile qui ensanglanta la France de 1791 à 1800. Comme orateur, Robespierre a joué un rôle important dans cette spirale de violence, notamment dans son épisode parisien du printemps 1794, autour de la loi de prairial. Limitant les droits des accusés déférés devant le tribunal révolutionnaire, elle a été votée pour lutter contre les ramifications d’un grand complot imaginaire, le « complot de l’étranger », dont la menace a surtout servi à éliminer des opposants de tous bords, dans un sinistre jeu de pouvoir au sein de la Convention. Cette hantise de la subversion, bien étudiée notamment par l’historien américain Timothy Tackett, était partagée par la plupart des acteurs politiques de la période, royalistes comme républicains, Girondins comme Montagnards, nourrissant peurs et ressentiments, qui se transforment en une haine implacable à l’origine d’une culture politique de la lutte à mort. C’est elle qui sert à justifier les lynchages populaires, puis les exécutions organisées dans le cadre de la justice révolutionnaire et la terrible mise à sac, en 1794, du territoire insurgé qualifié de Vendée (170 000 morts).

Robespierre n’a jamais été un dictateur : son pouvoir consistait plutôt en une influence morale, fondée sur ses vertus publiques et privées, mais aussi sur un remarquable talent rhétorique. Dans une période de peurs et de lourdes incertitudes, il est apparu à l’automne 1793 comme une boussole au sein de la Convention. L’homme semblait avoir une vue d’ensemble de la situation, désignait avec assurance traîtres et conspirateurs dont l’élimination devait, selon lui, mener à la victoire des armées républicaines. Il dénonçait les excès des révolutionnaires jugés trop radicaux, dont l’influence à Paris inquiétait les députés, ainsi que les abus commis par certains représentants en mission dans les départements.

Il était porteur d’un message d’unité et d’espoir dans la victoire finale, qui pouvait être obtenue par une mobilisation totale en faveur de l’effort de guerre et par le châtiment exemplaire des « traîtres » au moyen d’une justice révolutionnaire étroitement canalisée. Pour beaucoup de conventionnels, il incarnait une sorte de juste milieu : un homme capable de déjouer les intrigues et de développer un discours de fermeté sans surenchère démagogique. L’historien Pierre Serna qualifie même sa position « d’extrême-centre » (->https://www.reconstruire.org/pierre-serna-2/) estimant que, pour Robespierre et ses amis, la victoire passait par un consensus national, fondé sur une juste politique de Salut public ne pouvant tolérer aucune opposition. Cette position est ensuite celle des députés Montagnards qui éliminent Robespierre les 9 et 10 Thermidor. Une fois exécuté, Robespierre est dénoncé à son tour comme un « factieux », un dangereux radical aspirant à la dictature, démasqué par des députés vertueux qui reprennent le flambeau du « juste milieu », avant d’être à leur tour éliminés par le Marais et les rescapés de la purge des Girondins. N’oublions pas que le régime d’exception ne prend réellement fin qu’en octobre 1795 avec le vote de la constitution de l’an III. Les 750 combattants royalistes fusillés à Quiberon en juillet-août 1795 sont là (ou plutôt, ne sont plus là) pour en témoigner.

Si Robespierre a servi de bouc-émissaire, désigné responsable d’une « Terreur » que les députés thermidoriens inventent en août 1794 pour dégager leur propre responsabilité dans les dérapages violents de 1793-1794, il a été avant tout la victime d’un processus de lutte à mort qu’il a lui-même contribué à enclencher. À ce titre, Robespierre n’est pas un martyr. Contrairement à ce qu’affirment ses actuels thuriféraires, Robespierre porte une lourde part de responsabilité dans cette violence politique.

