L'identité en jeu - Torture et altération identitaire

On ne naît pas tortionnaire. On le devient. Comme une société n'est pas encline par nature à torturer, mais par culture, les victimes comme les bourreaux sont le produit d'un processus plus large de constructions identitaires. Alliant singulier et multiple, local et global, la construction des identités est aussi un enjeu de lutte, physique et symbolique, au cœur de la pratique tortionnaire.

On ne naît pas tortionnaire. On le devient. Comme une société n'est pas encline par nature à torturer, mais par culture, les victimes comme les bourreaux sont le produit d'un processus plus large de constructions identitaires. Alliant singulier et multiple, local et global, la construction des identités est aussi un enjeu de lutte, physique et symbolique, au cœur de la pratique tortionnaire. Comment appréhender ce phénomène, cas limite où rien ne se dit, mais où tout « s'exprime », hors et dans des corps mis en jeu, emmurés autant que murés, dans un silence hurlant de souffrances ? Comment « s'impriment » ces identités que l'exercice de rapports de force extrêmement violents visent à transformer durablement ? Où commence et où s'arrête la reconstruction identitaire ? Quel jeu joue le miroir brisé des identités, ou plutôt, le bris de l'identité dans la pratique tortionnaire ?

Nous envisageons ici la torture comme un phénomène politique. Nous excluons de notre champ d'analyse les pratiques localisées, répondant aux actes ponctuels d'individus isolés, dont les motivations ne sont pas mus par une organisation donnée, mais par des considérations d'ordre psychologique et individuel. Nous parlerons dans ce cas de sévices. Le phénomène tortionnaire, et la pratique qui en découle, obéissent à un mandat politique et idéologique. Ils sont revendiqués comme tels par leurs commanditaires, comme par les tortionnaires eux-mêmes. Ils sont planifiés et coordonnés par une organisation, étatique ou paramilitaire, dont les tenants peuvent être tenus pénalement responsables de leurs actes devant une instance pénale.

La pratique tortionnaire comme « pratique pratique »

La pratique de la torture n'est pas naturelle. Véritable pratique pratique1, elle se fait autant qu'elle fait. En effet, la vitesse et la régularité avec lesquels sont effectués les gestes nécessaires à son accomplissement montrent qu'elle est le produit d'un conditionnement suffisamment puissant pour que nulle identification avec la victime ne soit possible. Son déroulement doit être technique, et sa comptabilité relever d'un simple acte administratif. L'absence de sympathie entre le bourreau et sa victime n'a rien d'un naturel propre à une nature humaine belliqueuse ou foncièrement inamicale. Si tel était le cas, aucun sentiment d'entraide avec d'autres que soi ne serait possible. Hors, les actes de solidarités entre humains abondent. C'est même cette tendance à l'entraide qui a assuré la survie de l'humanité dans des environnements hostiles2.

Afin de gagner en efficacité, la pratique de la torture doit être technicisée. C'est ainsi que des médecins font partie intégrante du dispositif tortionnaire3. Témoins de ces pratiques et victimes abondent pour signifier la profonde altération de l'identité tout à la fois des praticiens tortionnaires, que de leurs victimes. En effet, la mission du médecin n'est en l’occurrence non pas d'assurer l'administration de soins visant à atténuer ou à alléger les souffrances, mais bien plutôt de les prolonger, voir de les intensifier. C'est ainsi qu'en Uruguay, lors de la dictature de la junte militaire de (1973-1985), de nombreux médecins répondaient aux victimes des bourreaux qu'ils assistaient qu'ils « ne faisaient que leur travail », et que l'évocation du serment d’Hippocrate ne pouvait trouver grâce à leur yeux dans la mesure où ils « étaient en guerre » et servaient « l'intérêt supérieur de l’État »4.

