Que faire des djihadistes qui retournent leur veste ?

Embaucher d'ex-recrues de Daesh pour lutter contre la radicalisation. De l'anthropologue Dounia Bouzar au patron européen de la lutte antiterroriste Gilles de Kerchove, l'idée fait son chemin.

Une affiche du groupe EI collée sur un conteneur

Et si d'anciennes recrues du groupe Etat islamique venaient enrichir l'arsenal contre-terroriste ? Interrogé en avril par le Guardian, Gilles de Kerchove, le patron européen de la lutte contre le terrorisme, veut creuser ce sillon. A ses yeux, certains djihadistes de retour de Syrie ou d'Irak, ceux qui ne représentent pas une menace, devraient être recrutés pour contrer l’embrigadement mental des personnes radicalisées sur le sol de leur pays d'origine. "Les rapatriés qui n'ont pas de sang sur les mains peuvent constituer une voix forte et crédible, pour mettre en oeuvre des contre-récits" à ceux véhiculés par l’organisation djihadiste, juge le haut fonctionnaire. 

Des transfuges qui auraient vocation à "expliquer leur expérience, dire qu'ils pensaient joindre une belle idée de califat, mais qu'ils ont rencontré des gens, violents, ou qui en abusent d'autre sexuellement". En démontant le storytelling de l'Etat islamique, ces recrues contribueraient à dissuader les départs vers "djihadland".  

Esquiver la case prison, "incubatrice de la radicalisation"

Cette idée, si elle n'est pas neuve, a rarement émané d'un haut responsable européen. Kerchove appelle à emprunter des voies différentes avec "ceux sont véritablement prêts à s'engager dans un programme de réhabilitation", plutôt que de les laisser croupir dans une cellule, où ils seraient en proie à toutes les influences." Les prisons sont des incubateurs majeurs de la radicalisation", note le fonctionnaire.

Il n’est pas question de recruter des criminels avérés. En revanche, ceux qui admettent "avoir fait une grosse erreur, cela vaut-il vraiment le coup de les mettre en prison ?", questionne-t-il. Et d’égréner les profils qu'il estime être de bons candidat : ceux qui ont "passé une seule semaine avec l’organisation", n’ont fait que "laver la vaisselle", n’ont été que "soldats à pied" ou ont par exemple fui devant le spectacle de "personnes décapitées". Une minorité de chez minorité. 

Le discours religieux alternatif "voué à l'échec"

Ce créneau est de longue date celui de l'anthropologue Dounia Bouzar. Elle a côtoyé certains de ces repentis dans ses recherches, avant d’en mettre quelques uns au service de la machine à déradicaliser. "Seuls les repentis sont capables de déradicaliser sur la plan cognitif, et susciter une faille dans la propagande de Daesh", nous confie l'anthropologue, spécialiste de la radicalisation de l'islam.

Cette méthode va à rebours de la plupart de celles employées jusqu'ici."Tout le monde expérimente encore aujourd'hui le discours religieux alternatif, or il est voué à l'échec, puisque par définition, le radicalisé croit détenir la vérité : personne n'a de légitimité à ses yeux", explique l'auteure de Comment sortir de l'emprise djihadiste, qui se heurte à ces questions depuis 2005. "L’approche cognitive, destinée à déconstruire l'idéologie djihadiste, doit être faite non pas par une autorité, mais par un pair", martèle la chercheuse.

Déjouer le processus de dérive sectaire

Cette voie reste pourtant jonchée d’obstacles. Entre 20% et 30% des djihadistes partis reviennent dans leur pays d'origine, posant des questions de sécurité inédites aux polices européennes. D'autant que Daesh a affiché sa ferme intention d'utiliser des infiltrés pour frapper l'Europe de l'intérieur. 

Comment être sûr que les radicalisés sont sortis de leur confinement mental et ne jouent un double jeu ? Comme le remarque l'ex-juge anti-terroriste Marc Trevidic, la plupart des djihadistes sont "endoctrinés" et "victimes de la propagande". Or, d’après certains analystes, les repentis conservent longtemps le stigmate de la radicalisation.

"Toute personne radicalisée reste dans un entre-deux",  confie encore Dounia Bouzar. "Il peut y avoir des ambivalences, la peur de se faire "rendormir". A chaque fois que la personne se réinsère socialement, elle peut avoir l'impression de se faire endoctriner à nouveau, et se dit qu'elle redevient complice de sociétés secrètes", argue l’anthropologue qui rappelle que d’anciens partisans d’Al Qaeda ont mis 6 ou 7 ans à se stabiliser.

Toutefois, le simple fait de témoigner de son expérience est pour l'ancien djihadiste "autant une résilience qu'un moyen de stabilisation", atteste la chercheuse. Ceux qui ont retourné leur veste pourraient devenir d'importants maillons au sein des fameux "centres de déradicalisation" à la française. Qui n'ont pas encore eu le temps de faire leurs preuves.

P. C.

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