L’univers indocile des Hells Angels malaisiens

VROUM — Dans les rues de Kuala Lumpur, d’étranges courses de motos illégales se mélangent au trafic nocturne. Une jeunesse désoeuvrée devenue "ennemie publique n°1".

L'obscurité est tombée, mais l'on aperçoit quand même leurs silhouettes et leurs phares blafards à travers les volutes de fumée. Ils ne sont guère plus d'une vingtaine. Figés au carrefour de la rue du Parlement, leur attention se porte sur le flux de voitures qui déferle sur leur droite.

Le pied est encore à terre. Ne pas démarrer trop tôt. La dernière voiture se faufile finalement hors de leur sillage — libres! Pédale d'embrayage. Crescendo d'accélérateurs. L'instant d'après, les motos hurlantes s'enfuient plein gaz dans les fumées d'échappement et le vacarme évanescent des moteurs modifiés.

Sur la ligne de départ, l'air désormais gavé de fumée de combustion vient lécher le fond des muqueuses et fait convulser les gorges.

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Hells Angels malaisiens

Eux, ce sont les "Mat Rempits" — transposition littérale des "Hells Angels" américains. À force de courses bruyantes et parfois fatales, ces jeunes motards téméraires se sont taillés une réputation indélébile en Malaisie.

"On vient ici chaque semaine, la police ne nous embête plus." Le dimanche soir, ils se rassemblent par douzaines, voire par centaines, sur les bords des routes en lisière de centre-ville, à deux pas du monorail. Ils s'assignent des circuits périlleux faits de grands carrefours et de longues avenues pleines de trafic. À peine effrayés par les collisions, ils y grimpent à 160km/h sans problème.

Alentours, des centaines de mat rempits sont restés à l'altitude zéro. Ils patientent, accotés aux rampes de sécurité, regardant les bolides partir et repartir. D'autres attendent leur tour. "Moi je n'y vais pas. Trop dangereux," confie une jeune fille assise par terre. Quand, quelques coups d'accélérateur plus tard, le premier tir de vingt motards a fini son tour de circuit improvisé, deux autres groupes ont déjà decolé du bitume.

 

Culture du frimeur

 

Faruz est un biker régulier : "C'est si exaltant de faire la course. Avec juste quelques ringgit de carburant, je passe le moment de ma vie." Fous d'adrénaline et de duels de rue motorisés, ils poussent la course pour "montrer qui est supérieur à l'autre". En zigzags entre les voitures, ou à fond les ballons sur un boulevard dégagé — si possible bruyamment — les plus allumés exécutent même des figures pendant la course, comme le "Superman", ou le "Wheelie" sur la roue avant, qui réclament leur dose de dextérité.

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Ostentation ? C'est ce que suggère Rozmi Ismail, un psychologue de l'université de Kebangsaan qui a élaboré plusieurs études à leur sujet. Il attribue leur comportement à une "culture de crâneurs" (show-off culture). "Certains d'entre eux sont déscolarisés. Ils s'ennuient et ont besoin de trouver des sensations fortes", confie-t-il à Reuters.

Clubs motorisés, classes dangereuses

 

Ces bikers indociles se prête à merveille à la scénarisation. Pour la presse et les instances officielles, ces nouvelles incarnations de Lucifer ont la semblance d'un gang de casseurs bruyants qui fomentent l'embrigadement de la jeunesse des villes au lieu de réciter leurs sourates. De temps en temps, ils bastonnent un vieillard inoffensif pour le plaisir de voir le sang éructer, en attendant le prochain crépuscule pour dégommer les passants comme des quilles.

Ce portrait, c'est ce que le lecteur ordinaire retiendra des agissements des motards de la rue du Parlement. Les journaux malaisiens, sommaires extensions de la com' corporate du gouvernement sécuritaire, annoncent périodiquement l'apocalypse : "Mat Rempit : Menace on the Akleh" (The Star) , "Mat Rempit is public ennemi No.1" (NST via Reuters), prenant grand soin de surligner les dérives sectaires.

Leur image médiatique se construit toujours sur le même parti pris : ils sont nuisibles, il faut donc les éradiquer du paysage.

Et ils dérapent, certes. Ils cassent, ils agressent. En 2008, plusieurs d'entre eux ont matraqué un motocycliste à mort. Parfois, on les accuse aussi à tort. Mais ces canards-boiteux violents n'incarnent qu'une facette minoritaire de ce curieux phénomène social, et s'y focaliser en bride sans doute la compréhension.