L'identité même du soignant se trouve dévoyée, et réduite à l'application d'un savoir-faire technique, une simple pratique médicale abstraite de sa vocation initiale que lui assigne l'ordre social, à savoir assurer la survie de ses membres. De la même manière, cette distance technique dans l'application des violences tortionnaires par les bourreaux eux-mêmes, est rendue possible par une véritable rupture du lien d'identité avec les victimes, mais aussi avec le monde social duquel ils – médecins et tortionnaires – sont issus. En effet, l'impossible identification du bourreau à sa victime, est elle-même le fruit d'une construction identitaire où l'autre devient une menace en soi, un « ennemi », menaçant et irréductible à cette menace dont il est l'incarnation.

Cette construction de l'autre comme un « anti-soi », va bien au-delà d'une simple « banalité du mal »5. En effet, il s'agit bien de la mise en œuvre d'un savoir faire du mal, un mal conscient, une souffrance dont on sait qu'elle est le fait de ses propres actes, sur un corps dont le bourreau perçoit les soubresauts comme la manifestation de l'inoculation de cette même souffrance dont il cherche la mise en œuvre. Il y a bien une vocation à faire souffrir, mais à ne pas ressentir cette souffrance comme un mal en soi, mais bien un mal pour soi : un mal rendu nécessaire par la défense d'une cause, et le suivi appliqué d'une mission donnée. Un mal non point banal, mais voulu, désiré, recherché parce que rendu nécessaire par l'intérêt supérieur d'une cause à défendre, et appliqué avec toute l'application que confère le souci de bien faire, de satisfaire à l'exécution d'une mission, assenée dans une soumission absolue à l'autorité scientifique d'une expertise donnée.

C'est en effet l'assignation statutaire du commandement qui permet la mise en œuvre de la pratique tortionnaire. Sans la reconnaissance de la capacité d'une autorité à désigner ces « autres », à tracer cette limite entre ce « nous » menacé et ce « eux » menaçant tout aussi collectivement, la pratique de la torture ne pourrait pas s'exercer. Il faut bien assurer la déshumanisation des corps pour que puissent se pratiquer la torture, sur ces mêmes corps identifiés comme la surface inaltérable d'une irréductible identité, identifiée mais sans identification possible. C'est sur cette frontière limite que va s'exercer la pratique tortionnaire, ce travail d'aliénation du corps de l'autre afin de s'emparer de toute son identité, afin d'y projeter l'image d'un soi renvoyé par le miroir brisé de sa propre personnalité anéantie par le savoir-faire tortionnaire.

Aussi, la possibilité de pratiquer la torture implique l'annihilation de tout sentiment de pitié, reflet d'une empathie qui elle est naturelle car à l'origine des liens de solidarité qui rendent possible la survie de l'espèce humaine par la constitution de groupes organisés en sociétés. La destruction de cette filiation humaine est le fruit d'un dispositif visant à rompre la possibilité de s'identifier à l'autre. Ce processus de désaffiliation globale et locale, cette abstraction de l'humanité comme de sa société, est l'aboutissement d'une dynamique de radicalisation de l'identité dans d'irréductibles altérités.

De la fabrique à la carrière tortionnaire

Le bourreau est d'abord le fruit de la construction collective d'une « identité tortionnaire ». Elle est le fruit d'une carrière, d'une trajectoire dans l'espace social, dont les structures sont déterminées par l'histoire. Les membres de la police politique grec, et en particulier de ses membres chargés d'organiser et de pratiquer la torture sur des opposants (la « KESA »), étaient triés et formés à la pratique tortionnaire6. Leur sélection se faisait en plusieurs temps. D'abord soumis à des épreuves difficiles, ils étaient valorisés comme suivant un recrutement pour un corps d'élites, voués à servir l'ordre établi. Puis ils étaient soumis à un ensemble de brutalités et d'humiliations, avant d'entrer à nouveau dans une dynamique de valorisation. Cet enchaînement de violences physiques et symboliques favorisent la rupture de tous les repères qui unissent ces personnes à l'espace social dans lequel ils ont grandi et vécu.

