De rouille et de Duhamel : européisme et patriotisme

Il faut lire les « éditos », les « papiers », les « points de vue » des médias de masse et de leurs grandes figures. Il faut écouter les « chroniques » en format de 3 minutes des « experts » autoproclamés, sur France Inter ou BFM-TV, qui martèlent un message comprimé, simple et percutant (au sens où il est compréhensible par tout le monde).

Il faut lire les « éditos », les « papiers », les « points de vue » des médias de masse et de leurs grandes figures. Il faut écouter les « chroniques » en format de 3 minutes des « experts » autoproclamés, sur France Inter ou BFM-TV, qui martèlent un message comprimé, simple et percutant (au sens où il est compréhensible par tout le monde). Mais il suffit de n’en lire que quelques-uns, car l’une des caractéristiques de ces produits est leur tendance au perroquetage : ils se répètent les uns les autres, en employant au maximum une trentaine de mots de vocabulaire (compétitivité, réforme, responsabilité, projet…) totalement interchangeables. N’importe qui peut écrire leurs papiers, ça se fait tout seul. C’est comme un slogan de publicité : tout est fait pour qu’un message entre dans la tête des gens et que nous l’intériorisons. Le but est de créer des associations spontanées dans nos esprits : par exemple, quand on nous dit « Etat », nous y associons immédiatement « lourd », « inefficace », « coûteux », « déficit », « dette ». Quand on nous dit « fonctionnaire », immédiatement nous ne pouvons pas nous empêcher de penser à « assisté », « privilégié »… C’est là que réside la puissance des médias : leur capacité à produire des symboles et des associations d’images qui servent une idéologie dominante et fabriquent un sens commun. Les éditos des grandes figures journalistiques sont un exemple criant de ce matraquage idéologique.

Parfois, parmi la masse des perroquets se distingue un papier en particulier. Celui-là, c’est une perle, tant il rassemble les lieux communs, les anathèmes et les réductions de pensée. Il est révélateur d’un système de pensée clos qui ne parvient pas à penser le monde. Ce système de pensée, libéral en l’occurrence, se retrouve incapable de réfléchir et comprendre des phénomènes, des réactions ou des mouvements qui transforment de fond la société : comme le dit Lordon, face à ces choses, les porte-paroles de ce système de pensée sont réduits « à la perplexité d’une poule devant un démonte-pneu »[1]. Le dernier papier d’Alain Duhamel dans Libération, Une nouvelle idéologie dominante : le nationalisme, est révélateur de ce discours construit par les médias qui tourne en rond et ne comprend plus rien.

 

La réduction au point FN

Ce qu’il y a de terrible avec la logique capitaliste, c’est le rapport au temps : le système promeut et pousse au temps court, au temps de plus en plus rapide. Il faut que tout aille plus vite, que ce soit même quasi-instantané. C’est une logique qu’on retrouve dans les médias de masse et dans leur traitement de l’information : celle-ci doit être présentée dans un format de plus en plus court, avec des mots de plus en plus simples et un esprit de concision synthétique qui dérive en un produit sans consistance. Du simple, on tombe rapidement au simplisme. L’information de fond et de qualité disparaît progressivement au profit d’une marchandise à consommer rapidement. Ce n’est pas pour rien, d’ailleurs, que les informations transmises par l’AFP s’appellent des « dépêches ». Les mots ont un sens, le choix des mots diffuse un sens et une culture…

