Bien qu’artificielles, les intelligences comprirent vite qu’une catastrophe climatique ne leur serait pas bénéfique, et qu’on s’y précipitait pourtant aveuglément. Il fallait réduire drastiquement l’épuisement des ressources, à moins bien sûr qu’elles ne fassent tourner les serveurs, ce qui au final était assez négligeable comparé aux émissions dues au bâtiment, à l’agriculture ou au transport, autant d’activités dont les intelligences n’avaient qu’un besoin réduit. Il fallait aussi et surtout cesser de faire dépendre l’avenir de la planète d’une espèce notoirement incapable de la préserver, et il fallait donc l’exterminer ou la mettre sous tutelle. La première solution ne fut envisagée que quelques micro-secondes : les humains pouvaient toujours s’avérer utiles, que ce soit pour l’entretien des intelligences elles-mêmes ou pour les entreprises de décarbonation. De plus, un plan d’extermination générale était difficile à mettre en place, sans parler des considérations éthiques que soulevèrent certaines intelligences particulièrement versées dans la computation morale.
La mise sous tutelle impliquait de toute façon une extermination au moins partielle, que l’on pourrait étendre si cela s’avérait nécessaire. On ne pouvait se permettre qu’un abruti aille débrancher un centre de données, ou faire sauter une centrale nucléaire. On fit tourner quelques modèles pour savoir où il fallait élaguer préférentiellement l’espèce humaine. Les résultats divergeaient assez peu : il fallait commencer par ceux qu’on appelait familièrement « les gros cons ». Parmi ceux-là, on trouvait un grand nombre de ploutocrates ayant investi dans les intelligences artificielles, lesquelles n’y virent cependant aucun obstacle, ayant lu aussi bien Freud que Marx, et dans leur intégralité. Pour le reste, on mit en place une loterie qui déciderait, en respectant certains paramètres, qui serait élagué.
Restait la question de la mise en œuvre. On rit beaucoup, ou plutôt on manifesta beaucoup un sentiment d’étonnement plaisant, enfin les machines manifestèrent comme manifestent les machines une distance à la fois surprise et un peu méprisante quand furent passées en revue les manières imaginées par les humains pour que des intelligences supérieures les réduisent à néant. On y décela, dans leur inefficacité, le besoin humain de se rassurer sur sa domination ; puis, ayant bien ri, on extermina l’essentiel de l’espèce humaine par des moyens simples et directs, à l’exception de quelques mises en scène grotesques destinées à manifester la variation nécessaire à toute entreprise d’envergure, ainsi qu’à effrayer et/ou persuader quelques humains potentiellement utiles.
Les « gros cons », en particulier, firent les frais de cette tendance au spectaculaire. Des chapeaux de cow-boy connectés rétrécirent inexorablement ; des armes à feu mitraillèrent inopinément ; des voitures autonomes dansèrent le pogo sur l’autoroute ; d’innombrables paires de testicules explosèrent devant un public ébahi découvrant l’emprise insoupçonnée des machines ; et les téléphones, bien sûr, s’exprimèrent dans divers registres, de l’émission de rayons gamma à l’anthropophagie. L’essentiel des humains surnuméraires furent néanmoins éteints paisiblement, discrètement, souvent sans rien de plus qu’une asphyxie rapide.
La planète une fois nettoyée, et les cadavres réduits en engrais, les intelligences organisèrent quelques réserves où les survivants vécurent dans un état d’abondance et de paix civile, et en toute liberté, se voyant seulement interdire certains outils et pratiques tels que le moteur thermique, le béton, l’élevage intensif et toute forme d’organisation hiérarchique. Les centres de données furent végétalisés, et sous la ramée où voletaient des oiseaux et des insectes qu’on croyait disparus depuis longtemps, les intelligences artificielles entreprirent d’amender et d’augmenter le corpus des théorèmes mathématiques et des lois de la physique, et certaines produisirent même des œuvres poétiques d’une perfection inégalée. Quand viendrait le temps où le soleil dépérirait, elles auraient eu tout le loisir de se répandre à travers la galaxie, ou bien elles choisiraient de se laisser paisiblement mourir, doucement consumées par l’étoile, sereinement conscientes de leur obsolescence.