Le passage d'un régime de normes traditionnelles à un régime de règles exceptionnelles a pour effet de les abstraire progressivement de leur identité personnelle collectivement vécue par l'individu et ses proches, pour la refondre dans un autre réseaux de relations, au sein d'un groupe animé par la défense d'un intérêt supérieur et dont les motivations échappent au sens commun, pour ne souffrir aucune contestation dans le sens particulier que lui donne le groupe de référence que l'individu a rejoint.

En poursuivant le processus recrutement jusqu'au bout, l'individu s'engage toujours plus en avant dans la reconstruction identitaire d'une identité tortionnaire. En effet, il donne des gages qu'il adhère à l'ordre qui le gouverne, ainsi qu'aux méthodes et motifs invoqués pour sa défense. L'allégeance faite, il accompli pleinement sa métamorphose en intégrant un groupe et en ayant incorporé de nouvelles règles, régissant les relations entre les membres du groupe ainsi que vis-à-vis des autres, qu'ils soient dominants, neutres ou menaçants.

D'autres trajectoires suivent un processus plus longs, collant aux évolutions des structures de pouvoir et suivant les aléas de l'histoire. C'est le cas par exemple de Kank Kek Leu, dit « Doutch ». D’abord enseignant en mathématique, il rejoint les rangs de la guérilla communiste contre la royauté dans les années 1960. Fait prisonnier, il est condamné et parvient à se libérer grâce au renversement de régime en 1970. Il est nommé à la tête d'un camp de rééducation au service des Khmers Rouges de 1971 à 1973, puis il prend la tête de la prison de Tuol-Sleng à Phnom-Penh, de 1975 à 1978. Il y organise la destruction de plusieurs milliers de prisonniers après avoir obtenu d'eux la signature de faux aveux.

Son parcours est d'abord marqué par sa profonde adhésion aux idées de la guérilla Khmer Rouge. La ferveur de son engagement, propice à son implication dans la pratique quotidienne de la torture, montre chez lui un véritable sens du conformisme7. En effet, son action violente est entièrement régie par la réponse à la satisfaction d'un impératif politique, soit la défense d'un ordre propice à l'avènement d'une société nouvelle. Chaque suspect est désigné coupable, et aucune remise en question n'est possible, que ce soit dans le moyens utilisés, ou dans les fins poursuivies. Cette progression dans et vers l'identité tortionnaire est le fait d'une soumission, impliquant une allégeance permanente à chaque étape amenant vers des formes de brutalité de plus en plus évidentes, augmentant en intensité et en échelle à mesure qu'il gagne en responsabilités.

Qu'elle soit le fruit d'une volonté politique explicite de fabriquer des bourreaux, ou le fruit d'une histoire personnelle, l'identité tortionnaire est le résultat d'une reconstruction identitaire. L'individu se trouve désaffilié de son groupe d'appartenance comme du reste des membres de la société dans laquelle il vit, au profit d'un retournement, d'une conversion au sein d'un groupe à la faveur de la défense d'un intérêt supérieur. L'investissement dans le groupe, ainsi que la défense de la cause envers et contre tous, s'inscrit dans une relation de face à face où la « radicalisation identitaire » s'affirme à mesure qu'elle se confirme dans la réification de la personne torturée.

Les doubles « je » de l'altération identitaire

Cette radicalisation de l'identité est à envisager dans la relation qui unit le bourreau à sa victime. En effet, le premier ne peut agir que conformément à un mandat incorporé, soit un ensemble de représentations de certains autres dont il a la charge d'assurer la transformation identitaire. Ces représentations sont elles-mêmes véhiculées par un discours sécuritaire, marqué par l'urgence et l'impérieuse nécessité d'agir hic et nunc, sans autre considération morale que celle de répondre à un sacrifice nécessaire. C'est ainsi que les tortionnaires se retrouvent être les victimes consentantes d'un système de domination absolue, où les « autres » tiennent la place d'une menace à circonscrire coûte que coûte.

