Chasse au trésor

Jour 5. 21.03. 2020. Chasse au trésor

“Par cinq brasses sous les eaux,
Ton père englouti sommeille :
De ses os naît le corail,
De ses yeux naissent les perles.
Rien chez lui de corruptible
Dont la mer ne vienne à faire
Quelque trésor insolite … ”[1]

Nous sommes quelque peu précautionneux face aux espoirs que laisse émerger l’apparition de cette effusion solidaire qui semblait enfouie dans les bas-fonds d’une société accoutumée aux conduites individualistes. S’il y a bien des événements – guerres, attentats, épidémies, révolutions, catastrophes naturelles et technologiques[2] - qui donnent naissance à de nouveaux élans collectifs, ces derniers semblent s’éteindre aussi subitement qu’ils ne sont apparus. Le sursaut actuel d’engagements pour le monde, la conscientisation de notre interdépendance socio-économique, la valorisation de nos services publics et des principes démocratiques [d’égalité et de liberté] nous laissent malgré tout perplexe face aux promesses de changement qu’ils présument. Si ces actions et ces réflexions témoignent de la considération des individus pour le vivre-ensemble et d’un désir de prendre soin des autres malgré les risques vitaux parfois encourus, rien ne peut nous assurer de leur pérennité. Pour exemple, la ferveur compassionnelle et citoyenne, qui s’est manifestée suite aux attentats parisiens de 2015, s’est progressivement dissous dans la routine quotidienne, attestant de sa fugacité. Tout se passe comme si cet enthousiasme populaire était condamné à l’oubli chez ceux même qui l’ont pourtant décelé. « L’histoire la plus intime de l’âge moderne pourrait être racontée sous la forme d’une parabole comme la légende d'un trésor sans âge qui, dans les circonstances les plus diverses, apparaît brusquement, à l'improviste, et disparaît de nouveau dans d'autres conditions mystérieuses, comme s'il était une fée Morgane. Il existe alors, sans doute, beaucoup de bonnes raisons pour croire que le trésor n'a jamais été une réalité mais un mirage, que nous n'avons affaire ici à rien de solide mais à une apparition, et la meilleure de ces raisons est que le trésor est jusqu'ici resté sans nom. »[3] Si un trésor semble aujourd’hui refaire surface avec la crise sanitaire, que manifeste-t-il que nous ne pourrions délaisser ?

Ce trésor fugace, Arendt le percevait sous les noms de « liberté publique » ou de « bonheur public ». Plus que conceptuels, ces deux termes qualifiaient avant tout une même expérience, l’« expérience d’être libre »[4]. Celle-ci « consistait dans le droit du citoyen à accéder à la sphère publique ; à prendre part à l’exercice de la puissance publique.»[5] Ce qui semble inévitablement se perdre selon elle, c’est la joie de la participation à la vie publique. Pour Hannah Arendt, la publicité est à la source d’un bonheur qui surpasse tout bien-être privé. « Les activités liées à ces affaires ne constituaient nullement un fardeau mais procuraient à ceux qui les exerçaient en public un sentiment de bonheur qu’ils ne pourraient puiser nulle part ailleurs. [6]» Cette liesse animait l’esprit révolutionnaire. « Les hommes savaient qu’ils ne pouvaient pas être totalement « heureux » s’ils ne jouissaient que d’un bonheur circonscrit à leur seule vie privée. »[7] Et c’est cette forme de liberté publique que craignaient également de perdre les Résistants à la Libération. « Après quelques courtes années, ils furent libérés de ce qu'ils avaient pensé à l'origine être un 'fardeau' et rejetés dans ce qu'ils savaient maintenant être l'idiotie sans poids de leurs affaires personnelles, une fois de plus séparés du 'monde de la réalité' par une épaisseur triste, l'épaisseur triste d'une vie privée axée sur rien sinon sur elle-même. »[8]

