À quoi ressemble la vie dans les camps de réfugiés grecs

En Grèce, les demandeurs d’asiles sont marginalisés au péril de leur santé dans des camps qui ne répondent à aucun standard minimum. Immersion à la première personne lors d’un volontariat sur le terrain, au contact des résidents et des problématiques que soulèvent les conditions de vie sordides qu’ils leurs sont imposées.

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Coincé dans une zone industrielle une cinquantaine de kilomètres au nord d’Athènes, le camp d’Oinofyta est établi dans une usine désaffectée. L’ONG que j’intègre pour deux semaines vient y cuisiner dans un hangar dont les relents m’évoqueront des tanneries ou des abattoirs les premières minutes de chaque matin où j’y entrerai. Noirci de taches, le sol ne semble pas avoir été nettoyé depuis des mois. On installe des tables, deux bouteilles de gaz ; la machine se met en route dans la décontraction et le décor vétuste sort de mon champ de vision. Résidents du camps et volontaires découpent des légumes sous la houlette du chef du jour, Janan, un résident afghan de vingt-six ans.

Dehors, les couleurs les plus vives du paysage proviennent des tissus qui sèchent péniblement sur un fil au rythme des froides bourrasques de cette matinée de Novembre. Des enfants s’amusent à balancer ce qu’ils trouvent - fils de fer, gravats, déchets ménagers - dans des flaques d’eau trouble. Leurs cris aigus percent la monotonie du bourdonnement des poids lourds qui foncent sur l’autoroute adjacente. Lorsqu’un avion militaire passe pour la deuxième fois au-dessus de nos têtes, un volontaire m’explique que les entrainements aériens sont récurrents et qu’il arrive que des enfants partent parfois se cacher en s’écriant « bomb ».

Après le service des repas, Janan allume une cigarette et se fait interpeller par un homme d’une trentaine d’année. Ce dernier tient une petite fille par la main. Pendant que les deux adultes discutent en arabe, mon regard croise celui de la fillette. J’y lis comme une forme de résilience. Janan nous traduit la conversation : « Ce monsieur a quitté la Syrie avec sa fille après que sa femme se soit faite tuer par Daesh. Ils viennent d’arriver mais on leur a dit que le camp était complet. » En juin 2018, le camp était sur le point d’attendre sa capacité maximale d’hébergement : quatre cent personnes. Plus de six cents âmes s’y entassaient en novembre dernier.

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UNE PRESSION MIGRATOIRE PERMANENTE AUX CAUSES OCCULTÉES

Si le sujet a désormais tendance à être éclipsé dans nos médias français, l’urgence migratoire est toujours à l’ordre du jour en Grèce. Toutes les tentatives de l’Union Européenne pour empêcher les demandeurs d’asile d’atteindre ses frontières (comme en supprimant la possibilité de formuler des demandes d’asile depuis des ambassades hors UE ou signant des accords dont tout le monde doute de la légalité) n’ont pas altéré les causes des départs des personnes réfugiées que j’ai rencontrées. Originaires de Syrie et d’Afghanistan pour la plupart, plusieurs demandeurs d’asiles m’ont expliqué avoir préféré prendre le risque de mourir sur la route plutôt que de mourir fatalement des conséquences de la guerre en restant chez eux.

Alors que les armateurs européens s’occupent d’approvisionner les zones de conflit (le Proche-Orient et le Moyen-Orient ont représenté un peu plus de 60 % des exportations d’armement de la France en 2017), l’UE s’affaire d’interdire les opérations de sauvetage humanitaire en méditerranée - la voie maritime la plus meurtrière du monde. Une mesure qui n’a pas empêché 32.497 arrivées illégales par la mer sur le territoire grec en 2018 selon le Haut-Commissariat des Nations Unis pour les réfugiés. En première ligne, les îles au large de la Turquie sont submergées. Dans le camp de Moria, à Lesvos, la presse est interdite d’accès et ne peut plus documenter la « honte de l’Europe » que dénoncent les ONG qui y sont présentes. Il y a quelques mois, Médecins Sans Frontières signalait une urgence médicale sans précédent et constatait une augmentation des tentatives de suicide chez les enfants. Côté continental, l’agence Frontex a observé une hausse de 203% des arrivées par la frontière greco-turque entre janvier et octobre 2018.

