Confinement.

Jour 1. 17.03.2020. Confinement

De l’espace, des espaces de soin

Nous sommes en train de vivre des phénomènes mondiaux insolites.  En quelques jours, nous sommes passés d’un moment pluripolitique à un moment immédiatement vital et ce à l’échelle planétaire. Pluripolitique si l’on considère l’ensemble des mouvements publics- #metoo,  #Balancetonporc,  gilets jaunes, on-se-lève-et-on-se-barre, justice pour Adama – touchant des milieux sociaux extrêmement divers, et  l’ensemble des grèves des urgences, contre la réforme des retraites, pour sauver l’hôpital public… qui sont nés localement pour résonner finalement mondialement. Ce qui les réunit c’est leur valeur politique : une passion pour la justice et un souci pour le monde. Toutes ces manifestations ont formé des pôles de résistances solidaires s’opposant aux discours idéologiques néolibéraux dominants, à une hiérarchisation illégitime des formes de vie et à une vision du monde déshumanisée. Ces différentes formes d’actions collectives semblaient donner naissance à de nouveaux possibles et redonner un sens au politique en formulant des modalités d’un vivre ensemble plus juste et solidaire.

C’est ainsi au moment même où des hommes et des femmes sortaient de leur gond que le corona virus fit son apparition, paralysant ainsi nos mobilisations politiques. Avec la pandémie qui s’annonce, se redéploye avant tout un souci biologique pour la survie. L’épidémie nous renvoie à notre mortalité fondamentale et engage un lutte pour la survie. Comment ces deux soucis – souci d’un monde égalitaire et souci pour la conservation de sa vie - vont-ils pouvoir coexister ? Comment vont se concilier ces différentes formes d’urgences et d’exigences ? La population mondiale va-t-elle réussir à se solidariser afin d’endiguer la propagation du covid-19 ? Comment l’urgence vitale peut-elle confirmer des formes de solidarités proprement politiques ?  Comment, au plus proche de la nécessité pouvons-nous réinventer librement nos liens dans un souci du monde ? En plein cœur d’une crise écologique, politique, institutionnelle, migratoire, économique comme autant de symptômes d’une crise de la modernité, qui semble se cristalliser et s’amplifier au travers de cette crise sanitaire, comment induire et conserver la capacité à rénover et remettre en place le monde ?  Où allons-nous retrouver aujourd’hui les diverses formes de solidarités relationnelles qui tentaient de multiples apparitions ? Comment conserver cette puissance mobilisatrice qui émergeaient de nos rassemblements collectifs ? 

Si la crise sanitaire transforme radicalement le mode d’expression des mobilisations citoyennes, elle témoigne néanmoins également de l’importance du soin dans nos vies. Et si le soin voit sa signification souvent réduite au vital et au médical, il est surtout le nom de ses différentes formes de soucis et de pratiques solidaires. Soigner est une manière d’exercer notre responsabilité pour le monde. Le monde est ce qui relie et sépare les hommes, l’espace entre les hommes donnant à chacun la possibilité de se singulariser librement et également.[1]  Nos actes de soin viennent opposer implicitement à la déshumanisation et au désœuvrement du monde, ce « désir commun et partagée par tous d’un monde un peu moins unifié [2] ». Si le soin nous semble être une réponse aux problèmes contemporains, il s’agit alors d’en comprendre le sens. Comprendre ce que soigner veut dire « équivaut pour ainsi dire à comprendre le cœur même de notre siècle » [3] et à interroger les possibilités d’un monde humain habitable.

Solitude, isolement, désolation

A l’annonce de l’épidémie de covid-19 et de la crise sanitaire, la majorité des médias ont pointé les réactions individualistes de certains comportements dans les supermarchés, les regroupements dans les parcs publics puis l’exode des parisiens vers les gares et les campagnes. Pouvons-nous ainsi envisager dans le confinement des manifestations de solidarités sans aucun contact possible, sans mise en présence des corps ? Une solidarité est réclamée malgré l’isolement et quand bien même le contact tuerait. Chacun est une menace pour soi, pour ses proches, pour le monde. Si le confinement nous retire toute possibilité de rencontre amicale, s’il nous ôte toute forme de liberté politique - liberté d’aller et venir, liberté de mouvement et de rassemblement - où allons-nous retrouver des moments d’échanges et d’actions de soin ? Car à la prise de conscience de la fragilité de nos vies biologiques risque de s’ajouter un sentiment d’impuissance liée à l’isolement. Ce sentiment résulte de l’impossible mise en présence des individus. Et cet isolement devient véritablement insupportable dès lors qu’est perdu « le pouvoir d’ajouter quelque chose de soi au monde commun. »[4] Comment soigner nos relations dans ces conditions ? Comment pouvons-nous continuer de participer au monde qui nous entoure ?

