L’intérieur est parfaitement circulaire. En face d’elle, debout au centre, la meurtrière horizontale, à hauteur d’épaule ; sur sa droite, la porte blindée, vert sombre ; derrière, l’alcôve du lit ; à gauche, un peu derrière, le bureau avec une chaise ; tout à fait à gauche, la réserve : des étagères en renfoncement creusées dans le mur, recouvertes de boîtes de conserve et de boîtes de munitions. Sa mitraillette est posée contre le mur, sous la meurtrière.
Elle a le crâne tondu, duveteux, un marcel blanc enfilé dans un treillis vert glissé dans des rangers. Elle s’avance, saisit la mitraillette, regarde rapidement mais soigneusement par la meurtrière (le désert de pierres, quelques dizaines de mètres jaunes jusqu’au haut de la pente qui marque l’horizon limité et cache ce qui peut arriver), se recule, se retourne, va poser la mitraillette sur le bureau. Sa tâche consiste à la démonter, la nettoyer, la remonter. Elle s’assied sur la chaise, droite, les pieds presque joints, saisit la mitraillette, dont elle éjecte le chargeur.
Chacune des pièces de la mitraillette se trouve à plat sur le bureau, parallèle à la largeur ou à la profondeur du plateau, l’ensemble formant un rectangle identique au plateau, mais plus petit, la taille des pièces diminuant du coin en haut à gauche au coin en bas à droite, de façon radiale, c’est-à-dire non en suivant des lignes ou des colonnes, mais en fonction de la distance au coin supérieur gauche. Pendant qu’elle est ainsi désarmée, la meurtrière dans son dos semble émettre un léger souffle continu.
Elle se lève. Les boîtes de la réserve s’empilent, chaque dessous s’emboîtant dans le dessus d’une boîte similaire (il est impossible d’encastrer deux dessus ou deux dessous). Elle saisit une boîte avec un raclement de métal (aussitôt elle écoute par la meurtrière), va s’asseoir sur le lit, arrache le couvercle : petits pois. Elle prend la cuillère sous l’oreiller et mange, tenant la boîte avec la cuillère dans ses mains, entre ses genoux, pendant qu’elle mâche. La boîte finie, elle se lève et la pose dans la meurtrière, collée au bord gauche, avec la cuillère, regarde le désert (quelques dizaines de mètres de pierres jaunes jusqu’à l’horizon trop proche) et retourne s’asseoir au bureau.
La mitraillette une fois remontée et posée contre le bureau, elle se lève et prend une boîte de munitions dans la réserve. Elle sort chaque cartouche et la pose à la verticale sur le bureau, par lignes de dix : soixante. Elle compte les boîtes de la réserve : sept, plus la boîte qu’elle vient de sortir. Elle range les cartouches, range la boîte, saisit la mitraillette, éjecte le chargeur, retire les cartouches une à une en les posant verticales sur le bureau, par lignes de dix : vingt, plus une ligne de quatre. Elle remet les cartouches dans le chargeur et le chargeur dans la mitraillette, qu’elle arme.
Elle passe le canon de la mitraillette par la meurtrière et vise, l’épaule appuyée contre le mur, les jambes légèrement arquées pour être à bonne hauteur. L’objectif est de toucher trois pierres à la suite, choisies au hasard mais pas plus proches du bunker que la grosse pierre plate à environ dix mètres, sans restriction de taille (l’exercice peut varier : distance moindre, mais alors seulement des pierres en deçà d’une certaine taille). À chaque tir raté, le score revient à zéro. Une pierre doit être au moins clairement brisée pour compter. Après une dizaine de minutes, ses cuisses commencent à durcir. Elle a tiré douze fois : raté, pierre, pierre, raté, raté, pierre, raté, raté, raté, pierre, raté, raté. Maintenant : pierre, pause. Pierre, pause. Raté. Elle ferme les yeux de colère, s’essuie la sueur, puis : raté, raté, raté, raté. Si elle doit recharger (et donc quitter sa place), il faudra recommencer, mais en touchant quatre pierres à la suite.
Pierre.
Raté.
Raté.
