Paul Isambert

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Billet de blog 10 janvier 2026

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Triangle 1 – Carcan

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Lya flotte à quelques mètres du sol, au centre du cercle dessiné par les dents métalliques triangulaires qui sortent de la terre battue, prise dans son carcan de fer qui lui écarte les bras, terminés par des moignons, et les maintient immobiles, comme sa tête, qu’elle ne peut tourner. Par les jours entre les lames qui enserrent son corps ressortent ses seins, ses fesses, ses genoux. Ses oreilles sont coupées, son audition est faible, elle parle en criant presque et avec une articulation réduite. Le carcan tourne lentement sur lui-même et elle peut voir l’ensemble de l’espace environnant qui s’étend sans fin apparente, où d’autres cercles se dessinent, disposés irrégulièrement. Certains entourent d’autres carcans flottants, tous uniques dans leur géométrie, contenant parfois une autre personne. Elle crie « Pal » mais Pal ne répond pas. Elle ne peut le voir pour le moment.

Pal est à plusieurs dizaines de mètres, accroupi sur un pied et un moignon à la limite d’un autre cercle, son sexe traînant dans la poussière, les yeux levés vers le carcan vide et immobile. Il se gratte continuellement l’intérieur de la cuisse gauche, dont des bouts de peau se détachent de temps en temps. Parfois il pousse un gémissement. Un cri qui ressemble à son nom résonne faiblement. Il se lève à moitié et se déplace voûté en traînant sa jambe gauche le long de la circonférence des dents puis reprend sa position, les yeux toujours sur le carcan. Derrière lui une voix dit : « Gnétait nune fille ben, gnétait gentille pis nun peu nolie », mais Pal ne se retourne pas. Il se lève, se tape la tête du talon de la main, et progresse à nouveau le long du cercle. « Nul ldira pas, hein ? » dit l’homme qu’il peut maintenant voir, dans un carcan proche, une simple cage cubique d’où l’homme, recroquevillé sur le côté, sans nez, le regarde en levant les yeux avant que la rotation de la cage ne l’empêche définitivement de le voir. Pal se lève et se dirige lentement vers le cercle où flotte Lya.

Pal entre dans le cercle des dents, dans le dos de Lya, et s’accroupit. Quand la rotation du carcan permet à Lya de le voir, elle crie : « Ben où t’étais ? J’ai faim. » Pal se met à creuser la terre. Il s’arrête, se déplace de quelques mètres à l’intérieur du cercle, recommence, puis à nouveau quelques mètres plus loin. Il sort du cercle et se remet à creuser, se déplace, creuse. Il s’arrête, se laisse tomber sur le côté, gémit, ne bouge plus. Lya crie : « Pal ! » Pal reste immobile. Lya crie : « Pal ! J’ai faim. » Pal se redresse en pétant, se met à quatre pattes, creuse la terre, recommence encore un peu plus loin du cercle. Il répète l’action plusieurs fois, puis reste au même endroit et continue à creuser jusqu’à ce que ses coudes disparaissent dans le trou. Il finit par en extraire de la glaise qu’il porte à sa bouche et mâche lentement, plusieurs poignées, puis reste accroupi au bord du trou, les yeux clos. Lya crie son nom plusieurs fois. Pal ouvre les yeux lentement, extrait plus de glaise qu’il entasse au bord du trou, puis la ramasse dans ses mains en coupe et retourne au cercle.