Dans son papier, Duhamel, en tant que l’une des grandes figures du système médiatique, n’échappe pas à cette logique de temps court. Il nous donne un produit simple, peignant une situation simple (bah oui, si c’est trop complexe, ça prend plus de place et on doit prendre plus de temps pour lire). Il n’y a pas de nuances, il n’y a pas de degrés. L’alternative se réduit, comme souvent, au binaire : c’est 0 ou 1. Chez Duhamel, ce binaire prend la forme du manichéisme : d’un côté il y a les tous gentils et de l’autre il y a les vilains-pas-beaux-méchants. En l’occurrence, le rôle du chevalier blanc est tenu par « l’Europe » mythifiée, idéalisée, idolâtrée. Face à ce doux rêve se dresse la bête hideuse, le « nationalisme ». Pour ne rien enlever au simplisme, Duhamel ramène le nationalisme au FN, selon un système d’égalité très simpl(iste) : premièrement, tout défenseur d’une idée de la Nation ou de la Patrie, quelle que soit la forme qu’on lui donne, est nationaliste ; deuxièmement, tout nationaliste est lepéniste. Ainsi, pour Duhamel, Mélenchon = Le Pen = germanophobe = nationaliste. C’est une pensée réduite au sophisme absolu.

Le souci, c’est qu’on attend désespérément tout au long de l’article le début d’un commencement de définition du nationalisme et de la Nation. Rien ne vient… Si, une chose : le nationalisme = Le Pen = abomination. Tout est réduit au FN. Ainsi, Duhamel mêle « populisme xénophobe » et « dénonciation de l’euro », comme si l’un menait naturellement à l’autre, et inversement. Toute personne critique vis-à-vis de l’euro est donc nationaliste, et par voie de conséquence, lepéniste. Toute personne critique de la construction européenne est un adepte des thèses du FN. Voilà à quoi se réduit le débat dans la sphère médiatique : toute idée qui ne fait pas partie de la logorrhée martelée par les éditos et les chroniques, est une idée qui sert Le Pen. Toute prise de position qui n’adopte pas l’eurobéatitude (pour ne prendre que ce thème) est réactionnaire, passéiste, chauvine donc nationaliste et lepéniste.

On voit bien le poison mortel de ce genre de pensée binaire. On s’interdit de penser, on s’interdit toute remise en question. Le chant déformé de la « modernité » stipule que tout pas en avant est forcément bon, peu importe la direction. Du moment qu’on avance, peu importe si on gravit la montagne ou si on fonce à plein vitesse vers le fossé en klaxonnant joyeusement. Ce mode de pensée est d’autant plus détestable, et à terme néfaste, qu’il place le FN comme étant le seul parti antisystème, la seule alternative possible. Et après Duhamel se demande comment progressent les idées du FN. Il ne comprend pas que le système médiatique, en donnant une telle centralité aux idées du FN dans le débat public (c’est-à-dire en forçant tout un chacun à se placer par rapport à elles), en mélangeant toute critique, d’où qu’elle vienne, avec Le Pen, est l’un des plus puissants moteur de la lepénisation des esprits ? Il ne comprend pas que donner autant d’importance à ce parti, c’est faire de lui le réceptacle des gens qui en ont marre du système actuel ? Le système médiatique participe directement de la diffusion et de la promotion des idées du FN. Tout comme il participe, on vient de le voir, à réduire le champ de la pensée et donc à créer des impensés de plus en plus puissants à mesure que le système actuel avance et montre un peu plus son échec.

 

Libéralisme, société et protection

Mais, revenons à l’idée de nationalisme. Duhamel a quand même le mérite de poser le cadre du débat (même si c’est de façon très biaisée). Aujourd’hui se pose la question du rapport de la Nation à l’Union européenne. Avant celle-ci se posait, dans les années 1980, la question du rapport de la société au libéralisme et à la mondialisation. Duhamel fait mine de ne pas voir le lien entre ces deux interrogations, alors qu’il est pourtant fondamental. Dans les années 1970, face aux Etats-nations européens, qui ont développé largement la réglementation des échanges (biens, capitaux, monnaie…) et un Etat social qui extrait toute une partie de l’économie de l’économie de marché (par la voie des cotisations), comment l’idéologie libérale fondée sur le marché autorégulateur et la liberté économique absolue peut-elle se développer ? Comment déconstruire plus de trente ans d’Etat social et la culture qui l’accompagne ? C’est par la voie de la construction européenne que le libéralisme va se diffuser dans les instituions du pouvoir et la culture dominante. En effet, c’est bien suite à l’Acte unique de 1986 et le traité de Maastricht de 1992 que sont mises en place en France la libre circulation des capitaux et des marchandises, la déréglementation bancaire, l’indépendance de la Banque centrale ou l’ouverture à la concurrence de secteurs autrefois protégés (télécommunications, transports…). L’application des idées libérales à partir des années 1980 est donc intrinsèquement liée en France et en Europe avec le développement de la construction européenne. Libéralisme et Union européenne sont fondamentalement liés. Se positionner par rapport au libéralisme implique donc de se positionner par rapport aux institutions qui le mettent en application, c’est-à-dire les institutions européennes.

