Interdiction des visites en EHPAD - Lettre au Président de la République

Votre récente décision d’interdire les visites en EHPAD afin de protéger les résidents du COVID19 pose question. Les EHPAD sont-ils des lieux de privation de liberté ? Pourquoi isoler des personnes qui ne sont ni atteintes, ni suspectées de l’être ? Pourquoi ignorer l’aide apportée par les proches qui participent grandement à l’accompagnement des résidents ? par Geneviève Chovrelat-Péchoux, auteure d’« Un été en EHPAD. Situation critique ».

Le 13 mars 2020

Monsieur le Président de la République,


Votre récente décision d’interdire les visites en EHPAD afin de protéger les résidents du COVID19 pose question. Les EHPAD sont-ils des lieux de privation de liberté? Pourquoi isoler des personnes qui ne sont ni atteintes, ni suspectées de l’être ? Pourquoi ignorer l’aide apportée par les proches qui participent grandement à l’accompagnement des résidents ?

Cette aide est variable. Elle va du lavage de linge (souvent volumineux et souillé car les résidents ne sont pas changés suffisamment),
de l’aide au repas pour les personnes ne pouvant s’alimenter seules (et trop souvent dénutries faute d’une aide conséquente),
de la toilette intime (bâclée car faite selon un rythme de travail cadencé et pas systématiquement quotidienne faute d’agents en nombre suffisant),
des changes réduits au minimum (quand ils sont faits),
de la verticalité (faute de temps et de personnels, on n’aide pas les gens en fauteuil au transfert et à la mise debout),
des promenades pour sortir d’une atmosphère confinée (où on n’ouvre jamais les fenêtres bouclées) et viciée (par les pestilences, les produits d’entretien et autres aérosols),
de la stimulation cognitive (chronophage à laquelle les équipes d’animation réduites, quand elles existent, ne suffisent pas),
à l’affection dispensée par les liens familiaux et électifs qui maintient en vie les résidents.

Techniquement, l’interdiction n’envisage qu’un paramètre du problème en abandonnant ces établissements au dévouement des personnels épuisés, qui, davantage sous tension, vont être vite au bout de leurs forces. Ne seront-ils pas eux-mêmes contaminants en ne pouvant pas respecter les protocoles d’hygiène faute de temps ? Une personne mourante dans un service requiert plus d’attention et donc plus de temps que d’habitude, soit on le lui accorde, soit on l’oublie pour ne pas pénaliser les autres résidents à cause des cadences de soins à prodiguer !

Habituellement, les directions disent avoir de grandes difficultés à recruter : qu’en sera-t-il dans un contexte d’interdiction qui jette d’emblée la suspicion sur ce type d’établissement ? Cette mesure anxiogène sera catastrophique ; elle suscite déjà une forte polémique dont nous n’avons certes pas besoin. Certaines familles en colère envisagent une désobéissance civile en ne payant pas le reste à charge.

C’est pourquoi, Monsieur le Président, avant les heurts et la catastrophe, il serait sage de reconsidérer cette décision avec les associations et professionnels concernés et le Comité Consultatif national d’Éthique pour trouver rapidement une solution circonstanciée qui ne soit pas exclusive. Si, en Italie, sa Sainteté le Pape a jugé utile d’encourager les bien portants à visiter les malades, il serait souhaitable qu’en France, vous qui avez affirmé dans votre discours du 12 mars « n’avoir d’autre préoccupation que l’humain », vous le montriez par des actes inscrits dans une « humanitude » inclusive.

En vous remerciant de votre attention, je vous prie, Monsieur le Président, d’agréer mes respectueuses salutations de citoyenne.

Geneviève Chovrelat-Péchoux
Auteure sous le pseudonyme ROSALOU d’Un été en EHPAD Situation critique (HD Société, 2019)

 

 

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