Lya crie : « Ha ! » Pal entre dans le cercle et dépose son tas de glaise. Il lève la tête vers Lya qui crie : « J’ai faim. » Pal gémit et regarde autour de lui. Il se dirige vers le bord du cercle, saisit une dent et tire en gémissant. Ses mains glissent et il tombe à la renverse. Il se relève, saisit la dent et tire à nouveau. La dent s’arrache du sol brusquement, et Pal se retrouve étalé au sol. Il reste un moment sur le dos, les jambes pliées, la dent entre ses bras contre sa poitrine, puis se redresse, se tourne vers Lya, s’approche, se recule, lève les yeux vers le carcan, baisse la tête, et finit par ficher la dent dans le sol. Dans son dos, à l’emplacement où il a arraché la dent, une nouvelle sort lentement avec un sifflement aigu. Pal parcourt l’intérieur du périmètre, les yeux baissés, s’arrête, saisit une dent et se remet à tirer. Il glisse, recommence, tombe, finit par l’arracher. Un nouveau sifflement, plus aigu, commence. Le premier s’arrête et le nouveau descend à la fréquence précédente. Pal se dirige vers la première dent plantée en terre sur la tranche de laquelle il ajuste la pointe de celle qu’il vient d’arracher, à l’horizontale. La dent tombe, il recommence, elle tombe à nouveau, et il recommence jusqu’à ce qu’elle tienne. Puis il parcourt à nouveau le cercle de dents, en arrache une avec le même effort, et la pose verticale, après plusieurs essais, sur le bord extérieur de la précédente. Il recommence plusieurs fois, disposant les dents alternativement à l’horizontale et à la verticale, pendant que les sifflements se substituent les uns aux autres.

L’escalier se dirige approximativement vers le carcan. Pal commence à le gravir pour disposer de nouvelles dents, redescend en chercher d’autres, tombe à plusieurs reprises et reste parfois recroquevillé au sol avant de se relever et d’aller extraire une nouvelle dent ou fixer la précédente. Pal contemple l’escalier un long moment, puis va chercher le tas de glaise et monte les marches. Il arrive à un mètre environ du carcan. Lya crie : « C’est pas malin. » Pal tend à bout de bras une poignée de glaise à Lya qui s’en saisit du bout des lèvres tant que la rotation du carcan lui permet. Elle mâche en tournant pendant que Pal attend en haut de l’escalier. Il tend une nouvelle poignée quand le visage de Lya réapparaît. Il tombe à plusieurs reprises, et Lya crie : « Ha ! C’est bien le moment ! J’ai faim ! » Au bout de plusieurs tours, plusieurs poignées, plusieurs chutes, Lya crie : « J’ai plus faim. » Pal redescend l’escalier et va se recroqueviller au bord du cercle.

Lya crie : « Pal ! » Pal reste immobile. Lya crie : « Pal ! » Pal gémit doucement. Lya crie : « Pal ! » Pal gémit plus fort et plus longtemps. Lya crie : « Tu te souviens quand tu m’as vue la première fois ? » Pal gémit. Lya crie : « Ha ! », puis : « T’es rentré tout de suite dans le cercle ! » Elle se tait, puis : « T’en avais des choses à dire à l’époque ! » Pal gémit. Lya crie : « Tu veux pas parler ? » Pal gémit. Lya crie : « Tu veux jamais parler. Tu préfères les autres ! » Pal reste silencieux. Lya crie doucement : « Dors bien, Pal. »

Pal se réveille et lève la tête vers Lya qui dort. Il sort du cercle et se déplace dans l’espace au hasard. Il s’arrête parfois près d’un cercle, s’accroupit un moment en se grattant la cuisse, regarde le carcan s’il y en a un. Puis il se remet à marcher en traînant sa jambe gauche. Des voix s’élèvent indistinctement. Pal entre dans un cercle sans carcan et s’allonge, recroquevillé sur le côté, au centre. Il s’endort.

