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Enfant des bois (1964-2068)

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Billet de blog 31 octobre 2024

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Vigies ...

... et grimper dans l'arbre que je fais pousser au mieux de mon âme

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Il avait une douzaine d’années et ses parents le laissaient se balader tout seul dans les bois pendant des après-midis entières.

Il faut dire qu’à l’époque, durant les années 70, il n’y avait pas de craintes particulières à laisser un enfant de douze ans libre comme l’air dans cette campagne calme du Béarn.

Il utilisait un sac hérité de la première guerre, un sac à masque à gaz, qui était arrivé on ne sait comment dans le garage de la maison. 

Il préparait ses "expéditions" avec attention et délice : c’était déjà l’aventure de rassembler tout le nécessaire pour affronter les bois de chênes et de hêtres, les ruisseaux chantants, et les biches effarouchées.

Dans son sac, il prenait sa paire de jumelles, son petit guide des oiseaux, ses appeaux, son opinel, quelques noix et quelques dattes, ainsi qu’une petite flasque d’eau de vie. 

Comment, "une flasque d’eau de vie ?" me direz-vous. Que je vous explique. 

Les bois dans lesquels Firmin découvrait le monde, étaient aussi le terrain de jeu de militaires de la caserne voisine. Ils venaient jouer à la guéguerre, avec des balles à blanc bien sûr. Il y avait deux camps et ils devaient se chasser mutuellement. On comptait les faux morts et les faux blessés et en fin de journée on regardait qui avait gagné : on en déduisait sans doute des améliorations tactiques ou stratégiques à tester la prochaine fois.

Un de ses plaisirs était de récupérer les douilles de balles à blanc et de les collectionner comme de véritables trophées. Un autre, et c’est là qu’arrive la flasque, c’était de repérer les endroits où les "troupes" avaient fait une halte, pour être briefées peut-être. 

Et plusieurs fois il tomba sur des rations égarées dans lesquelles se trouvaient des biscuits militaires et parfois une flasque d’eau de vie. 

Il se souvenait très bien de l’endroit où il était tombé sur sa première flasque : quelle découverte ! Une jolie petite bouteille transparente et rectangulaire, de la taille d’un demi-paquet de cigarette, et au sommet, un petit bouchon en plastique qui faisait un joli "pop" quand on le dégageait du goulot.

Evidemment, il y avait goûté. L’aventure au coin du bois. Seul avec ce trésor, en train de siroter une eau de vie qui chauffait la gorge. Et elle avait en plus ce petit parfum singulier d’une activité secrète. Il n’en parlerait pas. Ce serait un de ses secrets des bois.

Avec ses jumelles, il observait au loin. Comme un voyeur de la vie. Les maisons là-bas sur la colline d’en face, les oiseaux chanteurs dans les arbres amis, les avions qui traversaient le ciel. Bon ce qui se voyait le mieux, c’était les oiseaux. Sa grand-mère lui avait offert un magnifique livre grand format sur les oiseaux de France : pour chaque espèce, une illustration en aquarelle tout en précision et en douceur avec en face, un texte présentant les caractéristiques du volatile : sa description, son mode de vie, sa répartition, celui-ci dans les jardins, cet autre dans les haies et les taillis, ce troisième dans le ciel comme les alouettes qui se saoulent en grimpant vers le soleil et lancent leurs trilles avec entêtement.

Il retrouvait également les rouges-gorges, les pies, les loriots, les bouvreuils, les grives, parfois, et beaucoup plus rares, les huppes avec sur la tête leurs élégantes houppettes. 

Les corbeaux, les corneilles, les palombes, les étourneaux, et les moineaux bien sûr (bien qu’ils soient plus sociables et s’autorisent à fréquenter les humains). 

Et bien sûr, les mésanges : bleues, charbonnières, noires, pleines de vitalité qui elles aussi s’approchent des maisons, surtout en hiver "quand la bise fut venue" et se gavent de margarine et de graines. Les voir avec leurs plumes ébouriffées est un véritable spectacle.

Il entendait le discret coucou mais jamais n’avait pu l’observer : son chant resterait pour toujours associé à son enfance et à ces bois.

Il s’asseyait dans son grand champ, une jolie étendue de prés qui ondulait lentement entourée sur trois de ses côtés par des bois de châtaigniers. Il était le maître de ces lieux, tout au moins dans son imagination.