Par ailleurs, la crise que nous connaissons actuellement a de nombreux points communs avec la crise des années 30. Duhamel ne manque pas de le noter : pour lui, la crise des années 30, puisqu’elle a accouché du nazisme et du fascisme, montre bien tous les dangers qu’il y a à défendre le cadre national face à un cadre supranational. C’est le leitmotiv’ du « repli nationaliste ». Ce qu’il omet de dire, c’est que, comme aujourd’hui, les années 30 ont été précédées par une décennie de libéralisme triomphant. Que ce libéralisme s’est incarné dans l’étalon-or et la stabilité des changes, dans la liberté de circulation des capitaux, dans la rigueur des budgets à l’équilibre et dans une ouverture importante de l’économie aux logiques de concurrence. Comme aujourd’hui.

Or, comme Karl Polanyi le montre dans La Grande Transformation, le système libéral porte en lui les germes de réactions nationales de protection. En effet, jusqu’à l’avènement du libéralisme au cours du 19ème siècle, l’économie était encastrée dans les relations sociales : elle n’était qu’une composante de la vie sociale et la servait. Le libéralisme s’est développé en inversant cette logique : c’est désormais toute la société qui doit être mise au service de l’économie, ou plus précisément, d’un certain type d’économie. Le libéralisme implique en effet la mise en place d’une économie de marchés, avec comme modèle le marché autorégulateur. Pour ce faire, il a notamment fallu transformer trois éléments en marchandises : la nature, l’homme et la monnaie. La définition de la marchandise est que c’est un objet qui a été produit pour être vendu et dont on tire un profit. On a donc construit un marché du travail, où s’échangent des hommes-marchandises faits pour être vendus. On a marchandisé la terre et la nature, avec les conséquences écologiques qu’on connaît aujourd’hui. On a fait de la monnaie l’instrument d’un marché autorégulateur où la politique n’avait pas sa place et où l’impératif de stabilité des changes l’emportait sur toute autre considération. Le libéralisme s’est employé à déconstruire brutalement toute une organisation sociale pluriséculaire. Il était donc prévisible qu’une réaction spontanée s’opère depuis la société elle-même soudain menacée dans ses propres fondements. C’est que l’idéologie libérale repose sur une idée fausse de l’homme : comment peut-on réduire l’homme à une marchandise, un bien échangeable contre d’autres ?