Cette responsabilité qui s’affirme dans des actions solidaires « n’a rigoureusement rien à voir avec des impératifs moraux »[9] que l’individu s’imposerait à lui-même. Elle est moins fondée sur des valeurs individuelles ou sur des injonctions hétéronomes que sur une expérience commune. Elle est moins orientée par un devoir de bonté[10] que par les liens que j’entretiens avec les autres par mes paroles et mes actions. C’est cet « entre-nous » que les hommes tentent de préserver par le soin qu’ils se pourvoient aujourd’hui les uns aux autres. Et c’est ce même soin qui leur permet de résister dans l’isolement à la tentation du retrait en soi. Nombreux sont les psychologues qui conseillent de s’inscrire dans des actions solidaires afin de pallier les risques de désolation et de dépression. Ce trésor est pour nous un soin. Ce trésor est le soin. Il nous faut l’authentifier afin d’offrir une durabilité à sa fragilité. Tant qu’il y aura des témoins et des témoignages, ce qui peut disparaitre restera latent. Allons recueillir les perles[11] de l’actualité afin que nos témoignages deviennent non seulement un moyen d’accorder une forme de visibilité à ce qui disparait nécessairement, mais aussi en même temps, d’éviter son invisibilisation. « Tout ce qui paraît en public peut être vu et entendu de tous, jouit de la plus grande publicité possible » [12] Le récit de toutes ces expériences singulières et apparemment isolées permet leur émergence dans le domaine public. Ouvrons-nous aux récits de soin qui permettent de nous maintenir liés malgré nos angoisses, notre effroi. Chaque fois que nous racontons des expériences qui ne sont possibles aujourd’hui que dans l’enfermement de la sphère privée ou dans l’invisibilité, nous les replaçons dans la sphère publique et les réinscrivons dans le monde où elles prennent réalité[13]. « C’est la présence des autres voyant ce que nous voyons, entendant ce que nous entendons, qui nous assure de la réalité du monde et de nous-mêmes »[14] Toutes ces actions et ces paroles solidaires, ces regards attentifs, ces écoutes réciproques permettent d’exercer aujourd’hui notre responsabilité pour le monde que nous constituons. En prenant conscience de toutes ces postures anodines et ordinaires qui entre-tiennent le monde, nous pouvons croire aux autres possibles. Il s’agit de laisser surgir entre nous de nouvelles possibilités en organisant autrement nos liens. C’est parce que nous sommes capables de créer d’autres relations que d’autres formes de vivre-ensemble deviennent possibles. Ce qu’il y a encore de commun à tous nos soins, c’est leur pouvoir subjectivant. C’est bien par le soin, par une forme de décentrement de soi, de sortie hors de soi, que l’on peut s’affirmer. Il révèle notre sensibilité à l’égard du monde. C’est-à-dire que toute action de soin, en manifestant l’attachement de l’individu pour le monde, le dévoile à lui-même et aux autres.

 « Partout où il se trouve des hommes, des femmes, des enfants, qu’ils soient vieux ou jeunes, riches ou pauvres, nobles ou vils, sages ou stupides, ignorants ou instruits, chacun s’attache au désir d’être vu, entendu, discuté, approuvé et respecté par les gens qui l’entourent et qu’il connaît.»[15] Au moment où j’agis avec d’autres, orienté par une passion pour la justesse et la justice, je me désidentifie de mes différents rôles sociaux pour me distinguer singulièrement en tant que citoyen. Je me défais ainsi de tous les personnages que je peux représenter dans la sphère sociale pour manifester ma personne, ma liberté d’agir, ma perspective du monde. Celui qui agit en vue du monde apparait avant tout en tant qu’homme agissant, au-delà de toutes les catégorisations sociales. « Dans cette nudité, dépouillés de tous les masques – de ceux que la société fait porter à ses membres aussi bien que de ceux que l’individu fabrique pour lui-même dans ses réactions psychologiques contre la société – ils avaient été visités pour la première fois dans leurs vies par une apparition de la liberté, non certes, parce qu’ils agissaient contre la tyrannie et contre des choses pires que la tyrannie – cela était vrai pour chaque soldat des armées alliées – mais parce qu’ils étaient devenus des challengers, qu’ils avaient pris l’initiative en main et par conséquent, sans le savoir ni même le remarquer, avaient commencé à créer cet espace public entre eux où la liberté pouvait apparaître. »[16] La multiplicité des réseaux de la Résistance permettait la création de mondes miniatures et l’émergence d’une visibilité dans la clandestinité. Si le régime politique contraignait les Résistants aux actions discrètes et anonymes, ils réussissaient malgré tout à créer d’autres formes de publicité entre eux, à préserver des espaces de liberté grâce aux liens qu’ils nouaient. Dans l’intersubjectivité, se libéraient de nouvelles formes de visibilité et de présence au monde. « Ils s’étaient aperçus que celui qui a « épousé la résistance, a découvert sa vérité », qu’il cessait de se chercher « sans jamais accéder à la prouesse, dans une insatisfaction nue », qu’il ne se soupçonnait plus lui-même d’« insincérité », d’être « un acteur de sa vie frondeur et soupçonneux », qu’il pouvait se permettre d’« aller nu ». »[17] Aller nu, retirer son masque, ce n’est pas accéder à une authenticité originelle, ce n’est pas renouer avec un état de nature qui renierait toute identité sociale. C’est au contraire, jouer sur ses apparences, se décentrer de ses appartenances sans les renier pour s’ouvrir à l’altérité, à la réalité. Car « pour nous l'apparence -ce qui est vu et entendu par autrui comme par nous-mêmes -constitue la réalité. » [18] Celui qui apparait dans le monde n’est plus seulement Madame ou Monsieur « Dupont, philosophe froussard, ou propriétaire chrétien, ou humaniste adultère. On a le choix, vraiment.