Avec plus que deux cartouches, elle est obligée de recharger. Elle se redresse, ankylosée, prend une boîte de munitions dans la réserve, éjecte le chargeur. Elle entend un bruit du désert. Elle s’aplatit le dos contre le mur entre la réserve et la meurtrière et insère précipitamment huit cartouches. Elle s’accroupit, pose la boîte de munitions au sol, insère le chargeur dans la mitraillette et se déplace à croupetons jusqu’au bord gauche de la meurtrière, se relève lentement, un peu cachée par la boîte de conserve. La bande de désert qui lui est visible est immobile. Elle attend sans bouger.
Sans doute une pierre qui a roulé. Peut-être a-t-elle fragilisé un amas en tirant. Elle attend.
On vient rarement à cette heure-ci. Elle attend.
Elle conclut que personne ne vient, mais reste dans la même position et reprend l’exercice : quatre pierres…
Allongée sur le lit, alors que la lumière du désert diminue, elle se demande si la troisième pierre de la suite de quatre qu’elle a fini par réussir pouvait vraiment être considérée comme touchée. Il n’y a pas lieu de se trouver des excuses, même après une alerte, surtout une fausse alerte. Si elle juge en définitive que la pierre n’a pas été touchée, il faut recommencer avec cinq pierres, voire six pour compenser le temps passé sans raison sur le lit. Elle se lève et va à la meurtrière. Elle a disposé la cuillère de sorte que le manche pointe dans la direction de la pierre suspecte, mais la lumière changeante rend la reconnaissance difficile.
Peut-être qu’en sortant ?
S’il faut recommencer avec cinq ou six pierres, dans l’obscurité qui vient, chaque tir risque d’être sujet à caution. Recommencer demain avec sept, huit pierres ? Elle préfère trouver une compensation en mesurant la circonférence du bunker à l’aide du bureau : elle repère l’endroit où le coin supérieur gauche du plateau touche le mur, déplace le bureau jusqu’à y aligner le coin supérieur droit, et recommence. La méthode la plus efficace, mais très fatigante, consiste à marquer le point de contact avec l’index gauche et à déplacer le bureau uniquement avec le bras droit. Elle compte un peu plus de trente-quatre bureaux. Comme la dernière fois. Elle se couche en sueur.
∴
Quand elle se réveille, la boîte de conserve a disparu de la meurtrière, où il ne reste que la cuillère propre. Elle se lève en prenant sa mitraillette qu’elle va poser contre le mur, sous la meurtrière, et se recule au centre de la pièce. Il n’y a aucune boîte de munitions au sol, près du mur, mais il y en a huit dans la réserve. Elle saisit la mitraillette, éjecte le chargeur, retire les cartouches une à une en les disposant au sol en cercle. Elle les compte plusieurs fois (il est facile de se perdre) : vingt-quatre.
Elle recharge la mitraillette, glisse le canon dans la meurtrière et vise une pierre au hasard. Elle tire et la touche. Elle retire la mitraillette et la pose contre le mur. Elle se dirige vers la réserve, sort une à une les boîtes de conserve de la partie gauche et les dispose au sol par lignes de cinq : trente. Elle les range à nouveau dans la réserve en reconstituant les colonnes simultanément, c’est-à-dire en posant d’abord la première boîte de chaque colonne, puis la seconde, etc. Reconstituer une colonne entièrement avant de passer à la suivante crée un déséquilibre (elle se souvient d’avoir essayé). Pour le dernier étage, elle range les boîtes deux par deux, une dans chaque main, afin que chaque colonne soit complétée en même temps qu’une autre.
Cinq est un bon chiffre pour faire des lignes. Six est trop faible, sept trop dérangé ; de un à quatre on n’a pas le sentiment d’une ligne ; huit convient aussi, pour de plus grandes lignes, si on a suffisamment d’éléments, mais jamais neuf : trop agressif.
Alors qu’elle va compléter deux colonnes, elle entend un bruit venu du désert. Elle laisse tomber les boîtes, court à la meurtrière, saisit la mitraillette, glisse le canon dans la fente, arque les jambes et appuie l’épaule contre le mur. Elle vise : rien que des pierres jaunes jusqu’à l’horizon…
À l’horizon quelque chose finit par se détacher, apparaissant et disparaissant, chaque fois un peu plus visible, jusqu’à ce qu’elle soit certaine qu’il s’agit bien de la tête d’un homme (est-ce que ça pourrait être autre chose ?). Elle s’apprête à tirer mais se ravise : mieux vaut attendre qu’il se montre complètement, il fera une meilleure cible. Son index sue sur la gâchette.