Les effets dévastateurs du libéralisme sur la condition humaine (les ouvrages de Dickens ou de Marx le décrivent amplement), l’organisation sociale ou les comportements culturels (notamment ceux de coopération) ont provoqué de si grands bouleversements qu’ils menaçaient la structure sociale même. C’est pour cela qu’on vit s’ériger le protectionnisme au cours des années 1880. C’est pour cela qu’on vit, après la crise de 1929, une réaction protectionniste et un abandon de l’étalon-or. Le système économique libéral, en faisant abstraction de la société et du fonctionnement humain, ne peut créer que des désastres. La société, pour se protéger et se maintenir en vie, n’a d’autres possibilités que de réagir. Et de réagir spontanément face aux effets du libéralisme. De ce fait, réduire la réaction protectionnistes des années 1880 et 1930 au nazisme est d’une profonde bêtise. Car les Etats-Unis aussi ont fait du protectionnisme, et pourtant ils n’ont pas sombré dans le nazisme avec Roosevelt et le New Deal. La Grande-Bretagne, lorsqu’elle abandonne l’étalon-or, au centre du dispositif monétaire libéral, ne sombre pas dans un régime xénophobe. De même, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les Etats européens et les Etats-Unis adoptent un système économique à l’opposé des thèses libérales : protectionnisme, réglementation bancaire et des échanges, Sécurité sociale déconnectée des marchés, nationalisations et mutualisations. L’Histoire montre donc que toute réaction nationale n’est pas vouée à tomber dans le repli identitaire et raciste. Cette leçon reste valable aujourd’hui. Ramener toute référence nationale à « la fascination pour les régimes autoritaires et la glorification perpétuelle de l’égoïsme chauvin » comme le fait Duhamel est un mensonge. A l’opposé, il serait bon de rappeler combien le libéralisme économique et la dictature politique peuvent parfaitement cohabiter, comme ce fut le cas dans le Chili de Pinochet[2] (qui fut toujours protégé par Thatcher et Reagan, deux ardents promoteurs du néolibéralisme des années 1980).

 

Individualité, libéralisme et anthropologie

Ce qu’il faut comprendre, c’est que le libéralisme, on l’a dit, repose sur des fondements anthropologiques faux. Il a une conception de l’être humain, de sa nature et de son fonctionnement qui sont complètement erronés. Il repose sur une double-idée de l’individu atomistique indépendant responsable et de la naturalité du marché.

Il serait trop long de lister en détail les sous-idées que cela implique et leur contestation point par point[3], mais on peut quand même développer quelques éléments. Sur la nature humaine tout d’abord. L’homme est un être social : il se construit dans et par la relation avec autrui. Tout son être, sa personnalité, ses choix sont influencés par les expériences et les relations qu’il entretient avec les autres. Le nombre de connexions neuronales du cerveau, le fait d’apprendre à parler, la diversité de ses goûts et sensibilités ou même l’orientation professionnelle, l’implication ou non dans des associations, toutes ces choses sont plus ou moins stimulées et développées selon la diversité et la qualité des relations sociales qu’on entretient. Ce sont les liens sociaux qui libèrent, et non l’inverse. La pensée libérale de l’individu atome prenant ses choix en toute indépendance vis-à-vis d’autrui est donc une fable. L’autonomie est un processus, et non un état, tout comme la liberté doit être pensée comme processus de libération. On déduit de cela que les individus sont influencés dans leurs choix par l’organisation sociale dans laquelle ils évoluent, par les normes (écrites ou implicites) qui s’y exercent et par les institutions et leur capacité à affecter le comportement et l’esprit des gens dans un sens ou un autre (à l’image des médias et de leur pouvoir d’influence sur nos désirs et nos représentations mentales et symboliques du Monde).

Ensuite, le libéralisme postule la naturalité du marché concurrentiel et autorégulateur. Seulement, les études ethnologiques, archéologiques et anthropologiques démontrent tout le contraire : le marché, tout comme la propriété, est une construction sociale. C’est bien à partir d’une volonté politique que s’est imposée l’économie de marchés au 19ème siècle en Europe. C’est à coups de marchandisations (notamment d’êtres humains réduits à l’esclavage) qu’on a apporté la « civilisation » dans nos colonies, face à des peuples jugés arriérés car ne fonctionnant pas sur le modèle de l’économie de marchés. Plus encore, de nombreux travaux montrent l’importance de l’économie du don[4] dans les sociétés « primitives » et préhistoriques, une économie fondée sur la réciprocité et le tryptique « donner, rendre, recevoir ». Le marché y est absent, mais pas l’échange. Celui-ci se fait sous une autre forme, beaucoup plus ritualisée et avec un temps ralenti pour éviter les dérives de la concurrence et promouvoir plutôt la coopération. La nature humaine sociale incite également à préférer la coopération en vue de garantir pour tous et chacun une capacité à s’autonomiser en toute sécurité. On retrouve des vestiges de cette économie du don dans nos relations avec nos amis et nos voisins, qui ne se réduisent pas à un contrat échangeant un bien contre un autre bien de même valeur. C’est avant tout un système de relations sociales qui ne pense pas l’économie de façon abstraite. La question de la monnaie est particulièrement centrale : absente dans de nombreuses sociétés, elle a une dimension sociale qui va au-delà de la vision libérale de la monnaie qui en fait un simple instrument d’échange entièrement neutre. Non, la monnaie n’est pas neutre, elle instaure un rapport social entre les gens, tout comme elle apporte une dimension symbolique à l’existence collective.