La double mécanique d'inclusion/exclusion joue à la fois au niveau du tortionnaire que de la victime de la torture. En effet, le bourreau est tenu au secret de ses pratiques, non avouables car transgressant l'interdit absolu d'imposer à un autre que soi-même une souffrance aiguë dans le seul but de le faire souffrir aussi longtemps et intensément que possible. Il se trouve ainsi dans une position ambivalente, appliquant sur des corps des ordres visant à provoquer le désordre dans l'esprit des personnes visées. Se noue alors un « double je », celui qui fait mal et celui qui s'absout dans la conviction de ne rien faire de mal. Inclus dans le dispositif tortionnaire, le bourreau n'explicite pas ses pratiques de peur de se retrouver à son tour exclus de la communauté sociale à laquelle il aspire appartenir et au nom de la préservation de laquelle il se souci de se sacrifier au nom d'un héroïsme guerrier qui se nie dans la confidentialité du huit-clos dans lequel elles se déroulent8.

La victime de la torture est elle-même soumise à une mécanique d'exclusion/inclusion. Cependant, celle-ci semble fonctionner dans le sens inverse. En effet, la personne torturée se trouve aliénée par son propre corps. Elle en est dépossédée par le bourreau lui-même, qui en dispose pleinement, s'appropriant de fait l'espace et le temps de la victime. Placée sous cette double aliénation spatio-temporelle, la victime de la torture est dès lors soumise à la pratique tortionnaire. Celle-ci vise à rompre tout lien entre le monde social et la victime. Pour ce faire, c'est son identité même qui est visée. Il s'agit pour le bourreau de s’approprier violemment la personnalité de la victime par le biais de son corps, devenu instrument de torture, mis au service de la pratique tortionnaire, en l'incluant dans le dispositif de même nature. Pour cela, de nombreuses victimes survivantes de la torture sont dans le rejet de leur propre corps, devenu leur propre et plus proche ennemi, dont le souvenir demeure incrusté dans les moindres recoins de la chair ayant servi à l'administration des violences subies.

Les capacités de résistance de la victime sont directement visées par le travail tortionnaire. Le but poursuivi est de détruire l'identité de la victime, de briser l'image qu'elle peut avoir d'elle-même, mais aussi l'image qu'elle imagine que les autres se font d'elle-même. Son visage, ses parties intimes… Sont autant de points d'entrée vers la personnalité de la victime, à laquelle il s'agit de porter atteinte. L'altération identitaire est alors totale, une fois le processus de destruction de « l'autre » abouti. En effet, le bourreau cherche à exclure le « je » du corps de la victime, ce « je » auquel elle tient et qui la rattache encore à l'espace social dont elle est issue, ainsi que son bourreau, et dont ce dernier cherche à l'exclure. Cette exclusion du « je » se fait au bénéfice de l'inclusion d'un autre « je », d'un « toi » devenu « je ». « Je » entrant dans le « je », par effraction et avec toute la violence que cette altération identitaire implique, l'incorporation de cette nouvelle identité brisée est l'image de soi imprimée en soi par la force de la torture. Tout l'enjeu est alors d'effacer le rapport de force à l'origine de cette substitution identitaire, afin de rendre le dispositif tortionnaire efficient et résistant à toute résilience. Cette nouvelle identité doit être suffisamment durable pour affecter les dispositions de la victime dans son rapport au monde, et rendre à jamais inopérantes ses capacités de résistance au pouvoir qui s'est imposé à elle par la force de la coercition.

L'altération identitaire qui frappe autant tortionnaire que torturé répond à une double mécanique d'inclusion/exclusion. Exclusion du dispositif tortionnaire dans une identité maîtrisée dans le premier cas, afin de préserver l'intégrité du sujet et l'inclure dans le corps social par la protection d'un corps professionnel ; inclusion du dispositif tortionnaire dans une identité imposée dans le second cas, afin de briser l'intégrité du sujet et l'exclure du corps social en le faisant inclure par son corps personnel une l'expression d'une identité objectivée.