Mais l’enfer doit être ainsi : des rues à enseignes et pas moyen de s’expliquer. On est classé une fois pour toutes.

Vous, mon cher compatriote, pensez un peu à ce que serait votre enseigne. Vous vous taisez ? Allons, vous me répondrez plus tard. »[19]

 

 

 

 

[1] William Shakespeare, La Tempête [The Tempest, I, 2. 400], trad. P. Leyris, Œuvres complètes, t. XII, p.57, Le Club Français du Livre, Paris, 1961. « Full fathom five thy father lies. Of his bones are coral made : Those are pearls that were his eyes. Nothing of him that doth fade, But doth suffer a sea-change Into something rich and strange… »

[2] On pense par exemple à Fuskushima ou Tchernobyl.

[3] Hannah Arendt, La crise de la culture. Huit exercices de pensées politiques, Gallimard, 1972, tr. Fr. Patrick Levy.p.13.
« Les premiers à oublier ce qu'était le trésor furent précisément ceux qui l'avaient possédé et l'avaient trouvé si étrange qu'ils n'avaient même pas su quel nom lui donner. Sur le moment, ils n'en furent pas tourmentés; s'ils ne connaissaient pas leur trésor, ils savaient assez bien le sens de ce qu'ils faisaient- qu'il était au-delà de la victoire et de la défaite: « L'action qui a un sens pour les vivants n'a de valeur que pour les morts, d'achèvement que dans les consciences qui en héritent et la questionnent. »[3] » Hannah Arendt, La crise de la culture. Huit exercices de pensées politiques, Gallimard, 1972, tr. Fr. Patrick Levy, p.14-15.
« La perte, en tout cas peut-être inévitable en termes de réalité politique, fut consommée par l'oubli, par un défaut de mémoire qui atteignit non seulement les héritiers, mais, pour ainsi dire, les acteurs, les témoins, ceux qui, un moment fugitif, avaient tenu le trésor dans leurs mains, bref, ceux qui l'avaient vécu. » Hannah Arendt, La crise de la culture. Huit exercices de pensées politiques, Gallimard, 1972, tr. Fr. Patrick Levy, p.14.

[4] Hannah Arendt, « Chapitre premier. Le sens de la révolution », in De la révolution [1963], tr. fr. Marie Berrane avec la collaboration de Johan-Frédérik Hel-Guedj, Gallimard, 2012, p.47.

[5] Hannah Arendt, « Chapitre III. La quête du bonheur », in De la révolution [1963], tr. fr. Marie Berrane avec la collaboration de Johan-Frédérik Hel-Guedj, Gallimard, 2012, p.193.

[6] Hannah Arendt, « Chapitre III. La quête du bonheur », in De la révolution [1963], tr. fr. Marie Berrane avec la collaboration de Johan-Frédérik Hel-Guedj, Gallimard, 2012, p.180.

[7] Hannah Arendt, « Chapitre III. La quête du bonheur », in De la révolution [1963], tr. fr. Marie Berrane avec la collaboration de Johan-Frédérik Hel-Guedj, Gallimard, 2012, p.193.

