Il prit également son lance pierre jusqu’au jour où un événement trop réel le lui fit abandonner, mais c’est une autre histoire.
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Déjà la quête : le début de sensations "primitives". Partir en quête de la branche, ou plutôt de la fourche de coudrier qui pourrait faire l’affaire. Regarder, grimper, palper. Quand le choix est fait, ouvrir l’Opinel et marquer la ligne de coupe d'un tour de lame sur l'écorce. Puis commencer, engager la main, l'outil, avec une précision nourricière, concentré, approfondir la blessure, sourd aux cris du bois, avec une détermination originelle, encore et encore, jusqu’à ce que la branche soit entièrement sectionnée.
La dégager de l’arbre et, dans le pré, couper les deux autres morceaux pour obtenir un bel Y, une jolie fourche bien symétrique et équilibrée. Peler l’écorce ; en dessous le bois humide et glissant qui séchera en quelques minutes. Rapidement la main trouve son contact avec la peau du bois, peau à peau, un contact rassurant et puissant.
Retourner à la maison, et faire une encoche circulaire en haut des deux branches de la fourche. Prendre deux morceaux d’élastique gris et carré. En fixer un sur chaque branche de la fourche en l’entourant et le ligaturant avec une fine lanière de chambre à air. Sur les deux autres bouts d’élastique, fixer de la même manière une pièce de cuir ovale. Et obtenir un joli lance pierre, puissant mais peu précis.
Une arme donc. Et déjà se prendre pour Robinson Crusoé. Se voir partir sur une île et survivre en construisant une hutte, en pêchant et en chassant dans la forêt. Non, ce serait pour plus tard. On se contenterait déjà des bois environnants.
Choisir et ramasser des cailloux-projectiles, concentré, prendre son sac en toile, une bouteille d’eau, quelques noix, une paire de jumelles et partir.
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Il avait une douzaine d’années et allait vivre une expérience dont il se souviendrait toute sa vie.
Il connaissait ces bois comme sa poche. Ou plutôt, ce "bocage" ; des champs découpés par de belles et épaisses haies de ronces et d’aubépines. Dans certains paissaient des vaches noires et blanches, dans d’autres, seules reposaient de larges bouses constellées de grosses mouches dorées.
Il avançait silencieusement, animal aux aguets, guettant le moindre mouvement de plumes, le moindre bruissement, respiration retenue ; certes ce n’était pas la chasse au lion, mais de sa hauteur d’enfant, c’était déjà beaucoup : confronté aux éléments d’une nature paisible, il s’inventait des terrains d’aventures à peu de frais.
Il eut quelques échecs, aucun oiseau ne voulant se laisser assommer par un caillou.
Mais sa patience finit par porter ses fruits : caché dans une épaisse haie de plus de deux mètres de haut, dans un enchevêtrement de branchettes, de feuilles et de lichens, il repéra un merle qui flutait tranquillement, tout à son affaire.
L’enfant se figea, bandit son lance pierre, visa la forme sombre et lâcha la pierre. Il y eut un choc, un "poc", un son sourd, la pierre venait de percuter le corps de l’oiseau. Il se débattait, il était blessé.
L’enfant tenta de l’attraper mais il était trop en retrait dans l'épaisseur de la haie. Il fallait faire le tour, changer de pré.
Vite, qu’il ne s’échappe pas, il en tenait un enfin, son premier trophée peut-être. Il courut jusqu’au bout du pré, glissa sous les fils de fer barbelés, passa dans le pré mitoyen où quelques vaches regardaient tournoyer leurs mouches puis remonta le long de la haie : il s’agissait de retrouver l’endroit où se trouvait le volatile.
Scrutant, marchant, surveillant les vaches, scrutant encore, il finit par retrouver sa proie. Elle était accessible. Il enfonça sa main dans la haie, et entoura de sa main l’animal transi.
Il regarda la petite bête. Elle était blessée, du sang sur le côté. Petite vie dans la main de l’enfant. Elle était blessée, c’était pas prévu ça. Normalement il aurait dû passer de vie à trépas, comme les poulets qu’il voyait chez les Bernès, ses voisins paysans : ils étaient poulets vivants dans la cour et poulets morts dans le four mais pas poulets blessés !
Que faire de cet oiseau blessé ? Il lui avait volé la moitié de sa vie. Il ne pourrait pas survivre. Il était "responsable de sa fleur", de son merle. Il fallait qu’il termine ce qu’il avait commencé. Ah bon ?
Alors, d’une main il prit le corps de l’oiseau, de l’autre il prit sa tête et dans un geste qu’il se rappelle encore quarante-cinq ans plus tard, il tordit le cou de l’animal. Un léger craquement s’était fait sentir sous ses doigts. L’enfant comprit quelque chose à ce moment précis. La vie qu’il venait d’ôter à ce petit animal, si beau en sa liberté et en son énergie, cette vie qu’il avait volée était la seule et l’unique que cet oiseau possédait. En étant vivant, il était TOUT, en étant mort il n’était plus RIEN. L’enfant sentit qu’il venait de commettre un acte grave. Ce geste resterait marqué dans le temps.
Il mit le petit cadavre dans son sac et songeur, secoué, rentra chez lui. C’était l’après-midi. Pour ne pas avoir tué pour rien le merle de la haie, Firmin décida … de le manger. Il pluma l’animal. Un fois déshabillé, il ne restait plus grand chose ! Il le mit au four avec un peu de beurre et au bout de quelques quinze minutes, il était cuit.
Il le mangea, non pas avec appétit, mais plutôt avec un respect particulier pour cette chair issue de sa chasse barbare.
Plus jamais il ne partit chasser avec son lance pierre, plus jamais il ne tua.
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Le craquement du cou de l’animal toujours resta dans sa mémoire.