« La désolation surgit dans deux cas : lorsque l’homme ne rencontre pas la grâce rédemptrice du compagnonnage qui doit le sauver de la dualité de son être solitaire ou bien lorsque, en tant qu’individu qui a constamment besoin d’autrui pour constituer son individualité, il se trouve déserté par les autres et séparé d’eux. En ce dernier cas, il se trouve réellement seul, c’est-à-dire que sa propre compagnie elle-même l’a abandonné.» [5] Comment éviter que cet isolement ne se transforme en désolation ? Si beaucoup d’entre nous ont pu s’enfermer en famille, en couple ou entre amis, d’autres sont contraints à la solitude. Et la solitude elle aussi, dans la mesure où elle consiste en l’absence de relation avec autrui, comporte le risque de virer à la désolation. « Ce qui rend la désolation si intolérable, c’est la perte du moi, qui, s’il peut prendre réalité dans la solitude, ne peut toutefois être confirmé que par la présence confiante et digne de foi de mes égaux[6]» Si la solitude est l’occasion de se retrouver avec soi-même, l’occasion d’éprouver sa capacité de penser, celle-ci peut facilement virer à la désolation si elle n’est pas partagée. « Le Moi a besoin de la présence des autres pour lui confirmer son identité, faute de quoi il risque de perdre simultanément non seulement la confiance en lui, mais également la confiance dans le monde, la faculté de penser et d’éprouver. » Quels outils vont pouvoir permettre une continuité des liens ?[7] Comment rester en lien sans contact[8]? Comment nous soigner sans lien ? Comment pourrions-nous encore créer du monde à la fois entre personnes confinées, serrées les unes contre les autres dans des espaces restreints et entre individus éloignés, isolés, atomisés, chacun dans nos appartements privés ? Pour Aristote, l’amitié entre les citoyens est l’une des conditions fondamentales du bienêtre commun. L’amitié est ce qui permet de se sentir chez soi dans le monde[9]. Pourrons-nous repérer de nouvelles formes d’amitié -philia – et de soin sur les réseaux sociaux ? « Pour les grecs, l’essence de l’amitié consistait dans le discours. Ils soutenaient que seul un « parler-ensemble » constant unissait les citoyens en une polis. Avec le dialogue se manifeste l’importance politique de l’amitié et de son humanité propre. Le dialogue (à la différence des conversations intimes où les âmes individuelles parlent d’elles-mêmes), si imprégné qu’il puisse être du plaisir pris à la présence de l’ami, se soucie du monde commun, qui reste « inhumain » en un sens très littéral, tant que des hommes n’en débattent pas constamment. Car le monde n’est pas humain pour avoir été fait par des hommes, et il ne devient pas humain parce que la voix humaine y résonne, mais seulement lorsqu’il est devenu objet de dialogue. »[10]  Déjà, quelques formes de liens attentionnés se rendent visibles : des propositions d’entraide entre voisins (- création de groupes whatsapp afin de s’assurer de la santé des personnes isolées dans l’immeuble, possibilité de faire les courses des plus fragiles…), des créations de groupes skype, zoom et whatsapp permettant des appels simultanés pour dîner entre copains, pour maintenir du lien.   « La vie change sans cesse et sans cesse, il y a des choses qui exigent de discutées. À toutes les époques, les hommes qui vivent ensemble auront à traiter des questions qui sont du ressort de la sphère publique – qui « sont dignes d’en discuter en public ».[11] Comment du monde, de l’espace, peut-il encore s’installer entre nous ? Quels sont les espaces de soin possibles ? Car si la vie de l’humanité semble aujourd’hui ne reposer que sur la médecine, l’humanité de nos vies tient aux relations de soin.

S’engage ainsi la possibilité d’applaudir de concert de sa fenêtre le personnel mobilisé dans les hôpitaux afin de lui manifester tout son soutien. Manifestation plurielle et spontanée. Moment de fédération dans la dispersion. Moment d’incarnation des liens à travers le clappement des mains et les voix à l’unisson. Moment permettant d’extérioriser les angoisses étouffées. Moment de présence partagée. Une manière peut-être pour nous de soigner le personnel médical. Une possibilité de réciprocité alors même que tout semble nous séparer actuellement de leur réalité. Nous voyons des chiffres et des statistiques tomber, ils [pres]sentent les cadavres arriver. 