Du « régime pénitentiaire » au « régime tortionnaire »

Le dispositif tortionnaire ne pourrait s'exercer pleinement sans l'existence d'un « régime tortionnaire », soit de dispositifs légaux et moraux, matérialisées par des normes juridiques et morales, légalisant et légitimant le recours à la torture. En effet, pour torturer, il faut pouvoir torturer, c'est-à-dire être en mesure d'avoir les moyens légaux et moraux de le faire. Le « régime tortionnaire » légal revient à créer les conditions juridiques permettant de recourir à la torture. Il s'agit en l’occurrence soit de s'adapter aux règles de droit déjà existantes afin de les contourner, soit d'en édicter de nouvelles, pour offrir l'opportunité de telles pratiques.

Un tel dispositif vise à créer un espace de non-droit, où peut s'exercer la pratique tortionnaire à l'abri des regards. À défaut de légalisation d'une pratique illégale en droit internationale. En effet, l'interdiction de la torture relève d'une norme de jus cogens, soit un droit s'appliquant à tous et en tous lieux. Or, cela n'empêche pas certains États d'héberger en leur sein de véritables « régimes tortionnaires » légaux.

C'est le cas des pouvoirs de police exceptionnels. Sont ainsi créer des entités juridiques ad hoc, véritables trous noirs de la justice pénale internationale. Afin de permettre l'exercice de tels pratiques, de nouvelles identités de droit voient le jour, telles que celle de « combattant illégal », permettant ainsi de soustraire les suspects emprisonnés à Guantánamo et en Afghanistan aux protections que leur accorde le droit international. De la même manière, des dispositifs sont mis en place pour torturer des personnes sur des bases navales en dehors des eaux territoriales, voir en confiant à d'autres États la tâche de soumettre leurs propres ressortissants à des interrogatoires forcés, en dehors de toute légalité, constituant ainsi des « archipels tortionnaires », aux responsabilités juridiques suffisamment floues pour que le dispositif ne soit pas attaqué. Aussi, la personnalité juridique même permettant à chacun de bénéficier de protection au regard des dispositions du droit international et humanitaire, se voit soumis à un régime juridique où sa personnalité même de droit lui est déniée. Le voici donc privé d'une protection qui s'accorde à un ensemble de semblables, dont il est exclu de fait comme de droit, dans un espace où celui-ci ne s'exerce pas : nié de fait dans son identité humaine, il l'est aussi de droit dans son identité juridique.

Tout « régime tortionnaire » légal s'accompagne d'un dispositif moral, comprenant un ensemble d'énoncés légitimant la torture. Ce « discours tortionnaire » emprunte les lieux communs du discours sécuritaire, notamment quant à la rhétorique de l'inclusion exigeante à laquelle s'oppose l'exclusion menaçante. En effet, la mécanique rhétorique de reconstruction identitaire se fait sur la base d'une réponse exceptionnelle rendue nécessaire face à l'imminence d'une menace. Là encore, a ligne de front se situe autour de la délimitation de la frontière. Celle-ci n'est pas seulement une entité juridique visant à séparer un territoire d'un autre, où les souverainetés respectives des autorités administratives s'exerceraient exclusivement de part et d'autre. Elle est aussi une construction imaginaire, opposant ceux et celles qui y sont, et les autres ; la communauté de semblables, et les autres semblables dans leur dissemblance avec les premiers.

