Le punk malaisien, sur la crête de l'illégalité

GROWL — Le Soundmaker, emblème du "rock satanique" malaisien, a survécu à une fatwa banissant le black metal. Depuis plus de dix ans, il rassemble dissidents politiques et activistes skinheads. Narguant ainsi les autorités conservatrices qui, longtemps, eurent le rêve chaste d'éradiquer de la carte les hauts-lieux de la culture punk.

Près de la jetée de Georgetown, dans l'Etat insulaire de Penang, le dernier muezzin finit de retentir. Les routes se vident peu à peu, calmées par le crépuscule. Derrière d'épais rideaux noirs et des parois mal insonorisées, le Soundmaker est en passe de pousser son premier cri. 

Double-pédale de batterie, réglages fracassants de la distorsion. Annonciateur du déferlement braillard qui va suivre, le soundcheck perce jusqu'à la rue, où une foule de metalleux éparse dégouline anormalement du trottoir. 

Ce chaos sonore et vestimentaire dénote dans le paysage alentours, quadrillé de mosquées, de temples bouddhistes et taoïstes — comme deux univers adverses, séparés par un désaccord ontologique. 

Ce soir, un groupe de black metal indonésien déferlera à grand bruit sur la petite scène du Soundmaker. Pogos et circle pits remueront gentiment le public. Et ce soir, ainsi que d'ordinaire, personne n'en aura rien à fiche du couvre-feu sonore. Après minuit, les hurlements gutturaux, guitares rugissantes et autres tonnages de breakdowns malpolis couvriront encore les petits bruits de rue et les embarras de voiture, dehors, dans le monde des hommes.

Car il faudra bien voir que ces skinheads et punks à crête décolorée n'ont, à la discrétion des autorités, et désormais d'une bonne tranche de l'opinion, plus tout à fait forme humaine.

"Sacrifices d'animaux, décadence morale"

Depuis quelques années, tout a été fait pour leur retirer leur humanité. En 2000, le Premier Ministre Mahathir Mohamad, issu du parti islamique conservateur (UMNO), ne ménageait pas son hostilité à l'égard de la scène black metal, fustigeant leurs prétendus "sacrifices d'animaux et destruction[s] de textes religieux, notamment coraniques". 

À partir de 2005, de régulières descentes de policiers à la recherche de 'satanistes' parasitent les salles de concerts et certains centres commerciaux. Presque une coutume au Soundmaker, explique Cole Yew, musicien hyperactif et gestionnaire du lieu : "On a eu des troubles répétés avec la police. Ils débarquaient au hasard, éteignaient les amplis et les lumières, et forçaient tout le monde à sortir." 

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Le cas du Soundmaker est loin d'être une exception. L'ONG malaisienne Suaram, dans son rapport annuel sur les droits de l'homme, fait état de plusieurs opérations de même engeance, parmi lesquelles la gigantesque intervention policière en 2005 au Paul's Place, un studio privé de Kuala Lumpur, où les 400 spectateurs d'un "metal gig" ont été mis derrière les barreaux, taxés d'"adorateurs de Satan". 

Chasse aux "satanistes"

Cette chasse aux sorcières, déroulant ses filets sur tout le territoire, a été consolidée par une fatwa (loi religieuse) rendue en 2006, qui bannissait le black metal du pays. "Le black metal est contre la Charia et un maximum d'efforts doit être fourni pour stopper son expansion", commentait alors le porte-parole du Conseil National de la Fatwa. 

Megadeth et Sepultura figurent depuis sur black list, tous estampillés persona non grata en Malaisie — même s'ils versent plutôt dans le thrash metal gentillet. Certains, comme le groupe norvégien Mayhem, ont été classé parmi les "sectes deviationnistes" — l'Etat tend à appeler 'déviationniste' tout ce qui éloigne les musulmans de la religion officielle, tolérant mal la concurrence : l'Islam chiite et l'apostasie sont vigoureusement prohibés. 

Et le catalogue est loin d'être achevé : en septembre dernier, le ministre aux Affaires Islamiques Jamil Khir Baharom interdit un concert du groupe Lamb of God au motif que leurs rythmiques de bulldozer "causent un mal non-dit et une décadence morale chez les jeunes gens". 