Temps du soi et temps du monde

Si je ressens personnellement, pour le moment, une forme d’apaisement dans mon isolement, c’est parce que depuis quelques mois, je me sentais à contretemps. A côté du monde. La phase d’écriture d’une thèse implique des périodes de repli sur soi afin de s’immerger totalement dans son sujet. Et cet isolement est accentué par les modalités même de la thèse qui oblige à ne pouvoir compter que sur soi. Si tu ne la fais pas personne ne l’écrira à ta place. Pas de cadre de travail. Pas d’objectifs à court terme. Pas de consignes claires. Pas d’horaires à respecter. Pas de rémunération. Pas de rupture entre soi et sa thèse, son lieu de travail et son chez soi. Tu ne sais pas exactement ce que tu dois faire mais tu dois la faire. Tu l’as choisi mais tu ne sais plus pourquoi. Tu ne sais pas comment la faire mais tu vas la faire. Cette thèse est comme une seconde peau qui te suit partout où tu vas. Et tu en découvres les contours chaque jour.
Ainsi mon isolement entre en phase avec le confinement de la société – voir même avec celui du globe. Et je ne crois pas que mon sentiment premier témoigne seulement d’un désir égoïste de voir sa condition partagée, mais bien plutôt de l’apaisement ressenti par le vécu d’une temporalité commune. Et j’ai appris que cette quiétude pouvait être ressentie par d’autres ermites, par ceux qui avaient pourtant cherché volontairement refuge loin des villes agitées, dans les montagnes par exemple en devenant bergers[12]. Un contretemps – qui, rattrapé par le ralentissement général des rythmes de vie leur permettrait aujourd’hui à eux aussi de se sentir en harmonie avec le monde.  C’est en lien avec la temporalité du monde qu’ils vivent le mieux ce retrait. Ainsi c’est bien cette accélération des rythmes de vie qui nous est insupportable et que certains choisissent de fuir afin de ne plus se sentir agresser par celui-ci. C’est davantage une quête de décélération qu’un retrait du monde des hommes qui semble ainsi recherché. Car ces retraites ne se font pas toujours sans ambivalence : elles impliquent en même temps un décalage social et des ruptures de liens.  Si dans l’isolement, il est possible de se sentir en harmonie avec un monde spirituel et métaphysique, c’est en le partageant que ce monde devient humain. Dans cette solitude, « l’homme est en compagnie de lui-même sans perdre pour autant le contact avec les autres hommes : il n’en a pris que provisoirement congé, tel le philosophe ou l’artiste qui a besoin de moments de solitude, de se retirer du monde, pour pouvoir œuvrer, penser, pour se livrer à la seule activité de la pensée qui « ne requiert et n’implique pas nécessairement d’auditeurs[13]».
Tout se passe comme si la décroissance économique permettait la réalisation de nouvelles utopies - tant clamé par certains courants d'écologie politique pour changer de modèle économique - et nous offrait l’occasion de tester d’autres possibles en nous obligeant à sortir des cadres préétablis et des protocoles habituels pour éveiller notre créativité[14].


Le sens du soin.

Mais pour les personnels mobilisés par la crise sanitaire – personnels de santé majoritairement - c’est tout l’inverse. Si nous sommes tous patients, dans l’immobilité, dans l’attente, le souffle coupé, pour les soignants, l’accélération des rythmes est exponentielle[15].  Comment vont-ils vivre ou survivre à ce décalage des temporalités- décalage du corps soignant avec le reste du monde ?

Alors même les personnels de santé semblaient perdre progressivement le sens de leur métier, tout se passe comme si la société ne reposait plus que sur la médecine. Alors même que les grèves des urgences hurlaient à l’impossibilité de soigner, que vont révéler ces événements sur les fondements et les principes du médical ?  Si en ces sombres temps, l’autorité des soignants et des scientifiques semble reconquérir progressivement la confiance de la population, sur quoi est-elle fondée ? Sur quoi la fonder afin que puisse se regagner une confiance jusqu’alors fragilisée ?