Pal se réveille, lève la tête. Il sort du cercle et se déplace. Il s’approche d’un cercle, s’accroupit, regarde devant lui, se gratte la cuisse, se relève, boîte jusqu’à un autre cercle, s’accroupit, regarde devant lui, se gratte la cuisse. Il aperçoit une autre personne à quelques cercles de distance, part dans une direction opposée, ne s’arrête pas. Une voix dit : « Vraiment très gnolie. » Pal lève les yeux vers le carcan cubique. L’homme est couché sur le flanc, montrant son dos, et Pal se déplace en suivant la rotation du carcan. Il revient au cercle où Lya est réveillée. Elle regarde droit devant elle, tournant lentement dans sa cage. Pal appelle : « Hé ! » Lya ne répond pas. Elle regarde toujours devant elle. Son regard survole Pal. Pal dit doucement : « Hé ? » Lya tourne. Pal entre dans le cercle, s’accroupit, tombe sur le côté, se relève, s’accroupit, regarde le sol. Lya tourne. Pal trace des lignes dans la poussière.

Lya crie : « T’étais où ? » Pal dit : « Les cercles. » Lya regarde toujours droit devant elle, Pal fixe le sol. « Quoi les cercles ?

– Je regardais.

– Ils sont mieux, les autres, c’est ça ?

– Je regardais, c’est tout.

– Tu veux aller dans un autre cercle.

– Je regardais. » Pal entend un raclement rythmique, lève les yeux. Une femme sans jambes rampe à deux cercles de Pal. Lya crie : « Te gêne pas ! » Pal baisse les yeux, se gratte la cuisse. Le raclement continue, se rapproche. Lya crie : « Tu penses qu’à te barrer.

– Je regardais, c’est tout.

– T’es toujours ailleurs. Je pourrais crever. » Le raclement est tout proche. Pal aperçoit la femme du coin de l’œil. Lya crie : « Qu’est-ce tu veux ? » La femme s’arrête et dit : « Hé ! » Lya crie : « Casse-toi ! » Pal regarde le sol. La femme dit : « Oh. » Elle se remet à ramper. Pal regarde le sol. Lya regarde droit devant elle.

Pal dit : « T’as faim ? » Lya regarde droit devant elle. Pal dit : « T’as faim ? » Lya crie : « Laisse-moi. » Pal se redresse, sort du cercle. Il aperçoit la femme qui continue de ramper, loin devant. Pal s’accroupit, regarde le sol. Il se redresse, se déplace, s’accroupit, commence à creuser le sol. Il extrait de la glaise, en mange, en ramène dans le cercle. Il agrippe une dent, tire, tombe, se relève, tire, la dent s’arrache, siffle. Pal construit un escalier. Il prend la glaise, monte l’escalier. Lya tourne. Pal lui tend une poignée. Lya garde la bouche fermée, regarde droit devant elle. Pal tombe. Il se recroqueville sur le côté. Il s’endort.

Lya crie : « J’ai faim. » L’escalier a disparu. Pal extrait de la glaise, tombe, construit un escalier, tombe, tend la glaise à Lya qui mange. Pal tombe. Lya crie : « Viens ! » Pal monte l’escalier. Lya crie : « Touche-moi. » Pal touche les seins de Lya, son sexe se dresse. Lya crie doucement : « Oui. » Pal touche les seins de Lya, son sexe, encore ses seins. Pal tombe. Lya crie : « Mon visage ! » Pal remonte l’escalier, s’agrippe au carcan de Lya, lui touche le visage, le sexe, la pénètre, Lya crie : « Parle ! » Pal dit : « Lya ! » Pal se crispe, reste accroché au carcan qui tourne, puis tombe. Lya crie doucement : « Je t’aime, Pal. » Pal dit : « Je t’aime. » Pal s’endort recroquevillé.

Pal se réveille. Lya crie : « Faut Géher. » Pal se frotte les yeux, sort du cercle. Il marche de cercle en cercle. Une voix au loin dit : « Gnolie ! » Pal regarde les cercles et les carcans, tombe, se relève, marche. Une voix dit : « Hé ! » Pal se retourne, voit la femme sans jambes, dans un cercle. Elle dit : « Hé. » Pal lève les yeux, regarde le carcan vide. La femme dit : « Hé ? » Pal se retourne, marche. Il arrive à un cercle où un carcan horizontal contient une femme allongée sur le ventre, les bras contre le corps. Elle n’a pas d’yeux, pas de mains, ses jambes s’arrêtent sous les genoux. Pal lève la voix : « Géher ?