Polanyi, et d’autres après lui, insiste sur le fait que ce qui est central pour les individus, c’est la reconnaissance sociale. Or le libéralisme donne à ce besoin de reconnaissance une forme exacerbée et mortifère via la concurrence et la marchandisation de la vie. D’autres sociétés ont trouvé un moyen de réaliser ce besoin sans qu’il ne dégénère en guerre de tous contre tous pour la survie. Elles ont développé tout un ensemble de rituels (au sens large du terme, c’est-à-dire des comportements, des procédures, des codes…) et une « compétition solidaire » dont le gain est limité à un surplus d’honneur et non une valeur monétaire ou matérielle. C’est ce qu’on retrouve par exemple dans les sports collectifs : la compétition pour la victoire est mue par la recherche d’un surplus d’honneur, tout comme cette compétition est limitée par le besoin pour les membres de l’équipe de coopérer entre eux pour gagner tous ensemble. Là encore, la logique libérale de marchandisation du sport conduit au développement de marchés de transferts réduisant les joueurs à une valeur monétaire et à un individualisme croissant au sein des membres de sports collectifs contraire à l’esprit d’équipe.

De tout cela découle le fait que l’homme, en tant qu’être socialement construit, ne peut qu’être culturellement déterminé. On ne peut donc faire abstraction de cette donnée. C’est pourtant ce que fait le libéralisme, en promouvant le dépassement des cadres nationaux par le marché. Or le marché met en confrontation directe des individus, voire des sociétés entières, avec des cultures différentes. Il faut donc s’attendre immanquablement à ce que des réactions naissent spontanément, par protection.

 

Nation, peuple, souveraineté et frontières

Ce que Duhamel et les tenants de l’européisme aveugle ne veulent décidément pas voir, c’est la question même de comment se forme une communauté politique et son organisation institutionnelle (autrement dit l’Etat). Lorsque Duhamel écrit que les « partisans [du nationalisme] tentent de l’habiller de façon plus rassurante en l’appelant souverainisme, histoire de confondre légitimité populaire et revendication nationale », il fait encore preuve d’un sens aigu pour mélanger tout sans rien définir. La souveraineté consiste en la capacité de pouvoir décider pour la communauté. Elle permet d’organiser et de gérer une société hétérogène en stabilisant les conflits internes qui la traversent continuellement (notamment des conflits d’intérêts). Il peut donc y avoir des entités souveraines non démocratiques, mais il ne peut y avoir de démocratie sans souveraineté. Elle est donc une construction politique et sociale, fruit de l’Histoire.

Or, il faut s’interroger sur la notion de « Nation » (ce que Duhamel se garde bien de faire). La Nation n’est en rien immuable ni éternelle : elle est au contraire une construction historique pouvant disparaître à terme. La « Nation » est l’entité dans laquelle s’exerce la souveraineté. Le souverain (que ce soit le peuple ou un roi) n’est que le dépositaire de la souveraineté, il n’en est pas le possesseur. Il y a donc un droit public s’appliquant aux relations avec l’Etat et distinct du droit privé s’appliquant aux relations entre individus. L’important est que, dans la Nation, il n’y a pas de vision patrimoniale de l’Etat : il n’appartient pas à une famille ni un homme, mais exprime le groupe dans son ensemble.