Notre gratitude infinie envers leur « dévouement » actuel est-elle durable et suffisante ? Si ce dévouement a une valeur tout aussi morale que politique - risquer sa vie pour la collectivité - il ne peut être viable sur le long terme sans épuiser le personnel de santé et être source de souffrance. Le soin ne peut reposer sur la seule bonté charitable de certains, bien que reconnus par d’autres.  Il instaurerait une division dans le monde entre ceux qui donnent et ceux qui reçoivent, sans échange, sans réciprocité possible. Le soin ne peut être sacrificiel, et s’il prend cette tournure actuellement – et ce bien avant la pandémie -c’est bien parce les personnels de santé sont amenés à pallier le désengagement des politiques publiques.  La situation de la médecine actuelle traduit bien plutôt un manque de soin : de la part des dirigeants étatiques envers l’institution hospitalière, de la part de l’institution managériale envers le personnel « soignant ». Le monde médical est en demande de soin : expression d’un besoin d’humanité.  Quelles sont ainsi les conditions du soin dans la médecine ? Si la médecine a encore un sens, en quoi le soin peut-il en être l’orientation ?  

Comment cette crise sanitaire peut-elle contribuer à renforcer l’identité professionnelle des soignants ? Alors même que des divisions régnaient au sein des différents corps de métiers, la crise sanitaire peut permettre aux personnels de santé de faire communauté nouvelle. Comment les personnes mobilisées vont-elles se subjectiver en tant que soignant à partir de cet événement sanitaire? Comment ce temps de l’urgence peut-il participer à redonner du sens à leur métier ? Finalement sommes-nous en train de vivre un retour des paradigmes de l’urgence, de la guérison, du secours, qui viendraient vérifier la primauté de la rationalité scientifique et technique en médecine ? Ne risquons-nous pas de renouer avec les illusions transhumanistes d’immortalité qui permettent aussi d’apaiser les frustrations modernes engendrées par les limites des sciences médicales. « La nouvelle rationalité médicale a trouvé ses limites du fait même de sa puissance. Elle n’a pas trouvé sa limite parce qu’elle a rencontré des bornes extérieures mais parce qu’elle a, dans son progrès, suscité des antagonismes et provoqué, par les moyens mêmes de ses succès, de nouvelles sortes d’échecs.»[16] La médecine moderne a été tenté de s’éloigner des aventures d’un soin imprévisible et immaitrisable afin d’évacuer toute possibilité de frustration liée à d’éventuelles échecs techniques, mais elle a été vite rattrapée par l’augmentation des maladies chroniques et l’allongement de l’espérance de vie qui rendent problématique une définition de la médecine à l’aune de la guérison. Les temporalités médicales se voyaient évoluer vers un accompagnement des patients sur la durée – en médecine, soins palliatifs, soins de rémission - réaffirmant la place essentielle de la relation et de la confiance dans le soin. Elles venaient ainsi s’opposer d’elles-mêmes aux objectifs de rentabilité, de codification des actes, à l’interchangeabilité des infirmiers, qui justement signaient l’impossibilité de soigner.  Ainsi comment ce retour au secours vital et à l’instant de survie va-t-il être vécu par le personnel hospitalier ? La crainte actuelle de tous les soignants qui nous entourent est une crainte de transmettre le virus plus que de ne l’attraper, une crainte de ne pas pouvoir protéger ceux qu’ils devraient pourtant pouvoir sauver. Comment vont ressortir alors nos soignants avec tous ces morts annoncés ? Comment vont-ils supporter de ne pas avoir les moyens de sauver tout le monde ? Cette impossibilité de guérir qui s’annonce face à l’afflux d’un trop grand nombre de patient, ce taux de mortalité élevé auquel les soignants vont se confronter, peut se révéler source de grande souffrance. Mais il ne faut pas oublier que si la crise sanitaire confronte les soignants à un taux de mortalité très important dans un intervalle de temps réduit, il leur permet aussi de guérir une grande partie des contaminés. Cette crise va-t-elle venir confirmer que soigner c’est sauver ? Soigner c’est l’art de guérir, l’art de ne pas laisser mourir ? Là serait le sens du soin retrouvé ? Mais que deviendrait alors ce sens de la médecine renouvelé lorsque la tempête viendrait à s’apaiser ? Si l’intensité de l’événement peut offrir aux soignants l’occasion de renouer avec le sens de leur métier, de se réapproprier leur identité soignante, comment celle-ci peut-elle se maintenir une fois l’urgence (dé)passée ? Quelle responsabilité du soignant est en train de se révéler ?

Que se noue-t-il ainsi dans ce temps de l’urgence?