Les épaules puis le torse de l’homme apparaissent. Il regarde intensément vers le bunker, vers la meurtrière, vers elle. Elle reste immobile. Il lève les bras (elle crie, manque de tirer) et agite un linge blanc. Il crie des paroles inintelligibles.
Elle tire quand elle voit ses pieds : du sable jaillit à quelques centimètres de l’homme qui sursaute. Il agite plus vivement le linge et crie plus fort. Elle tire une rafale, le rate, grogne de frustration, serre les dents, essuie la sueur qui lui coule dans les yeux avec la main gauche, la droite ne quitte pas la gâchette. Elle vise, tire, l’atteint au genou droit. Il s’effondre en hurlant. Elle vise la tête mais fait exploser une pierre (il hurle plus fort : il a sans doute reçu des éclats, peut-être dans les yeux), vise à nouveau, tire à nouveau, sa tête sursaute. Il ne bouge plus. Elle attend.
Elle se dirige vers le bureau et démonte la mitraillette brûlante et la remonte immédiatement et la démonte à nouveau, prend chacune des boîtes de munitions dans la réserve et pose chaque cartouche au sol, une ligne par boîte, recommençant les lignes irrégulières : quatre-cent-quatre-vingts, elle regarde par la meurtrière : le désert boit le sang du cadavre mais ne l’empêche pas complètement de couler vers le bunker, elle s’accroupit devant les cartouches et les remet une à une dans chaque boîte, sans se déplacer, de sorte qu’elles sont de plus en plus difficiles à atteindre et elle doit tendre le bras jusqu’à ce qu’elle perde l’équilibre à la cinquième ligne et tombe sur les cartouches qui lui rentrent dans la peau, elle se relève, recompose les lignes défaites alors qu’une larme coule sur sa joue droite et remet les cartouches restantes dans les boîtes en se tenant debout et en se penchant sans plier les jambes, elle range les boîtes dans la réserve, remonte la mitraillette, éjecte le chargeur dans sa main gauche, repose la mitraillette sur le bureau, emmène le chargeur devant la réserve, prend une boîte de munitions, la maintient contre elle du bras gauche, prend les balles une à une de la main droite et les insère dans le chargeur, ferme la boîte, la range, se dirige vers le bureau, insère le chargeur, arme la mitraillette, se dirige vers la meurtrière, y fait passer le canon, s’appuie l’épaule contre le mur et arque les jambes, vise l’homme mort et lui tire quatre balles dans la tête qui sursaute et le corps semble reculer par à-coups comme s’il remontait la pente pour disparaître derrière l’horizon.
Immobile, crispée, les lèvres aspirées, l’index droit accroché à la gâchette, elle laisse la sueur de son front lui piquer les yeux et lui mouiller le visage.
Rien ne bouge dans le désert, aucun vent ne souffle, aucun insecte ne déloge un grain de sable (les insectes ne vivent qu’à l’intérieur du bunker), aucune pierre ne roule le long de la pente, et le ciel est bleu, uni, sans nuages. Du coin de l’œil elle peut avoir l’impression de percevoir un infime mouvement, ou un spasme dans l’épaule peu faire trembler sa vue, mais elle sait que ce n’est pas réel, que seule existe l’immobilité du désert où même le sang de l’homme n’est plus qu’une tache sombre sur le sable. Il n’y a qu’elle qui peut y créer du changement en tirant à la mitraillette. La lumière décline.
Un bruit arrive à sa conscience : elle grogne depuis un moment. Elle ne sait pas comment arrêter et tire sur l’homme qu’elle touche à l’épaule. Silence : ses coups de feu n’ont jamais d’écho.
Il fait sombre et les détails s’effacent. Elle reste immobile malgré ses cuisses qui brûlent : bouger serait encore plus douloureux. Elle attend la nuit pour que tout s’arrête.
Un bruit derrière l’horizon. Elle relève le canon de la mitraillette, les yeux écarquillés. Une forme apparaît, rapide, et dévale la pente avec laquelle elle se confond à cause de l’obscurité – mais une forme d’homme quand même qu’elle distingue grâce à ses mouvements, elle tire trois fois, l’homme crie, elle tire encore, il s’écroule, elle tire mais l’homme ne bouge plus et elle n’a plus de balles, elle glisse contre le mur vers la gauche en gardant la mitraillette pointée sur l’homme (pourquoi si elle est à vide ? comme une menace ?), de sa main gauche à tâtons elle saisit une boîte de munitions, vise le corps qui ne bouge pas. Elle retire le canon de la meurtrière, éjecte le chargeur, le remplit, le réinsère, glisse le canon dans la meurtrière, cherche le deuxième corps qu’elle ne trouve d’abord pas puis finit par distinguer et tire neuf fois.