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Constellation motorisée

 

Des études un peu plus sérieuses ont montré que les "hell riders" sont une fraternité de jeunes entre 16 et 30 ans issus surtout de milieux pauvres — de "basse extraction", dirait Cortazar. Tantôt chômeurs, tantôt sous-payés, la plupart travaillent en usine, d'autres comme coursiers ou comme assistants et empochent moins de 1,200 ringgit (280e) à la fin du mois.

Conglomérat de motards hétérogène, ils roulent par petits clubs de comparses, rassemblés sous l'étiquette des "Kamikazes" ou des "Apaches". Ensemble, ces partenaires de route forment une version allégée et plus exotique des gangs de motards occidentaux — le code vestimentaire en moins.

Nul besoin de Harley-Davidson ou de têtes de mort épinglées sur la veste en cuir. Ici, les motards roulent en Yamaha ou en Honda, en blue jeans décomplexés, parfois accompagnés d'une petite amie sur le siège arrière.

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Système répressif, réponse rebelle

 

Peuplé de motos et de gangs rivaux, l'univers des mat rempits est tiré d'un certain modèle occidental. À quinze galaxies des traditions asiatiques, celui-ci semble venir contre-balancer un système répressif que ces jeunes connaissent bien, puisqu'en Malaisie, l'Islam d'Etat impose la Charia à tous les musulmans (90% des mat rempits le sont).

Si le Coran n'est pas très prolixe au sujet des courses de moto illégales, ce folklore rebelle d'inspiration occidentale se concilie mal avec ses enseignements. Il rapproche des filles, éloigne de la religion.

La loi islamique, certes édulcorée, prohibe pourtant vigoureusement aux musulmans l'alcool, le sexe avant le mariage, ou sa version anale et buccale. Sortir des clous de cette morale puritaine, dans un monde où un garçon et une fille non-mariés laissés seuls sera toujours mal considéré, n'est pas chose facile.

Se sentant "reclus" dans cet univers très religieux, "ils deviennent agressifs pour exprimer leur existence," dit Hamid, un reconverti.

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L'honneur en jeu

 

Si ces motards risquent si gros dans l'espoir de gagner un peu d'argent ou de rapporter chez soi une fille pour la nuit, ultime gratification, c'est surtout que le défi de la mort et le risque permanent de la fracture sont, pour ces jeunes, une autoroute vers la gloire.

"L'honneur importe plus que le danger", résume un anonyme.

Car il en est ainsi au pays des mat rempit, où décrocher le respect de ses acolytes est au pinacle des préoccupations. Les victoires et les blessures forgent la réputation. "Chaque cicatrice qui résulte d'une chute en moto est comme une nouvelle plume sur le chapeau, car elles nous donnent le droit de nous vanter de nos péripéties sur la route," expliquait Wazi Hamid, un ancien biker, lors d'un forum sur la jeunesse.

Ils espèrent ainsi gagner une reconnaissance sociale dont ils ont été privés, gommer le mépris social dont ils sont l'objet. La course, l'adrénaline, les gratifications symboliques et affectives servent à évacuer les frustrations sociales. Se proclamer mat rempit rime déjà avec une grande fierté.

La police? Perdue

 

Nombre d'opérations de police ont eu lieu contre ces courses illégales, laissant circonspect. À Butterworth (Nord-Ouest), en septembre dernier, les autorités ont poissé 110 motards — parmi les 500 cibles repérées, ce qui donne une idée de l'ampleur des rassemblements. Les contrevenants se sont vus infliger des amendes pour "conduite sans permis", "taxe routière impayée" ou "modification illégale".

Ipoh (Centre), deux mat rempits ont été expédies en prison pour 26 mois, au motif qu'ils "roul[aient] dangereusement". Additionnée d'une amende de 6000 ringgit (1300 euros) et du retrait du permis de conduire, la pilule passera sans doute difficilement pour ces deux garçons.

Mais la politique de la répression "par l'exemple" piétine sans fonctionner, car elle turbine aux affects tristes, et conforte les contrevenants dans leur logique défiante. Côté préventif, les autorités ont tenté plusieurs palliatifs, comme délivrer d'insipides "conseils de sécurité routière", ou bâtir des circuits de course excentrés, de manière à éloigner les mat rempit des centres-ville, comme à Terengganu, Sepang ou Pasir, mais sans convaincre. Trop loin, trop cher — et certains circuits demandent 70 ringgit de frais de passage, soit 5 pleins de carburant.

Désarçonné, le ministre malaisien de l'intérieur a plus récemment accouché d'une brillante idée. Faire des mats rempits... des combattants du crime. Signe que les approches évoluent.

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Selon des estimations, les mat rempits seraient au moins 200 000 en Malaisie. Et leur nombre ne cesse de croître.

 

-- Billet initialement publié sur Entropie en Malaisie

 

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