Tahmid, rescapé des geôles malaisiennes

Tahmid a fui le Bangladesh en quête d’un futur. Sans diplôme ni argent, il a été déçu par l’eldorado malaisien, mais il ne s’attendait pas à être mis en prison et à subir la barbarie de ses geôliers. Personne ne vous protège quand vous n’existez pas.

« Dans la cellule, on était 50, ou 60. Les gêoliers en ont pris six d'entre nous, au hasard. Ils nous ont dit d'enlever tous nos vêtements. On était nus, ils nous ont forcé à faire des pompes. Ensuite, ils nous ont tabassé avec des bâtons de bambou. » En mars 2012, Tahmid est jeté pour la première fois dans les gêoles de la maison d'arrêt de l'île de Penang, en Malaisie. Il va passer dix jours aux mains de ses gardiens malaisiens. Supplicié chaque jour, matraqué à coups de barres, pour la seule raison d'être étranger.

Tahmid est un jeune adulte attendrissant, doté d'un léger embonpoint. Derrière lui, les motocyclettes défilent alors qu'il termine son teh tarik, un thé indien, sous le soleil évanescent de fin d'après-midi. Il habite une chambre exsangue dans la banlieue de Georgetown. Voilà deux ans qu'il n'a plus mis les pieds en prison. Comme les autres travailleurs étrangers, il a longtemps refoulé son histoire. La peur est encore très prégnante. « Les immigrés ont peur de parler librement. Et s'ils parlaient, ce serait pire. » Cette crainte d'envenimer les choses, il l'a incorporée à mesure des incarcérations et des menaces policières. « En Malaisie, les migrants ont toujours été maltraités, humiliés, torturés en prison. Avant, maintenant. Et rien ne va changer. » Rien, c'est-à-dire l'impunité de leurs tortionnaires, les arrestations arbitraires, le trafic policier qui frappe les ouvriers étrangers.

 

Exil contre répression

Tahmid est né il y a 31 ans dans les bas-fonds de Dacca, la capitale du Bangladesh. Il n'est encore qu'un enfant lorsque le FMI et la Banque mondiale commencent à matraquer l'économie bangladaise avec des plans de privatisations. Pendant que s'instaure un chômage de masse, la main-d'oeuvre à bas coût devient une spécialité locale, gage de compétitivé. Textile, aquaculture : les industries locales dépérissent. 80% des 143 millions de Bangladais vivent aujourd'hui avec moins de 2 euros par jour. La famille de Tahmid n'a pas échappé à ce sort. « Ils survivent, avec leur petit commerce, mais à cause des problèmes politiques et économiques, ils ne prospèrent pas. » Difficile de réagir. Vérolée par la corruption, la classe politique réprime toute forme de protestation ouvrière. « Le pays n'est vraiment pas sûr, la situation est terrible, des gens se font assassiner. » Pas diplômé, donc voué à l'exploitation, Tahmid a choisi l'exode.

Comme lui, aiguillés par des agences de recrutement, des milliers de Bangladais partent chaque mois pour la Malaisie, alléchés par les salaires en hausse. Début 2011, la Bengal Gulf Agency lui déniche un travail de restaurateur sur la péninsule. Au titre de la prise en charge du billet d'avion et des démarches administratives, il débourse une fortune : près de 3 200 euros. Un prix largement surévalué, qu'il mettra un an à rembourser. « Arrivé là-bas, ils m'ont vendu à une agence de main d'oeuvre malaisienne. Ils nous ont gardé pendant un mois dans un local à Kuala Lumpur, sans travail. » Lui et ses compagnons de route sont ensuite expédiés sur l'île de Penang, au nord-ouest, où ils vivotent pour deux semaines supplémentaires. L'agence Ambang Wijaya finit par lui décrocher un emploi dans un restaurant de poissons.

 

Des raids policiers

Douze heures par jour, six jours par semaine, Tahmid cuisine ses grillades derrière les plaques de cuisson des « foodcourts », pour 330 euros par mois, le salaire minimum. « Je garde de l'argent pour survivre. Le reste, je l'envoie à ma famille, mais c'est très peu. » Après les taxes, les frais de visa, la location de chambre, il lui reste en moyenne une quarantaine d'euros à envoyer à sa famille.

Connues pour leur appétit pour la main d'oeuvre étrangère, les foodcourts, ces aires de restauration géantes, sont dans le collimateur des autorités. Un jour de mars 2012, au motif de vouloir débusquer les ouvriers en situation irrégulière, une quarantaine de policiers débaroulent. Sans ménagement, ils rassemblent, trient et embarquent tous les travailleurs immigrés. Ils sont des dizaines. N'est même pas prise la peine de vérifier leurs permis de travail – Tahmid est pourtant en règle. Direction les cachots de la prison de Juru, de l'autre côté du pont de 26 kilomètres qui relie Penang à Butterworth. Ces raids policiers, dit-il, sont monnaie courante. En trois ans, il en vivra trois au total.

 

"Tu leur donne tout ce que tu as"

« La police a débarqué deux fois chez moi, menaçant de m'emprisonner », assure Tahmid. Et pour s'en débarrasser, il faut verser des pots-de-vin. « Tu leur donnes 300, 350 euros, tout ce que tu as... sinon elle ne te laisse pas partir. » Ces mésaventures, plusieurs témoignages récoltés par un documentaire d'Al Jazeera en relatent des similaires.

Pour Tahmid, le pire souvenir est celui de l'intérieur des gêoles. Les droits des ouvriers étrangers font l'objet d'un véritable vide juridique. Ils sont des cibles faciles. Des divertissements carcéraux. Entre les mains de ses tortionnaires, Tahmid compte les heures. Son agence, qui a conservé son passeport, doit se présenter à la prison avec ses papiers d'identité. Présenter un permis de travail est inutile, car les faux pullulent. Il faut attendre, c'est la procédure normale. Durant ce temps, « ils nous ont torturé chaque jour » .

Neuf jours, avec pour seul repas un peu de riz le soir, et un thé le matin. Un matin aors que Tahmid est à terre, souffrant, « un gardien s'est approché de moi avec un bâton de bambou. Il m'a dit « OK, n'aie pas peur... c'est un médicament ». Et il m'a tabassé. Quand il en a eu assez, il a dit que j'étais guéri. » De la douleur se lit dans ses yeux. « Pour eux, on n'est pas des êtres humains, on est des animaux. » Certains de ses amis, durant leur séjour carcéral, sont tapés avec des barres de métal. Les rapports d'ONG, comme ceux de Suaram, décrivent un nombre incalculable de violations des droits de l'homme en prison, incluant des cas de tabassage jusqu'à la mort. Plusieurs ont péri dans ces cachots. « Ils sont vraiment dangereux, inhumains. Exactement comme Daech. Mais le monde entier sait que Daech, ce sont des monstres. Pour nos gêoliers, personne ne le sait. »

 

Paul Conge

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