Cette mécanique d'inclusion/exclusion est au cœur de la construction d'une « altérité radicale ». Entité irréductible à une menace d'ordre civilisationnel, elle mettrait en péril la capacité de la société à se reproduire et à se conserver en l'état. Il conviendrait alors de mettre à l'écart cette menace, voir à l'éliminer purement et simplement du territoire. Il semblerait que cette rhétorique binaire propre à l'avènement d'un « régime tortionnaire » soit à relier avec l'évolution du régime pénitentiaire. En effet, l'enfermement de personnes niées dans leur identité humaine, parce que réduite à une altérité menaçante, est à relier avec le développement d'un système de répression propre à renforcer la coercition des corps par la société elle-même9. Il s'ensuit la possibilité d'exercer toutes formes de pressions physique ou psychologiques sur des individus vécus comme des altérités radicales, incompatibles avec la conception commune de l'humanité et de fait échappant aux modes habituels de régulation des relations sociales. Aussi, l'existence de régimes pénitentiaires, incarnés dans des lois et lieux liberticides, rendent possible l'altération radicale des identités individuelles et collectives, au profit d'une logique de destruction génératrice d'un corps social menacé dans son existence même, par des corps perçus comme étrangers, soient dont l'existence est par essence incompatibles avec la sienne. La force du pouvoir peut alors s'exercer sous la pression d'une urgence, imposée par un état de guerre permanent, alimentant une menace aux contours d'une frontière identitaire communément imaginée et remodelée selon les besoins du pouvoir s'exerçant sur un territoire.

Rôle et place de l'autorité scientifique dans la soumission au sens

Le pouvoir d'identifier les personnes comme faisant partie ou non de la communauté des semblables ou au contraire des dissemblables à éliminer de part l'urgence sécuritaire, dans le souci de préserver ce que nous sommes, est confier à une autorité. Cette assignation statutaire est elle-même une création identitaire. En effet, l'identité est dessinée selon les lignes d'un rapport de force autour de la capacité de dire qui est avec et qui est contre, de nommer les différences. Il en ressort que la construction identitaire est elle-même le fruit d'un effort pour soumettre tout ou partie d'une population à un dilemme : celui de se soumettre et d'acquiescer, ce qui est désigner comme ressemblances et dissemblances, ou bien de se démettre et de les refuser. Il s'ensuit que cette capacité d'identifier les uns et les autres comme appartenant ou non au corps social est le fait du pouvoir lui-même10.

La légitimité de cette autorité est celle de la science. En effet, la construction des dissemblances s'appuient toujours sur un discours scientifique, soit un ensemble de représentations logiques fondées ou non en réalité, mais dont la logique logique fonde en réalité les représentations dont elle est le véhicule. Par exemple, l'exclusion et la destruction par les nazis d'une partie des minorités juives d'Europe s'est appuyée sur l'idée de « races », soit de l'existence de différences culturelles reposant sur des supposées héritages biologiques entre différentes populations, en l’occurrence aryenne et sémites. De la même manière, l'exclusion d'une partie de la population du territoire français en raison de sa confession se fait sur l'idée d'une incompatibilité culturelle,elle-même illustrée par une irréductible différence entre « civilisations » aux valeurs radicalement divergentes.

Dans les deux cas, les outils de la science sont mobilisés. L'université, académie des sciences et de tous les savoirs reconnus comme légitimes, assurent l'illustration de présupposés exclusifs, visant à établir un faisceau de différences entre membres du corps social, d'une humanité, et d'autres, non appelés à y appartenir.

Le pouvoir d'identifier l'identique à soi, comme l'identique aux autres, tient à l'exercice même du pouvoir. Culminant dans la terreur sécuritaire du régime tortionnaire, l'exercice du pouvoir absolu se dessine comme une puissance de destruction de tout corps humain, dépouillé au préalable de tout lien le rattachant à une commune identité. La nouveauté de ce pouvoir tient, certainement à l'heure actuelle, non pas tant au renforcement des instances de contrôle, qu'au passage de l'expertise médicale dans la délimitation entre le normal et l'anormal, à l'expertise informatique. En effet, la capacité de désigner qui est dans la norme et qui ne l'est pas, n'est plus le monopole du médecin, ni même de l'historien, mais de l'informaticien. C'est ce dernier qui, en façonnant la manière dont sont traitées les métadonnées personnelles, qui est désormais en mesure d'identifier les identités menaçantes pour le corps social, et ce faisant, les soumettre au dispositif tortionnaire.