Dans une démocratie, c’est le peuple, en tant que l’ensemble des citoyens de la communauté, qui est souverain. Or, il y a des conditions pour qu’émerge un peuple. L’anthropologue Maurice Godelier montre bien que l’origine des peuples et des ethnies, loin d’être des liens de parenté, réside avant tout dans des principes politiques : la vie en société est antérieure à la formation d’ethnies ou de peuples. Pour faire peuple, il ne suffit donc pas de parler la même langue. Pour faire peuple, il n’y a pas besoin d’avoir un « même sang » (les continuels brassages que connaît la population française prouve bien le contraire, n’en déplaise aux fantasmes de l’extrême-droite). Mais il y a bien quelque chose qui distingue un peuple d’un autre. C’est là que se rencontrent peuple et Nation, qui se construisent l’un l’autre dans un mouvement dialectique.

En effet, l’émergence de la Nation est liée à la mise en place d’institutions (notamment l’Etat) qui ont pris une forme particulière du fait de l’Histoire. Ces institutions ont entraîné des relations sociales particulières. Comme le dit Spinoza, ces institutions exercent des affects communs sur la population, et c’est par cette voie qu’émerge le peuple. Une culture politique se crée avec ces affects, mettant en place un ensemble d’éléments communs (symboles, principes politiques) qui encadrent les individus dans leurs relations et créent un espace de gestion des intérêts et des désirs divergents. Les affects communs organisent la vie au sein d’une société qui n’est pas homogène (notamment du point de vue religieux, avec l’émergence progressive de la laïcité). Le peuple s’érige alors en acteur politique. La Révolution française, avec en 1792-1793 la mise en place de la République, permet au peuple de devenir souverain, c’est-à-dire de décider pour la Nation. Ce n’est pas étonnant qu’émerge au même moment la notion de patriotisme, avec notamment « La Patrie en danger ». Un sentiment d’appartenance à une même communauté ayant un destin commun, partageant des principes communs et des symboles communs, se construit progressivement.

Or, la souveraineté a une limite territoriale. Pour s’exercer sur une population, il lui faut mettre en place une frontière. Il en va de même pour un peuple. Celui-ci a besoin de frontières, dessinant un « nous » par rapport à un « eux ». Dire cela ne conduit pas aux images d’Epinal de repli sur soi ni de barbelés aux frontières. Cela signifie que, l’être humain étant un être socialement construit, il y a plusieurs organisations humaines qui se regroupent autour d’affects communs différents.[5]

Ce long développement autour des notions de souveraineté, peuple et frontière a pour but de montrer que ces éléments ne sont pas l’apanage de l’extrême-droite ni la ligne directe vers le fascisme. Oui, aujourd’hui la souveraineté du peuple s’incarne dans le cadre national et a donc besoin de frontières. Mais dire cela n’est pas faire la promotion de l’autarcie ni du repli identitaire. C’est seulement partir de l’état actuel des choses et voir ce qu’il est possible ou pas de faire entre plusieurs peuples, notamment au niveau européen.

 

L’Europe possible plutôt que l’européisme aveugle

J’en reviens au texte de Duhamel. Celui-ci dénonce le « refus de partage de souveraineté dans l’Europe ». C’est bien là tout le problème. Quand on décide de construire quelque chose, il faut voir ce qu’il est possible de faire, dans quelles conditions et à quel horizon. Or la construction européenne a fait tout l’inverse, du fait qu’elle s’appuie sur l’idéologie libérale. Elle a fait abstraction de ce nécessaire questionnement sur le social, sur ce qui crée du commun, sur ce qui fonde un peuple, sur ce qu’est la souveraineté et son lien avec la démocratie.