Sans conceptualisation adéquate le danger n'est pas seulement la déformation la pratique médicale, mais l'oubli de son sens. « La pensée n’étant plus liée à l’événement, comme le cercle demeure lié à son centre, est d’astreinte, soit perdre complètement sa signification, soit réchauffer de vieilles vérités qui ont perdu toute pertinence concrète » Or c’est précisément l’oubli des expériences de soin, de leur éprouvé qui nous conduisent à la désolation du monde, et nous empêche d’en produire des reprises.

« Alors que pour l’acte et la production, la primauté du but sur les moyens est absolument valable, les choses sont précisément inverses dans l’action : ce sont toujours les moyens qui apparaissent comme l’élément décisif. »[17]  Il nous semble qu’une erreur consisterait à restreindre le sens du soin à l’objectif de guérison et à sa fonction de secours plutôt que d’aller le saisir dans l’ensemble des liens qui se solidarisent. Les réponses gouvernementales et les moyens apportés ne sont pas satisfaisants tant ils semblent éloignés de la réalité des demandes et du vécu des acteurs. Les grèves ont fédéré l’ensemble des soignants, la crise sanitaire continuent de les souder contre une logique de rentabilité bien trop enclenché. L’impossibilité actuelle de soigner témoigne aussi de ce que la sensation de travail mal fait est désubjectivante et qu’un travail mal fait pour un soignant c’est un travail fait dans l’urgence, sans les moyens adaptés, dans un temps subi, sans lien. Et ce sentiment sera d’autant plus douloureux quand les personnels médicaux vont être contraints de faire des choix vitaux décisifs, lorsqu’ un tri des patients devra être effectué par manque de budget, et nécessitera la création de nouveaux critères arbitraires.[18] En quoi ce patient est-il prioritaire sur tel autre? En quoi sa vie est plus digne d’être soutenue qu’une autre ? Parce qu’elle serait plus viable, plus rentable pour la collectivité ?

Peut-être pourrions-nous suggérer que le sens de la médecine et la subjectivation des soignants en tant que tels va pouvoir se ressaisir, moins depuis la mission de secours du soignant vers le patient, qu’à l’aune de l’ensemble des solidarités, des engagements et des relations de soin qui pourront se nouer entre les soignants, dans les hôpitaux, au sein des équipes, entre les équipes, entre les structures… Il semblerait qu’il se crée déjà dans certaines structures hospitalières des distinctions entre ceux qui s’engagent dans le présent et ceux qui s’en sont retirés immédiatement – bien que leurs justifications soient recevables.  

Du soin semble surgir des hôpitaux malgré tout, malgré son invisibilisation, malgré l’effort qu’il demande, malgré les difficultés, malgré Du soin tente de faire irruption dans le présent interrompant le déni irresponsable des dirigeants. Penser qu’un soignant possède des qualités naturelles qui le rendent comme tel est évidemment une erreur. De même, imaginer que le soin est réductible à un statut professionnel est une imposture. C’est d’ailleurs me semble-t-il pour cette raison, que les professionnels de santé tentent de faire entendre qu’avec les moyens actuels, ils ne peuvent pas soigner. Être soignant est une posture qui prend sens en relation, et qui nait du rapport que l’on peut entretenir avec l’autre. Et si la médecine nous semble parfois inhumaine c’est bien parce que ce soin est une condition de notre humanité.  Si au centre du soin, on trouve un souci des hommes, c’est aussi au moment où l’homme soigne et prend les hommes en souci qu’il se révèle à lui-même – soignant et humain.


Affaire à suivre…

 

[1] « Vivre ensemble dans le monde : c’est dire essentiellement qu’un monde d’objets se tient entre ceux qui l’ont en commun, comme une table est située entre ceux qui s’assoient autour d’elle ; le monde, comme tout entre-deux, relie et sépare en même temps les hommes. » Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, Agora, 1961, [1958]. p. 92.

[2]Hannah Arendt, « Karl Jaspers. Citoyen du monde ? », tr.fr. Jacques Bontemps, in Vies politiques [Men in Dark Times, 1968, augmenté en 1971], Gallimard, 1986, p.96.

[3] Hannah Arendt, La nature du totalitarisme [1953-1954], tr.fr. Michelle-Irène Brudny, Payot et Rivages, Paris, 2018, p.77.

[4] Hannah Arendt, Idéologie et terreur, §55, tr. fr. Marc de Launay, Paris, Hermann, coll. « Le Bel aujourd'hui », 2008, p. 112.

[5] Hannah Arendt, La nature du totalitarisme [1953-1954], tr. fr. Michelle-Irène Brudny, Payot et Rivages, Paris, 2018, p. 80.