Elle garde la même position, visant le cadavre qu’elle ne voit bientôt plus.
∴
Elle se réveille affalée contre le mur. Elle sursaute, saisit la mitraillette tombée à terre et la glisse par la meurtrière, mais le désert est vide. Aucun homme vivant ou mort. Elle garde la position, balayant la vue du canon de la mitraillette.
Elle finit par se détacher du mur contre lequel elle pose la mitraillette. Elle se dirige vers la réserve, prend une boîte de conserve, va s’asseoir sur le lit, prend la cuillère sous l’oreiller, arrache le couvercle : petits pois.
Deux alertes le même jour : c’est exceptionnel. Dans son souvenir, ça n’est arrivé qu’une fois. Est-ce le signe que le rythme s’accélère ou seulement une anomalie sans signification ? Elle a bien le sentiment depuis assez longtemps maintenant (elle a du mal à se rappeler, à vrai dire, ce que c’était que de ne pas avoir ce sentiment) que quelque chose approche (la fin ? la fin ne veut rien dire, comme il n’y a pas eu de commencement), sans doute la défaite : un homme (ou plusieurs) atteignant le bunker malgré sa défense. Elle ne peut pas imaginer plus. L’inviolabilité du bunker est la seule réalité qu’elle puisse examiner sans être envahie par des fantaisies immondes : la porte qui s’ouvre, des mains étrangères qui dérangent la réserve – qui saisissent la mitraillette – qui la retournent contre elle – qui vident les boîtes de munitions – et la sueur et la bave qui contaminent le bunker, qui la recouvrent et l’étouffent. Comme s’il n’y avait plus de bunker mais rien qu’une meurtrière infinie, sans défense. Sans doute de nouveaux assaillants l’envahiront, mais les hommes qu’elle a tués reviendront aussi, estropiés et défigurés, l’œil (beaucoup n’en auront plus qu’un peut-être, ou plus du tout, et la regarderont de l’intérieur de leur crâne défoncé ou par la bouche, chaque dent une pupille) rancunier comme si elle avait eu le choix. Un jour un homme est parvenu à ramper jusqu’à quelques mètres de la meurtrière et elle a pu clairement voir son visage déchiqueté mais qui essayait encore de parler – et pas seulement par la bouche – avant qu’enfin elle l’éteigne d’une balle dans la tête qui a explosé en lui éclaboussant le visage d’une écume de sang. Elle est restée pétrifiée, oppressée par l’urgence de s’assurer que l’homme était bien mort et par l’effroi que son sang ait pu la toucher et par l’incapacité à faire le moindre geste pour se nettoyer le visage. Avec une impossible lenteur et des crampes dans la mâchoire d’avoir gardé la bouche ouverte dans un hurlement silencieux, elle a fini par lever ses mains crispées comme des serres et toucher ses joues du bout des ongles qui sont revenus devant ses yeux secs et sans tache : rien. Pas de sang. Elle ne souvient ensuite que de s’être réveillée, le désert vide à travers la meurtrière, et plusieurs jours sans alerte, sans vraiment manger non plus, sans accomplir les tâches qui lui incombent : entretenir la mitraillette, tenir compte des réserves de munitions et de nourriture, surveiller le désert, protéger le bunker.
Mais il faut maintenant qu’elle procède à l’examen de la porte blindée, comme après toute attaque. Cela implique de toucher le métal de la porte, et elle a bien conscience que de l’autre côté le métal touche le désert, et l’examen de la porte la rend ainsi directement vulnérable, d’autant que le mécanisme complexe de fermeture crée un labyrinthe de replis, d’interstices, d’obscurités, où peut se tapir le sable ou toute autre forme de menace. Mais l’intégrité de la porte doit être assurée, c’est son dernier recours. Elle regarde donc chaque centimètre, et bien qu’elle ne comprenne la fonction d’aucune partie, elle peut garantir qu’aucune n’a été modifiée (dans l’aspect ou la position) depuis le dernier examen, et donc que la porte est visiblement inchangée. Elle exerce aussi diverses pressions, poussées, tractions, torsions, et aucun des éléments qu’elle manipule ne bouge même imperceptiblement (ou alors ses doigts ne sont pas assez sensibles… ou peut-être lui font croire que…). Elle ne peut pas essayer de faire fonctionner le mécanisme de fermeture, et encore moins ouvrir la porte, puisqu’elle n’a pas la clef. Il faudrait qu’un homme…
Elle compte les boîtes. Elle compte les munitions. Elle démonte, nettoie et remonte la mitraillette. Elle passe le canon par la meurtrière et vise mais ne tire pas. Et si c’était le dernier exercice qui avait attiré deux hommes ?