Cette mise à distance de l'autre, par la technique et avec la technique, permet d'objectiver sa subjectivité, soit de lui nier tout identité de personne. En effet, le discours scientifique a ce pouvoir de faire advenir des dispositions objectives sur des sujets réduits à de simples corps matériels, sur lesquels peut alors s'exercer impunément des forces données. Ainsi réduit à ne pouvoir être rien d'autre qu'un objet sans pouvoir, le sujet réifié devient l'objet du pouvoir sur lequel s'exerce sa puissance d'affirmation identitaire, valant altération de sa propre identité.

Habituset « champ tortionnaire »

L'identité tortionnaire est le fruit d'une trajectoire dans un espace tortionnaire. Cet espace fonctionne comme un champ, soit selon une certaine structure de répartitions des différentes espèces de pouvoirs en son sein11. Le « champ tortionnaire » est une entité relativement autonome. Soumise de droit au ministère en charge des pouvoirs de police, il fonctionne selon ses propres règles dans un espace encadré par les limites laissées par un espace marqué par l'absence de droit. Or, on ne naît pas tortionnaire, on le devient, notamment et surtout par la pratique tortionnaire. En effet, les individus accumulent différentes formes de capitaux, propres à leur origine et leur position sociale. Plus ou moins dotés, ils seront en capacité d'occuper certaines positions plutôt que d'autres, en fonction de leurs dispositions durables – leur « habitus »12. Ce différentiel dans la dotation en capitaux pèse sur les individus en termes de possibilités de réalisation de soi. Aussi, la pratique tortionnaire n'est pas offerte à tout le monde, mais seulement à un corps d'élite, dont les membres sont choisis et triés par l'administration sécuritaire.

C'est ainsi que ce sont souvent les membres de corps de forces spéciales, disposant de pouvoirs extraordinaires, qui sont impliqués dans des scandales de torture. Fonctionnant comme un formidable accélérateur d'ascension sociale, l'intégration de tels corps est souvent le fait de catégories populaires ou de classes moyennes. En somme, d'hommes et de femmes ordinaires. Cependant, deux dimensions sociales sont indissociables du processus de construction de l'identité tortionnaire : le poids du groupe et le contexte dans lequel s'est construite au préalable l'altérité radicale à laquelle est confronté l'identité radicalisé.

Pris dans les rets d'une pratique collective, le tortionnaire s'identifie à un corps d'élite, de police ou d'armée. Il s'ensuit qu'il se trouve collectivement en situation d'anomie, au sens où il est abstrait de toute règle morale autre que celle de servir l'intérêt politique qui le guide et commande son action. En porte-à-faux avec le reste de la société dans laquelle il vit, il se doit de préserver sa stabilité identitaire en demeurant solidaire des autres membres du groupe avec lesquels il s'identifie. Dès lors, très peu de bourreaux refusent d'abandonner le dispositif tortionnaire dont ils font partie intégrante, et qui constitue de fait leur identité, personnelle et collective. Cette rupture identitaire dans la vie des tortionnaires – il y a un avant et un après le moment tortionnaire – est manifestement le fait d'une profonde altération identitaire, dont la cohérence n'est assurée que par la force des liens de solidarité et de camaraderies qui unissent les membres du corps tortionnaire entre eux.

Par ailleurs, la pratique fait autant le pratiquant qu'elle lui permet de gagner en efficacité. C'est ainsi que Doutch a par exemple eu le souci de perfectionner la pratique tortionnaire dans la prison de Tuol Sleng en ayant recours à des cannes en rotin, plus efficaces pour l'obtention d'aveux que d'autres instruments13.