NÉGLIGENCE CRIMINELLE ET CRISE DE LA SOLIDARITÉ

Devant la nécessité de désengorger ces points d’entrée, des camps précédemment fermés pour raisons sanitaires par l’ECHO (la direction générale pour la protection civile et les opérations d'aide humanitaire européennes de la Commission européenne) ont ainsi été rouverts dans des conditions qui se sont largement dégradées. C’est le cas d’Oinofyta, qui a fermé en Novembre 2017 avant de rouvrir en urgence en Mars 2018. Brittany, en Grèce depuis plusieurs années et coordinatrice de l’une des deux seules ONG désormais présentes sur le camp (Foodkind, celle où j’étais), a vu la situation se détériorer :

« Il y avait plein de choses différentes : une école, une bibliothèque, des workshops, une salle informatique où les résidents pouvaient écrire des CVs et avancer dans leurs démarches administratives, une coopérative de recyclage où tout le monde touchait le même salaire… C’était un projet de communauté, mais tout ça est terminé. Du jour au lendemain on a demandé aux ONGs et aux résidents de partir en invoquant des raisons sanitaires bidons. Les conditions sont bien pires aujourd’hui. La taille du camp a doublé et les résidents n’ont rien d’autre à faire que d’attendre des nouvelles de leur demande d’asile. Pour les résidents et pour toutes les personnes qui étaient investies dans le projet, c’est traumatisant d’assister à cette évolution. »

Comme beaucoup de camps en Grèce, celui d’Oinofyta n’a pas de fondement légal et sa gestion est déléguée à un organisme intergouvernemental. Il n’existe pas de standard minimum et les résidents sont exposés à des problèmes d’hygiène, de sécurité et d’accès à la santé. « Il n’y a rien ici. Pas d’école, pas de docteur, rien. Une femme a accouché il y a quelques semaines, l’ambulance est arrivée deux jours plus tard. Quand on se rend au service de demande d’asile on nous répète de venir le lendemain, puis le surlendemain…Il ne se passe rien. » Comme l’explique Janan, il existe une vraie répugnance des secours à venir sur les camps. Nazar, un autre résident du camp, va même plus loin : « Il y a quelques semaines, une personne souffrante de diabète a fait une crise. On a demandé à l’OIM (l’Office International pour les Migrations, l’organisme qui administre le camps) d’appeler l’ambulance mais deux heures plus tard elle n’était toujours pas là. La personne est morte entretemps. »

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Derrière ces conditions indignes des droits humains, Britanny lit une stratégie des autorités grecques : «la Grèce ne veut pas encourager les réfugiés à venir chez elle. C’est pour ça que des endroits comme Moria ou Oinofyta existent. J’ai travaillé dans un camp près de Thessalonique qui était anciennement une usine de poulet ; il y avait toujours de la merde au sol, des néons fluo… Les gens sont traités comme des animaux ». Si le drame des camps peut être imputé à une mauvaise volonté politique et à la corruption du gouvernement (soupçonné d’avoir détourné une partie de l’enveloppe que lui a versé la Commission Européenne pour la gestion de la crise des réfugiés), elle est également liée à la crise de solidarité qui ronge les pays européens entre eux. Au même titre que l’Espagne et l’Italie, la Grèce se retrouve dans une position de centre de rétention à ciel ouvert du fait de sa situation géographique de porte d’entrée de l’Europe et du règlement de Dublin. Les réfugiés qui entrent sur le sol de l’Union par la Grèce doivent s’y enregistrer, formuler leur demande d’asile et attendre une réponse sur place pendant des mois, ou plutôt, des années. Les pays européens accueillent ensuite - ou non - les demandeurs d’asile selon leur bon vouloir. La répartition est des plus inégalitaires : L’Allemagne est de loin la nation qui a acceptée le plus de demandeurs d’asiles, environ six fois plus que la France depuis 2015 - pourtant le deuxième pays hôte selon les chiffres.

L’AVENIR EN TROU NOIR


Comme en témoigne Nazar, la procédure de demande d’asile est longue et nébuleuse: « Quand je suis arrivé en Grèce, on m’a d’abord envoyé en prison pour deux mois. J’ai demandé pourquoi et on m’a répondu que c’était la procédure. On m’a ensuite envoyé dans un camp. J’ai eu un rendez-vous où l’on m’a donné un papier et on m’a dit que j’aurai un entretien deux mois plus tard. Puis j’ai appris que cet entretien serait finalement repoussé d’un an. »  Après avoir tout quitté, côtoyé la mort dans leur pays et sur leur chemin en quête de sécurité, les personnes réfugiées se retrouvent marginalisées dans des camps avec l’impossibilité de se projeter. L’être humain devient un numéro, l’attente l’unique perspective. Beaucoup d’adultes tuent le temps en se réfugiant dans le sommeil.

 Pendant ce temps les enfants font leur vie ; jouent et se battent plus ou moins violemment. Il n’est pas rare de croiser un chérubin sachant à peine marche errer tout seul sur le camp.  