Elle s’assied sur le lit, la mitraillette entre les cuisses, les mains autour du canon. Rien ne bouge, pas même un souffle, seule la qualité de la lumière change, perdant en intensité mais gagnant en couleur. Le bunker change aussi de physionomie, devient de plus en plus rassurant jusqu’à sembler presque sûr. Elle se demande s’il fait tout à fait nuit ou si ses yeux fatiguent.
∴
Elle se réveille dans une lumière douce mais sans aucune trace de la nuit passée. Il lui arrive rarement de dormir autant. La mitraillette repose au pied du lit. Elle la saisit en se levant lentement et la pose contre le mur sous la meurtrière par laquelle elle regarde le désert : vide.
Elle va s’asseoir au bureau mais se retourne sur la chaise pour compter les boîtes du regard. Elle refait face au bureau et passe le tranchant de la main sur le plateau pour enlever des particules de poussière qu’elle ne voit pas mais qui sont sans doute là. Puis elle croise les bras.
∴
Elle se réveille soudainement, dans la même position, se lève, saisit la mitraillette contre le mur et la glisse par la meurtrière : pas de bruit, mais celui qu’elle a entendu résonne encore dans son esprit. Le désert est vide mais elle sait qu’on vient. L’horizon est uniforme mais bientôt une silhouette…
Rien.
Deux silhouettes… trois… Elle tire une rafale avant même de voir le haut de leur poitrine et un homme s’effondre derrière l’horizon. Les deux autres hurlent des paroles inarticulées et se mettent à dévaler la pente en courant chacun de son côté. Elle hurle d’avoir hésité une seconde sur lequel tirer, puis mitraille celui de gauche (non, c’est celui de droite, du côté de la porte, qui est le plus dangereux), mais il court baissé en zigzag et elle ne l’atteint pas. Elle tire à nouveau (pourquoi toujours à gauche ?), garde la pression sur la gâchette, sent à l’extrémité de son champ de vision le deuxième homme qui – le premier s’écroule et tombe en boule, le linge blanc qu’il tenait à la main s’envole – le deuxième homme qui a disparu. Elle reste un instant pétrifiée contre la meurtrière puis se recule vivement en gardant la même position pour viser la porte. Sa bouche hurle mais aucun son ne sort.
Il ne se passe rien.
De l’autre côté de la porte parviennent, d’abord distinctes les unes des autres puis de plus en plus rapprochées, des paroles incompréhensibles. Elle reste immobile. Elle sent la chaleur d’une menace sur son flanc gauche, du côté de la meurtrière : le désert : l’homme de gauche, et s’il n’était pas mort ? Est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux qu’elle l’achève tant qu’il est encore à terre ? Derrière la porte, les paroles continuent. Elle ne bouge pas.
Bientôt apparaissent des frottements, des crissements métalliques, et elle gémit. Il va réussir à ouvrir la porte. Et pendant qu’elle n’est pas à la meurtrière, combien d’homme peuvent surgir ? Elle hurle et tire une balle dans la porte.
Silence, et le sifflement du coup : s’il avait la clef la porte serait déjà ouverte ? Il se remet à parler, elle reprend ses gémissements. Du coin de l’œil elle croit voir du mouvement à la meurtrière, mais quand elle tourne la tête il n’y a que la lumière du désert. Les frottements et les crissements reprennent, puis un coup sourd (comme s’il s’était cogné), puis plusieurs, de plus en plus proches, et enfin il n’y a plus que des coups qui font résonner le métal. Elle vibre, elle pleure, elle râle, elle hurle, tape du pied, elle crache un cri inarticulé, elle n’imaginait pas que ça irait aussi vite, elle retourne la mitraillette, mord le canon et