Un matin, alors qu’il avançait en terre inconnue, un petit bois de châtaigniers, il avisa un arbre au large tronc qui avait perdu ses branches maîtresses : il ne restait qu’un moignon d’un mètre de diamètre et trois mètres de haut. Intrigué par ce cylindre de bois, il grimpa et trouva à son sommet un large trou rempli de poussière de bois d’un marron chocolat. Le trou descendait dans le tronc et faisait plus d’un mètre de profondeur. 

Un tuyau de bois dans lequel il était possible de se cacher : le summum de l’observateur, voir sans être vu, se cacher et disparaître du monde de la nature mais être là, en train de l’espionner. Pour le moment le trou n’était pas assez profond, il ne pouvait y tenir qu’accroupi. Il n’empêche, c’était déjà beaucoup et un trou à l’intérieur de l’écorce lui permettait, comme un oeilleton ou un oculaire, d’observer les alentours, dans un champ de vision réduit certes, mais en étant totalement invisible.

Il décida de baptiser son observatoire sylvestre du nom de "Vigie 1". 

Les jours et les semaines suivants, il retourna régulièrement à Vigie 1 avec une pelle américaine pour approfondir le trou. Et de jour en jour, il s’enfonça de plus en plus dans son cylindre de bois, pour arriver à y tenir presque entièrement debout. 

C’était alors une cache pour se protéger des allemands, figures de l’ennemi dans son imaginaire. Là, ils ne pourraient pas le trouver, il était en sécurité et pouvait espionner à loisirs ces soldats ennemis qui décidément ne venaient pas. Il observait le sous-bois avec acuité, témoin embarqué du vivant, n’apportant aucun parasite lié à sa présence puisqu’invisible : c’était une sensation puissante. 

Il continuait de jour en jour à découvrir ces contrées inconnues, à l’échelle de son imaginaire, c’étaient des territoires neufs dans lesquels il avançait un peu plus à chaque fois.

Lors d’une autre expédition, il avisa, à proximité d’un sous-bois de chênes où la terre formait des buttes lissées par le passage des jeunes venant faire du cross avec leurs vélos, il avisa donc un grand sapin. Il montait vers le ciel et on ne voyait pas son sommet tant les branchettes étaient enchevêtrées. 

Il décida de s’y frotter et commença à grimper. Des dizaines de petites branches partaient du tronc au milieu de branches plus grosses sur lesquelles il pouvait prendre ses appuis. Pour progresser, il fallait casser les branchettes. De la poussière se libérait à chaque fois et lui tombait sur les cheveux. Il en respirait également et l’ascension était laborieuse. Il y avait en plus de la sève collante qui se déposait sur ses mains et ses genoux.

Il ralentit mais continua de grimper. Le sommet était maintenant visible. Le tronc s’affinait, les branches se faisaient plus courtes, plus minces. Enfin il atteignit la pointe finale : il s’assit à califourchon sur deux petites branches, tenant le faîte entre ses mains. Il était à plus de vingt mètres de hauteur et dominait tous les alentours.

C’était magnifique. 

Balancé par le vent, son poids accentuant les mouvements, il était comme un marin en haut de son mât. La houle était vivante, il était le roi de cet instant. Sous lui et tout autour aussi, ondulaient des collines calmes tapissées de carreaux de maïs ou de la mousse beige des bois. Sur la crête de quelques-unes se détachait dans le soleil rasant la blancheur de plusieurs maisons récentes. Les granges elles, se fondaient dans les couleurs du paysage. Au loin, le serpent gris clair d’une route ou d’un chemin. Posée, rassurante, l’église pointait son clocher sombre.

Et le vent continuait de chalouper l’arbre, et le bonhomme profitait de ce présent entièrement rempli, de ce cadeau, ou plutôt de ce qu’il vivait comme un cadeau. C’était l’acmé, un moment de communion avec la nature dans son ensemble : communion physique, sensorielle, tactile, visuelle, olfactive, auditive, gustative presque avec cette poussière accumulée dans son nez, mais aussi spirituelle ou mystique. Il sentait la parole des arbres, les chuchotements du vent, la douceur des collines, la force des nuages. Il était inclus à ce paysage comme un personnage dans un roman.

Et il baptisa ce sapin "Vigie 2".

Deux vigies, initiatiques, chacune à sa manière, celle qui cache et escamote, celle qui ouvre et emporte.

Deux vigies pour apprivoiser les bois et les taillis, la solitude aussi qui n’en est plus vraiment une lorsque l’imaginaire mène la danse, l’adolescence qui tire la manche de l’enfance, ces bois, creuset de ses émotions primitives ; il avait franchi des étapes de son histoire qui resteraient pour toujours dans sa mémoire.

Et il continua encore longtemps à parcourir les bois de son âme.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.