Robespierre est l’auteur de textes généreux et inspirants, qui conservent toute leur actualité pour tous ceux et toutes celles qui souhaitent une société plus juste et plus fraternelle. Il est légitime de lui rendre hommage pour ce legs, mais il est profondément malhonnête d’occulter l’autre héritage : celui des préjugés, de la peur, de l’irrationnalité et de la violence politique. Profondément misogyne comme beaucoup d’hommes de son temps, Robespierre a joué un rôle actif dans l’exclusion des femmes de la scène politique révolutionnaire. Mû par une mystique providentialiste, il était persuadé que l’action politique obéissait à un plan divin, celui d’un Être suprême ordonnateur du destin des sociétés humaines. N’oublions pas que si Robespierre a défendu la liberté de culte et luttait contre les persécutions subies par les catholiques républicains, il partit en croisade contre l’athéisme, jugé destructeur du pacte social. Il n’a jamais été, de ce point de vue, un défenseur de la liberté de conscience.

Donc oui, Robespierre est une figure ambiguë, dont les engagements peuvent paraître contradictoires. On ne peut benoîtement honorer son discours contre la peine de mort et passer sous silence son revirement d’opinion à ce sujet. C’est au contraire un exemple à méditer aujourd’hui encore : les plus profondes convictions abolitionnistes en matière de peine de mort peuvent ne pas résister à la peur d’une menace vitale, réelle ou fantasmée, pesant sur sa communauté.

Vouloir faire de Robespierre un modèle absolu de pureté républicaine se heurtera toujours au mur de la réalité des préjugés et des compromissions. Ses prises de position misogynes, son obsession du complot et son mépris de la vie humaine au nom d’intérêts supérieurs sont aujourd’hui inacceptables dans nos sociétés démocratiques qui mettent au contraire en exergue la solidarité et le respect de la pluralité d’opinion. Plutôt que de glisser la poussière sous le tapis et de se complaire dans la vénération d’une pureté héroïque qui n’existe pas, ne faudrait-il pas se confronter à l’ambiguïté du personnage et en tirer des leçons pour aujourd’hui ?

Ne serait-ce pas faire preuve d’intelligence politique que de cesser de présenter comme des saints de vitrail des figures controversés de l’histoire de France ? Les légendes dorées, nourries par des récits forgés au XIXe siècle, réinvestis sans critique par les grandes idéologies du XXe siècle, possèdent-elles une quelconque dimension émancipatrice aujourd’hui ? À l’heure de la remise en cause des savoirs scientifiquement construits, quel intérêt de refuser l’apport des travaux des historiens pour perpétuer des idées fausses ? En refusant de se confronter aux violences de la Révolution, la gauche, ou du moins une partie d’entre elle, laisse le monopole du discours interprétatif de cette violence à des adversaires politiques qui ne s’embarrassent guère, eux, de nuances. Les thuriféraires béats sont les complices objectifs des calomniateurs : célébrer saint Robespierre a pour inévitable corollaire d’entretenir la légende noire du dictateur sanguinaire. Chacun campe fièrement sur son mythe.

Ce positionnement est peut-être rentable sur le plan politique, permettant d’agiter régulièrement un chiffon rouge mobilisateur, mais nul doute que l’intelligence collective est la grande perdante de l’affaire. Robespierre est à la fois admirable et détestable. Plutôt que de s’attacher au « grand homme » providentiel comme à un fétiche, que de se rassembler à la date anniversaire du « martyre » devant une maison devenue le réceptacle totémique d’un mythe politique, ne ferait-on pas mieux de célébrer des principes hérités de 1789 autour de symboles et de lieux plus collectifs ? Cela ne signifie pas renvoyer Robespierre aux oubliettes de l’histoire. Il reste un acteur majeur de la Révolution, auteur d’une œuvre politique d’une grande richesse. Celle-ci doit être partagée, discutée, sans œillères et sans faire le tri au gré de ses intérêts.

Il faut souhaiter que la maison de Robespierre à Arras, qui doit faire prochainement l’objet d’un réaménagement muséographique, devienne un lieu d’intelligence critique et permette de rendre aussi hommage aux victimes de la Révolution en la personne des quatre filles de la Charité d’Arras, religieuses dévouées au soin des malades, exécutées en juin 1794 par l’effet de cette implacable obsession du complot qui animait alors les dirigeants révolutionnaires. Robespierre n’est ni le diable, ni un ange. Il incarne les lumières et les zones d’ombre de cette période. Il nous rappelle qu’une pensée visionnaire et généreuse tordue par la peur, par l’irrationnel et par l’obsession du complot peut conduire aux pires dévoiements.

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