Chaque interdiction officielle est appuyée de près par la presse de masse, toujours pliée au contrôle gouvernemental, qui tire à boulets rouge sur cette musique "extrême", "adossée à une spiritualité malsaine et anti-sainteté" (NST). De quoi tomber de sa chaise, lorsqu'on sait que Dave Mustaine, le chanteur de Megadeth, se fend de textes philosophiques sur l'amour, les armes à feu ou l'administration étasunienne.

L'antériorité du domaine du paria

Quant aux metalleux du Soundmaker, ils comprennent à moitié ces tentatives de mettre un "coup d'arrêt" à leur culture. Problème de réputation ? "Quand les gens nous voient dans la rue, ils pensent automatiquement qu'on est mauvais", atteste JB, l'un des rares à baragouiner en anglais. Cole Yew surenchérit : "Ils croient qu'on est dangereux. À cause de notre apparence, de la façon dont on s'habille. Ils interdisent des groupes parce qu'ils les croient sataniques."

Cela étant, l'origine du problème ne se borne ni à la cosmétique, ni aux soi-disant rituels occultes : "Ils savent que cet endroit favorise les pensées indépendantes. On est dans une démarche où on remet tout en question. On est dans une logique de partage sans frontière, et ces valeurs ne collent pas avec les enseignements de l'Etat."

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Religion, douanes : à travers les filtres

Lorsqu'on aborde le satanisme, ils s'esclaffent. "L'immense majorité des metalleux sont musulmans", lance Yew, ce qui n'est d'ailleurs pas sans poser quelques soucis de cohérence avec ce style de vie. "En général, les metalheads ne croient pas en la religion, pointe-t-il. Mais en Malaisie, le fond islamique est trop important. Ils sont souvent antichrétiens, anti-tout, mais pas anti-Islam".

Résultat des courses : ils ne boivent pas d'alcool — interdit par les instances de la Charia —, ne s'envoient pas (ou peu) en l'air, et contrairement à ce que se figure l'imaginaire collectif malaisien, ne pratiquent aucun culte dissident. Absence totale, donc, de dégueulis fétides ou de relents de bières — pourtant des marqueurs du genre. Entre ces murs tapissés d'iconographies typées heavy metal, la sueur est pure de toute alcoolémie. 

Punks, metalleux et skinheads abstèmes doivent alors se débattre avec une juteuse contradiction : la désapprobation de la jurisprudence islamique, qui bannit leur mode de vie, et le respect par la bande de la tradition de l'Islam sunnite (aussi promulgué par cette jurisprudence). 

Là se noue le drame. Car ce travestissement hésitant des codes ne les cantonne-t-il pas à appliquer une pâle copie du modèle heavy metal occidental — des metalheads au rabais ? Pas si sûr. Cole Yew préfère y voir une "nouvelle conceptualisation" du metal, évidée néanmoins de ses débordements occasionnels, qui se transforme à travers les filtres culturels et légaux. 

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Ainsi de la barbe qu'ils arborent à peu près tous, signe éculé, mais qui emprunte ici d'autres significations. Certes, c'est "trendy" et raccord au genre, confie JB, mais "c'est surtout un bonus, conforme à la sunna [les règles de Dieu]".

Leur stratégie de subversion, ils la puisent dans les modèles et les produits du metal existants, récupérés partiellement, par paquets d'évidences. Mais s'ils se paient des CDs de groupes mainstream, Kreator, Metallica, et les quelques rares autres qui passent les barrières, ils troquent surtout des disques de black metal local, en réelle effervescence — Weotkem, Brazabom...

Metal vert

Pour Cole Yew, tout ce petit monde dispense un "metal vert". (Dans la colorimétrie politique, le vert fait référence non à l'écologie mais à l'Islam.) Et ce monstre prometteur, au carrefour de l'Islam et de l'Occident, tiraillé entre les autorités et sa propre subversion, peine à trouver identité et droit de cité. "On ne peut rien y faire, et protester est encore trop dangereux... La vie est courte", philosophe JB.

"This place is fucking good, man [intraduisible]", conclut Yew. "Un jour, peut-être, quelqu'un viendra le fermer. Je n'en sais rien. En attendant, tant qu'on ne nous éteint pas la lumière, on fera le plus de boucan possible."

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Article publié initialement sur Entropie en Malaisie. 

 

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