[6] . H. Arendt, Les origines du totalitarisme. Le système totalitaire, trad. J. L. Bourget et al., Paris, Seuil, coll. « Points », 1972, p. 229.

[7] Hannah Arendt, « Waldemar Gurian. 1903-1954 », tr.fr. Eric Adda et Didier Don, in Vies politiques [Men in Dark Times, 1968, augmenté en 1971], Gallimard, 1986. « Il avait accompli ce qui est notre tâche à tous : établir sa demeure en ce monde et la bâtir sur la terre grâce à l’amitié » p.109.

[8] NB : comme les cartes bleues permettant des paiements sans contact – alors même que justement et paradoxalement les cartes bleues sont en contact avec la machine.

[9] Hannah Arendt, « Waldemar Gurian. 1903-1954 », tr.fr. Eric Adda et Didier Don, in Vies politiques [Men in Dark Times, 1968, augmenté en 1971], Gallimard, 1986, p.109.

[10] Hannah Arendt, « De l’humanité dans de « sombres temps » Réflexions sur Lessing », in Vies politiques [Men in Dark Times, 1968, augmenté en 1971], tr.fr. Barbara Cassin et Patrick Lévy, Gallimard, 1986, p.34-35.

[11] Hannah Arendt, « Pensée et action. Discussion télévisée avec des amis et des collègues à Toronto (du 3 au 6 novembre 1972). », Edifier un monde. Interventions 1971-1975, tr. fr. Mira Köller et Dominique Séglard, Editions du Seuil, 2007, p.103.

[12] Se demander si les moines qui ont aussi choisi l’isolement ressentent la même chose, si se savoir à contretemps est pour eux appréciable.

[13] La Vie de l’esprit, I, La Pensée, op. cit., p. 116-143.

[14] Inventivité nécessaire aux professeurs qui, à distance, continuent de faire classe à leurs élèves, aux parents qui tentent de divertir leurs enfants, à tous ceux qui souhaitent – et peuvent - être en lien avec le monde malgré l’isolement.

[15] Je ne vais pas parler ici de toutes les personnes qui font fonctionner les supermarchés, les entreprises encore nécessaires et dont le travail est aussi très important. Nous pourrions nous demander en quoi eux-aussi font finalement partie de ceux qui nous soignent. Et si finalement ils ne font pas partie eux aussi de ceux que l’on applaudira.

[16] Georges Canguilhem, « Puissance et limites de la rationalité en médecine » [1978], in Études d’histoire et de philosophie des sciences, Paris, Vrin, 1968, 7e éd. : 1994, p. 395.
NB : De la même manière, on pourrait penser en quoi cette crise sanitaire révèle des limites internes au processus de globalisation : limite de la limitation des coûts, de la limitation des services publics…

[17] Hannah Arendt, « Hermann Broch. 1886-1951. », tr. fr. Albert Kohn, in Vies politiques [Men in Dark Times, 1968, augmenté en 1971], Gallimard, 1986, p. 182-183. « La catégorie du but et des moyens à laquelle tout acte et toutes productions sont nécessairement liés s’avère toujours ruineuse pour l’action. Car l’acte, comme la production, part de la supposition que le sujet des actes connaît pleinement aussi bien le but à atteindre que l’objet à produire et qu’il s’agit seulement de procurer les moyens appropriés à cette fin. Cela à son tour suppose un monde dans lequel il existe une seule volonté ou bien qu’ils s’organisaient de telle sorte que tous les moi-sujets soient suffisamment isolés l’un de l’autre pour ne pas se faire obstacle avec leur fin et leur but. Pour l’action, inversement, le principe qui est valable est qu’il existe une infinité d’intentions et de visées qui se coupent et se recoupent et qui, toutes ensemble, dans leur immensité, représentent le monde à l’intérieur duquel il importe d’agir, dans celui-ci, jamais aucune fin ni aucune intention n’ait été atteinte ni réalisée telle qu’on les avait dans l’esprit à l’origine. Cette description également (et ce qui en résulte : le caractère de frustration inévitable, la vanité apparente de toute action) est insuffisante et défectueuse, dans la mesure où elle se règle elle aussi précisément sur l’acte de faire, c’est-à-dire sur la catégorie du but et des moyens. »

[18] Induisant des sentiments de culpabilité et d’injustice terrible chez les soignants qui vont devoir faire ces choix,  et chez les patients et familles des patients qui se sentiront lésés et abandonnés. Ces patients seront-ils considérés comme les nouveaux soldats inconnus morts pour la patrie? 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.