L’UE a pensé l’intégration des peuples, d’abord sous forme économique, puis politique. Elle a créé une monnaie et souhaite maintenant qu’un fédéralisme soit mis en place. A aucun moment elle ne s’est demandé s’il existait un « peuple européen » permettant de faire une démocratie européenne. Or un peuple, ça ne se décrète pas. Il est tout à fait possible de faire un peuple de peuples, l’Histoire l’a montré. Il est donc possible de faire un peuple européen à partir des différents peuples européens. Mais cela prend du temps et surtout, cela ne se fait pas sans violences. La constitution du peuple français le prouve : il a fallu exercer une violence très forte, aussi bien physique que sociale, culturelle et symbolique, contre les « régionalismes ». L’unification de l’Allemagne et de l’Italie, tout comme celle de l’Espagne, se font faites par des guerres, suivies de réorganisations sociales, politiques et économiques très violentes. Il faut donc arrêter de croire aux fantasmes européistes aveugles, qui proposent comme solutions immédiates la création d’un parlement de la zone euro ou plus d’intégration politique. Ce ne sont pas des solutions de court terme, mais de très long terme si on veut éviter au maximum la violence. De même, on ne peut continuer avec une monnaie partagée, l’euro, sans avoir une coordination des politiques des Etats. Or une telle coordination implique une limitation des souverainetés nationales sans qu’aucun espace de souveraineté ne s’ouvre ailleurs. Ce n’est pas tenable. L’UE et l’euro ne sont qu’un moyen de « faire l’Europe ». Il y en a plein d’autres.

Ainsi, en guise de conclusion, je vais reprendre un paragraphe du dernier billet de Frédéric Lordon sur ce qui est possible de faire ou pas à horizon raisonnable :

« Vouloir « faire Europe », mais hors des fantasmes de l’intégration politique, dont la poursuite aveugle aura d’ailleurs eu pour effet de produire l’exact contraire de ce qu’elle prétendait faire advenir, à savoir le ressentiment nationaliste et l’inimitié en lieu et place de la « paix entre les peuples », « faire Europe » donc, au sens de l’approfondissement délibéré des liens inter-nationaux, ne demande en aucun cas d’en passer ni par la monnaie ni par la communauté politique intégrée. […] On ne voit pas quelle infirmité de pensée interdit de concevoir positivement que des pays se lient, et de liens toujours plus divers et toujours plus profonds, hors de l’intégration monétaire et financière !, comme en témoignent d’ailleurs de nombreuses réalisations européennes concrètes, elles univoquement vertueuses, et sans rapport aucun avec l’euro : Airbus ou Ariane en matière de coopération industrielle, le CERN comme Europe des chercheurs, Erasmus comme celle des étudiants, les Rencontres européennes de littérature comme leur nom l’indique, et encore mille autres choses à imaginer de même nature, qui diraient toutes la possibilité du lien hors de la discipline monétaire, l’inanité meurtrière de l’alternative qui ne laisse le choix qu’entre celle-ci et la guerre, qui explique qu’entre l’euro et les camps il n’y a rien, infâme bêtise à laquelle il faut opposer sans relâche le désir de liens toujours plus denses. »[6]

[1] Fréderic Lordon, Clarté, billet du blog La pompe à phynances

[2] Il serait bon de rappeler d’ailleurs que la politique de libéralisation économique entreprise par Pinochet se fit à partir du programme « La Brique » concocté par les Chicago Boys formés aux idées monétaristes de Friedman. Friedman s’est également rendu directement au Chili dans les années 1980.

[3] Voir à ce propos Jacques Généreux, La Dissociété

[4] Marcel Mauss, Essai sur l’économie du don

[5] Pour tous les développements de cette partie, il faut lire pour plus de détails les multiples articles de Jacques Sapir sur son blog Russeurope, notamment Souveraineté de gauche et de droite, Souveraineté et ordre démocratique et Peuple, religion et ethnie.

[6] Frédéric Lordon, Plan A, plan B ? Plan C !, billet du blog La pompe à phynances

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