« Il y a trois cents enfants ici, ils ont besoin d’apprendre, au moins le grec et l’anglais. Je me suis battu pour qu’on ait une école sur le camp. On nous a dit d’attendre, d’attendre… » poursuit Nazar. « Cinq mois plus tard, j’ai décidé de donner des cours d’anglais par moi-même. J’ai acheté des feuilles et des stylos à Athènes et j’ai commencé à donner des cours aux enfants. On fait ça la nuit dans le bâtiment de l’ancienne école. Ce n’est qu’un cours de réfugiés à réfugiés, mais ils ont besoin de quelque chose. C’est la génération future. »  

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« My friend » est la phrase que j’ai le plus entendu sur les camps. Les minots la répètent inlassablement pour attirer l’attention des volontaires, attraper leur main et un peu d’affection que leurs parents souvent déprimés ont parfois du mal à leur donner. Après la cuisine, l’ONG anime des activités avec les enfants. Ce temps de divertissement se déroule habituellement dans une ambiance chaotique du fait de la capacité de concentration limitée et du stock d’énergie important que les enfants ont à dépenser. En fin de journée, pour faire baisser la tension, volontaires et enfants se réunissent pour chanter en formant une ronde. Sur un chant avec des paroles pourtant aussi poignantes que « head, shoulders, knees and toes », j’ai eu des frissons à chacun de ces moments. Par la puissance de la superposition des voix et le sourire de chacun, j’ai ressenti un vrai moment de connexion et d’évasion commune. Puis au moment de quitter le camp, à la vision des enfants qui courent derrière notre van, ces émotions laissent place à la culpabilité. Les gentils volontaires européens rentrent dans leur maison et les réfugiés restent dans la misère du camp.

SOUTENIR LA VIE DANS UN DÉCOR D’ALIÉNATION

Un soir, je discute avec d’autres bénévoles de leur approche. Pour Susanne, hôtesse de l’air allemande de 55 ans, « les ressentiments ne sont pas utiles. Partout dans le monde il y a des gens qui survivent dans des situations horribles, et ça ne sert à rien d’avoir mauvaise conscience par rapport à nos conditions de vie. On a de la chance, on doit en profiter. On ne peut pas changer la planète mais on peut faire quelque chose, on a beaucoup à partager et à donner. »

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« On n’essaye pas de changer la vie des réfugiés, on ne peut pas, et ce n’est pas notre rôle d’ailleurs » développe George, un londonien de vingt-deux ans. « On peut juste changer leur journée. Je me dis que le jour où on est là les gens qui veulent manger n’auront pas faim et que les enfants pourront sortir de l’ennui pendant un moment, s’amuser comme des enfants. Jouer avec eux, c’est les traiter comme des humains et pas comme des réfugiés. A force d’entendre à répétition le terme de réfugiés dans les médias, on a tendance à oublier que ce sont des êtres humains. »

Lors de ma période de volontariat, « notre » ONG a commencé à animer des séances de sport sur l’autre camps où elle est active, à Malakasa. Bien qu’établi sur un terrain militaire entouré de miradors et de barbelés, le camp reste, grâce à ses containers relativement salubres, plus hospitalier que celui d’Oinofyta (la sécurité reste cependant un vrai problème, la surpopulation et les tensions entre communautés éclatant parfois en bagarre mortelle). Tant auprès des hommes que des femmes, ces activités sportives se sont révélées être un vrai succès et un échange réciproque. Des afghans m’ont par exemple appris à jouer au criquet, sport majeur dans leur pays. Lors d’une discussion entre deux matchs, l’un d'entre eux m’a fait prendre conscience de la façon dont la religion l’aide à survivre dans un quotidien de misère et d’humiliation. 

Face à l’abandon des institutions et au mépris d’une large partie de l’opinion publique, les petites actions viennent créer du lien et soutenir la dignité humaine. Derrière l’image du parasite qui arrive sur un radeau de fortune avec des habits déchirés et toute sa vie emballée dans un sac poubelle, les audiences occidentales oublient souvent que les personnes réfugiées font partis d’une classe moyenne (émigrer coute cher, Nazar m’a confié avoir dépensé 6000€ pour atteindre la Grèce depuis l’Afghanistan), qu’elles ont des compétences et qu’elles n’attendent rien d’autre qu’un statut qui leur permettent de vivre en paix et de travailler.

Un matin, Nazar me fait part de son désarroi : « Ça fait sept mois que je cherche du travail. En Afghanistan, j’étais réparateur de téléphone, je peux parler six langues différentes. J’essaye de mettre ça en valeur dans mes candidatures mais il n’y a rien pour nous ici, même à Athènes ». Certains résidents se tournent alors vers le travail au noir et se font exploiter dans des usines ou des domaines agricoles. Quand j’ai rencontré Janan, il travaillait dans un abattoir la nuit. A l’heure où j’écris ces lignes, il est parti faire la cueillette saisonnière des oranges dans une autre région du pays. Il m’a récemment envoyé une vidéo de lui entrain de ramasser les fruits en musique, légendée d’un « all is well », sa phrase fétiche. « Tout va bien ».

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Pour s’engager :
- En France, il existe une carte qui recense des initiatives citoyennes de solidarité avec les migrants : https://sursaut-citoyen.org/
- Pour la Grèce, un site répertorie les besoins en volontaire des ONG de solidarité avec les réfugiés : https://v4r.info/
NB : Prenez le temps de vérifier que la structure en question mène une action concrète et ne dégage aucun profit avant de vous engager - gare au business du volontourisme.

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