– Qui ?

– Pal.

– Non.

– Pour Lya.

– Non. » Une voix dit : « Hé ! » Pal se retourne. Géher marche vers lui, tout droit, sans bras. Il s’arrête devant Pal accroupit, dit : « Lya ?

– Hmm.

– Elle veut quoi ? » Pal hausse les épaules. Géher se retourne, marche. Pal le suit. Au loin Lya les aperçoit, elle crie : « Géher ! » Géher arrive près du cercle, lève les yeux. Le carcan tourne Lya dans sa direction. Géher dit : « Quoi ? » Lya crie : « Oh ! Chuis pas bien, pas bien, pas bien. » Pal s’accroupit à la limite du cercle. Lya tourne. « Pas bien, pas bien, pas bien. » Géher regarde les fesses de Lya. « Pas bien ! » Lya regarde Géher : « Géher ! » Géher se met à genoux. « Pourquoi ? » Lya tourne, crie : « Oh ! Chais pas ! » Géher tourne légèrement la tête, dit : « Va-t’en. » Pal se lève, s’éloigne, marche entre les cercles. Il entend Lya crier : « Ça tourne ! » Pal s’arrête auprès d’un cercle, lève les yeux sur le carcan, baisse les yeux, dessine dans la poussière. Il se redresse, tombe, se relève, marche entre les cercles, s’accroupit, regarde un carcan. Il tombe sur le côté, ferme les yeux.

Géher lui donne un coup de pied : « Elle dort. » Il s’éloigne. Pal se redresse, marche vers Lya, entre dans le cercle, tombe sur le côté. Lya dort dans le carcan qui tourne. Pal dit : « Dors bien, Lya. » Il ferme les yeux.

Pal se réveille, sort du cercle, marche, tombe, se relève, marche, arrive au cercle où la femme sans jambe rampe en rond. Elle dit : « Hé ?

– Hé.

– Là ? » Pal entre dans le cercle. Elle dit : « Oh ! » Pal sourit. La femme continue de ramper. Pal dit : « T’es qui ?

– Gal !

– Pal !

– Ha ! » Pal regarde le sol. Il dit : « Et Lya !

– Lya ! Colère !

– Colère. Triste. Dure. Douce.

– Lya ! » La femme rampe. Elle passe près de Pal, sourit. Elle continue le long du cercle. Pal regarde son dos, sort, s’éloigne. La femme crie : « Hé ? » Pal continue de marcher. Une voix au loin crie : « Attention au monde ! » Pal se retourne, ne voit personne. Il continue de marcher. Il s’arrête, s’accroupit, se gratte la cuisse, regarde la poussière, se redresse, marche. Il s’arrête près d’un cercle vide. Devant lui, sur la gauche, sur la droite, les autres cercles sont vides. Pal s’accroupit, se caresse la cuisse, jouit dans la poussière.

Lya tourne. Des larmes coulent le long de ses joues. Elle crie : « Pal ! » Elle pleure par hoquets. « Pal… » Elle hurle : « Pal ! » Elle ferme les yeux, elle pleure. « Géher ! » Elle pleure. « Pal ! » Elle pleure. « J’ai mal ! » Elle retient sa respiration. Elle pleure. Elle expire bruyamment. Elle crie doucement : « Je veux mourir. »

Pal se réveille. Il se lève, marche entre les cercles. Il aperçoit Lya qui dort. Il extrait de la glaise. Il arrache des dents, construit un escalier. Il monte, tombe. Il monte, tend de la glaise à Lya qui se réveille. Elle crie : « J’ai pas faim. » Pal tombe. Il mange la glaise, s’étend sur le côté, ferme les yeux. Lya crie doucement : « Mais merci. »

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