La première fois que je le vis, ma pensée fut "Mon Dieu, j’espère ne pas terminer comme lui".
On aurait dit un zombie, dos voûté, ventre en avant, le regard complètement dans le vide, les yeux mis-clos, une cigarette s’accrochant péniblement au bout de ses doigts. Ses cheveux noirs étaient en bataille, pas très propres.
Il était habillé d’une chemise sombre à moitié fermée, qui sortait d’un pantalon mou et déformé avec, aux pieds, de vagues chaussures, entre pantoufle et espadrille.
Il marchait en traînant les pieds. Il ne s’asseyait jamais et semblait parler tout seul. Autour du cou un lacet de cuir sur lequel étaient enfilées diverses breloques. Il portait aussi un bracelet, de cuir également, orné de petites pierres.
Il était tout le temps seul et ne parlait jamais ou plutôt se parlait à lui-même.
Sur la commissure de sa bouche mais aussi de ses yeux, un petit dépôt blanchâtre. Mal rasé. Doigts jaunis par le tabac : il fumait beaucoup.
De temps en temps il marchait son téléphone collé à l’oreille et parlait d’une voix pâteuse une langue totalement inconnue.
"Mon dieu" pensai-je. "C’est un homme qui s’est totalement abandonné". Une "épave" aurait-on pu dire, bien que ce mot ne me plaise pas.
Tous les soirs, après la tisane, il venait sur la terrasse et marchait en rond, seul, avec sa cigarette tremblotante. Une fois terminée, il s’éclipsait.
_ _ _ _
Puis nous fîmes peu à peu connaissance.
_ _ _ _
Il s’appelait Alejandro. Il était indien (d’Inde). Sa langue était l’hindi.
Nous nous croisâmes plusieurs fois au cours de l’atelier artistique. Je ne m’attendais à rien de spécial concernant ses productions.
La première que je vis était une grande salamandre de plus de cinquante centimètres de haut. Disons une silhouette de salamandre découpée dans une épaisse planche de bois. Ce qu’il en avait fait était magnifique : une véritable oeuvre d’art. Elle était entièrement recouverte de fragments de mosaïques, de morceaux de verre, d’éclats d’obsidienne. Les différentes parties du corps de l’animal étaient d’un camaïeu de pourpre associé à des éclats de miroir. Les doigts et les ongles étaient recouverts de tesselles vert bouteille mêlées à des fragments dorés. Quelle beauté !
Sophie, la responsable de l’atelier, m’apprit qu’elle connaissait Alejandro depuis six ou sept ans et que c’est dans son atelier qu’il avait appris cette technique parmi beaucoup d’autres. Maintenant il exposait et vendait ses oeuvres.
Pour un buste de taille réelle entièrement recouvert de mosaïques subtilement agencées, il fallait compter plusieurs mois de travail, et un prix de 1200 euros, inférieur au marché de ce genre d’objet.
J’étais stupéfait.
Elle me montra une autre production d’Alejandro : sur une planche de cinquante centimètres de haut et de vingt de large, fixée verticalement sur un socle noir, il avait collé des fragments d’ardoise pour le fond et avait ensuite disposé trois petites géodes coupées en deux : gangue noire à l’extérieur, magnifiques cristaux dans un dégradé de pourpre à l’intérieur. La lumière y circulait et les faisait miroiter : quelle beauté. Au dessus des géodes, il avait collé un coeur en relief taillé dans un marbre blanc : magnifique.
Mon étonnement continuait.
Et c’est ainsi que je découvris, peu à peu l’univers d’Alejandro. Toutes sortes de formes taillées dans un contreplaqué épais et décorées de tesselles, de fragments de miroir, d'éclats de pierres semi-précieuses …
On y trouvait des chevaux, des papillons, des geckos, encore des salamandres ainsi que des bougeoirs pour petites bougies chauffe plat.
En discutant avec lui j’appris qu’il participait à des expos dont une courant octobre, qui serait suivie d’un accrochage pour un mois dans une galerie parisienne.
Son travail se vendait bien.
Il m’expliqua également qu’il était en train de réaliser un long métrage. Il l’avait interrompu en raison de sa dépression : il lui restait sept jours de tournage.
D’ailleurs, il me demanda de l’aider à écrire une lettre à la productrice du film. Il sollicitait un rendez-vous pour discuter du financement de ces derniers jours de travail.
Il m’expliqua aussi qu’il habitait actuellement chez son père et qu’il réalisait des petites expositions dans son appartement, ouvertes à des invités choisis !
Son ancien métier, fleuriste pendant vingt ans, à coté du jardin du Luxembourg vers le boulevard Saint Michel. Le loyer très cher, la maladie très dure, il avait dû abandonner son magasin.
_ _ _ _
Demain, nous nous retrouverons pour rédiger un autre courrier. Ce sera avec plaisir que je passerai du temps avec Alejandro. Il me racontera peut-être d’autres éléments de sa vie, aussi riche pour chacun de nous si on prend le temps d’écouter et de s'écouter vraiment, quand les phrases, comme des papillons de printemps, viennent se déposer en toute confiance à la pointe du coeur.