L'image de l'autre et la construction des identités communes et différenciés tient également une place centrale dans la mise en place d'un régime tortionnaire. En effet, si l'homme était par nature destiné à torturer, alors tous les hommes seraient en capacité de le faire, selon n'importe quel prétexte. Entre 1960 et 1963, le psychologue américain Stanley Milgram a soumis plusieurs centaines de personnes à une simulation de torture. Ils étaient chargés par une personne représentant une autorité scientifique d'administrer des décharges électriques à chaque mauvaise réponse à une personne interrogée. Sous couvert d'expérience, il s'en est suivi que 10 % environ ont refusé de se soumettre aux ordres et d'administrer des doses létales d'électricité. C'est certes peu, mais cela montre tout de même que la propension à se soumettre à une autorité donnée n'est pas naturelle, mais bien culturel, certaines dispositions personnelles, comme le besoin de reconnaissance, accentuant la sensibilité de certains à la soumission à une certaine autorité.

De la même manière, la pratique de la torture semble s'intensifier en période de guerre, notamment en Europe, dans le sillage de l'intensification de la brutalité des combats après la première Guerre Mondiale. Aussi, l'intensification du régime pénitentiaire au cours de la période 1916-1918 précède le développement du régime tortionnaire, avec la multiplication des actes de torture sur des civils et des soldats faits prisonniers. Ce processus de « brutalisation » des rapports sociaux et politiques culminera avec le régime concentrationnaire qui accompagnera l'intensification du régime tortionnaire durant l'entre-deux guerres, puis l'occupation nazie en Europe14. Cette incorporation d'un passé guerrier, accompagné d'une lecture héroïque, semble se poursuivre pour se perpétuer dans les guerres de décolonisation menées par les puissances occidentales dans les années 1950 et 1960. Ainsi, la pratique tortionnaire se renforce et se systématise, notamment dans le cadre de traités15, pour s'exporter16.

 

L'identité comme enjeu est au cœur du processus tortionnaire. Que ce soit dans la genèse d'identités radicalisées, opposées entre elles dans une mise en concurrence pour la survie d'un corps social, que dans la mise en œuvre d'une refonte identitaire dans le cadre du processus tortionnaire, le rapport à l'autre comme à soi est systématiquement posé. C'est bien dans cette « altération identitaire », tant d'hommes et de femmes tortionnaires, que d'hommes et de femmes victimes de la torture, que se déjoue l'humanité dans sa vocation naturelle de solidarité. Aussi, il convient de cultiver en permanence cette interrogation sur la frontière de notre propre identité, afin de ne pas se trouver pris au piège d'un pouvoir cherchant à nous aliéner notre propre capacité à nous identifier les uns les autres, comme appartenant à une même commune humanité. C'est seulement ainsi, en entretenant le mouvement identitaire, plus que la mouvance identitaire, que nous parviendront à poursuivre la vocation humaniste de construire une identité élargie à l'ensemble des êtres vivants, étanchant ainsi une soif identitaire, dans une identité désaltérée.

 

1Pierre BOURDIEU, Le sens pratique,(1980)

2Pierre KROPOTKINE, L'entraide : un facteur de l'évolution, (1902)

3 Commission médicale de la section Française d'Amnesty International et Valérie MARANGE, Médecins tortionnaires, médecins résistants, (1989)

4Ibid

5Hannah ARENDT, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, (1966)

6 Marie-Monique ROBIN, Le fils de ton voisin, (1982)

7Robert K. MERTON, Social Theory and Social Structure (1968)

8 Françoise SIRONI, Comment devient-on un bourreau? Les mécanismes de la destruction de l'autre, http://www.ethnopsychiatrie.net/actu/collegedeF.htm

9 Michel FOUCAULT, Surveiller et punir : naissance de la prison, (1975)

10 Michel FOUCAULT, Naissance de la clinique, (1963)

11Pierre BOURDIEU, Homo academicus, (1984)

12Ibid

13 « Douch » demande pardon aux victimes de la barbarie Khmère rouge, http://www.20min.ch/ro/news/monde/story/31083235

14 Georges L. MOSSE, La Brutalisation des sociétés européennes. De la Grande Guerre au totalitarisme, (2000)

15 Roger TRINQUIER, La guerre moderne, (1961)

16 Marie-Monique ROBIN, Escadrons de la mort, l'école française, (2003)

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