Sable et sueur sur ma peau, Teranga comme cadeau.

Étudiant en lettres modernes à l'université de Bologne, je pars pour six mois étudier à l'université Cheik Anta Diop de Dakar. Chaque mois je vous proposerai une page de mon journal de bord. Un moyen de partager avec vous un peu de mes découvertes et de mes aventures.

"Allez au Sénégal, porte de l'Afrique Noire, à moins de 5h de vol de l'Europe, 700km de plages de sable fin. De décembre à mai, c'est la Californie de l'Afrique. Mer tiède sous l’influence du courant marin qui descend des Canaries, air frais, balayé par les alizés, un soleil éclatant, dans un ciel sans nuages, qui réchauffe, tonifie et donne aux peaux blanches le velours des peaux noires." Léopold Sendar Senghor

L'étrangeté, venir d’ailleurs, ce sentiment ne m'est pas inconnu, voilà déjà deux ans que j'ai quitté ma Bretagne natale pour la péninsule italienne. Mais s'expatrier dans un pays frontalier ne te soumet pas au regard insistant des habitants croisés dans la rue. Les différences de cultures et de vie quotidienne sont assez peu éloignées, rendant chaque petit changement un dépaysement léger et d'autant plus agréable. Qui plus est la différence d'apparence physique, que ce soit la couleur de peau, le mode vestimentaire, l'allure de tes pas sur le trottoir changent peu et ne saute pas aux yeux de manière immédiate. Mais depuis quelques jours je suis en train de vivre une expérience toute autre.

"Allez au Sénégal, porte de l'Afrique Noire, à moins de 5h de vol de l'Europe, 700km de plages de sable fin. De décembre à mai, c'est la Californie de l'Afrique. Mer tiède sous l’influence du courant marin qui descend des Canaries, air frais, balayé par les alizés, un soleil éclatant, dans un ciel sans nuages, qui réchauffe, tonifie et donne aux peaux blanches le velours des peaux noires." Léopold Sendar Senghor

Voilà deux semaines que je me suis plongé dans un autre monde, l'Afrique noire, le Sénégal et la grande ville de Dakar.

Et la marche est tellement grande, l'écart immense déconnecte mon cerveau. Chaque seconde, chaque pas te pousse vers un événement nouveau, un mode de faire différent. Et toute cette nouveauté fait sauter en l'air n'importe quel schéma mental construit jusqu'alors pour décoder la réalité. Aucune familiarité dans les premiers instants, rien qui ne s'approche de près ou de loin à quelque chose de connu, vu ou ressenti.

Je suis arrivé le 11 septembre dans la nuit, et déjà rien qu'en sortant de l’aéroport la confusion fut totale. Nous sommes en pleine saison des pluies, un puissant orage s'abat sur la ville, de grands éclairs intermittents illuminent la nuit et il pleut à torrent. Littéralement car ici quand la pluie se met à tomber elle envahi chaque route et place, laissant les traces de son passage pendant plusieurs jours, des mares qui deviennent autant d'obstacles pour se mouvoir dans une ville déjà chaotique. J'arrive à mon appartement et le spectacle est puissant, le ciel se déchaîne et en fond sonore le muezzin psalmodie des paroles incompréhensibles pour le Toubab incroyant que je suis.

Après quelques heures de sommeil, la lumière du jour me permet de constater le spectacle qui se dresse devant mes yeux. Aujourd'hui c'est la fête de Tabasky, aussi appelée Aid el Kebir, rappelant dans la tradition musulmane le sacrifice d'Abraham. Une atmosphère de fête nouvelle. La fameuse hospitalité sénégalaise m'embrasse à peine arrivé, je suis invité chez une famille à partager ce moment particulier et à déguster l'agneau qui a été tué plus tôt dans la matinée. Un pour chaque famille, mêlant dans la rue le sang de la bête sacrifiée aux restes de la pluie de la veille. Le déjeuner est délicieux, l’atmosphère festive. Nous mangeons dans le même plat et est attribué à une personne le partage du morceau de viande placé au milieu du riz et des légumes. Le reste de la journée est simple, nous nous asseyons devant la maison a regarder la parade des gens qui pour l'occasion se sont habillés de boubous traditionnels neufs. Hommes, femmes, enfants, tous se prêtent au jeu, certain portent même des plats dans leur mains ou sur la tête. Ils vont à la rencontre de leurs voisins et amis de confession différente afin de les intégrer à ''la grande fête".

Et chaque personne qui passe devant la maison où nous nous trouvons marquent un temps d'arrêt; "qui sont ces deux Toubabs et que font-ils perdus dans le quartier populaire de Grand-Yoff ?" semblent-ils se dire. Certains ont des regards hostiles, d'autres viennent subitement nous saluer, et surtout presque tous les enfants nous regardent avec des grands yeux écarquillés. Certains repassent plusieurs fois devant nous pour nous observer plus attentivement. Amusé par ce manège, je comprend aussi qu'ici rien ne me permettra de me fondre dans la masse, de devenir invisible afin de cueillir l'altérité sans qu'elle se sente observée.

Et les jours qui suivirent ne firent que confirmer ce sentiment. Quand je me promène dans les différents quartiers, soit les enfants qui jouent dans la rue se mettent à crier "Toubab, toubab" soit on peut entendre le grognement des cochons, aucune trace de l'animal, seulement du stéréotype du Blanc tout rose et mangeur de viande porcine. De la même manière les adultes nous observent du pas de leur porte, ou nous assaillent pour nous vendre n'importe quelle chose commercialisable ou bien encore nous proposer une visite en échange de quelques milliers de francs CFA. Car ici le blanc est a priori riche, la couleur de notre peau est symbole de pouvoir économique, et dans cette ville monumentale cohabitent les ultras riches avec certaines qui ont des difficultés à gagner mille francs par jours.

Ainsi le premier impact, la première sensation et le premier enseignement reçu ici a été de comprendre ce que cela signifie être étranger. Le sens profond d'évoluer sur une terre qui n'est et ne sera jamais tienne, dont certains individus pourront peut-être t'adopter mais dont jamais tu ne parviendras à te fondre dans le paysage.

 

Je clos ici le premier témoignage de mon expérience Dakaroise, loin d'être un récit complet et une réflexion détaillée je voudrais seulement proposer des inputs, des débuts de réflexions suscités par ma confrontation à un continent plein de contradiction peut-être, mais surtout plein d'enseignements et de rencontres qui humainement et intellectuellement sont et seront d'une richesse infinie.  

 

Article initialement publié sur http://alchimy.info/

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