[8] Hannah Arendt, La crise de la culture. Huit exercices de pensées politiques, Gallimard, 1972, tr. Fr. Patrick Levy.p.11-12.
Voir aussi : « ce qui les attendait, ce n’était pas seulement la libération bienvenue de l’occupation allemande, mais aussi la libération du « fardeau » des affaires publiques. Il faudrait retourner à l’épaisseur triste*de la vie et des affaires personnelles, à la tristesse stérile d’avant-guerre, quand une malédiction paraissait flotter sur tout ce que l’on n’entreprenait » Hannah Arendt, « Chapitre VI. La tradition révolutionnaire et son trésor perdu », in De la révolution [1963], tr. fr. Marie Berrane avec la collaboration de Johan-Frédérik Hel-Guedj, Gallimard, 2012, p.423.

[9] Hannah Arendt, « Karl Jaspers. Eloge. » [1958], tr.fr. Jacques Bontemps et Patrick Lévy, in Vies politiques [Men in Dark Times, 1968, augmenté en 1971], Gallimard, 1986, p.87.

[10] Des actions fondées sur des éthiques du bien et du mal, sur des devoirs moraux ont moins de chance de perdurer si elles ne sont pas incorporées par l’individu.

[11] A la manière de Benjamin. « Comme le pêcheur de perles qui va au fond de la mer, non pour l’excaver et l’amener à la lumière du jour, mais pour arracher dans la profondeur le riche et l’étrange, perles et coraux, et les porter, comme fragments, à la surface du jour, il plonge dans les profondeurs du passé, mais non pour le ranimer tel qu’il fut et contribuer au renouvellement d’époques mortes. Ce qui guide ce penser est la conviction que s’il est bien vrai que le vivant succombe aux ravages du temps, le processus de décomposition est simultanément processus de cristallisation ; que dans l’abri de la mer — l’élément lui-même non historique auquel doit retomber tout ce qui dans l’histoire est venu et devenu — naissent de nouvelles formes et configurations cristallisées qui, rendues invulnérables aux éléments, survivent et attendent seulement le pêcheur de perles qui les portera au jour : comme “éclats de pensée” ou bien aussi comme immortels Urphänomene »  
Hannah Arendt, « Walter Benjamin.1892-1940 », in [Men in Dark Times, 1968, augmenté en 1971,Vies politiques, Gallimard, 1986, p.305.

[12] Hannah Arendt, « Le domaine public et le domaine privé », in Condition de l’homme moderne, tr.fr. Georges Fradier, Calmann-Levy, 1961 et 1983, p.89- 90.

[13] Cf.Hannah Arendt, « Le domaine public et le domaine privé », in Condition de l’homme moderne, tr.fr. Georges Fradier, Calmann-Levy, 1961 et 1983, p.89- 90. « Comparées à la réalité que confèrent la vue et l'ouïe, les plus grandes forces de la vie intime -les passions, les pensées, les plaisirs des sens -mènent une vague existence d'ombres tant qu'elles ne sont pas transformées (arrachées au privé, désindividualisées pour ainsi dire) en objets dignes de paraitre en public. C 'est la transformation qui se produit d'ordinaire dans le récit et généralement dans la transposition artistique des expériences individuelles. Mais cette transfiguration n'exige pas nécessairement les ressources de l'art. »

[14] Hannah Arendt, « Le domaine public et le domaine privé », in Condition de l’homme moderne, tr.fr. Georges Fradier, Calmann-Levy, 1961 et 1983, p.90.

[15] Hannah Arendt, « Chapitre III. La quête du bonheur », in De la révolution [1963], tr. fr. Marie Berrane avec la collaboration de Johan-Frédérik Hel-Guedj, Gallimard, 2012, p.180. « La vertu de ce désir passionné, il l’appelait l’ « émulation , le désir d’être meilleur qu’autrui, et son vice, il l’appelait l’ambition », parce qu’elle « vise le pouvoir comme moyen de se distinguer »[15] »[15]

[16] Hannah Arendt, La crise de la culture. Huit exercices de pensées politiques, Gallimard, 1972, tr. Fr. Patrick Levy.p. 12-13.

[17] Hannah Arendt, La crise de la culture. Huit exercices de pensées politiques, Gallimard, 1972, tr. Fr. Patrick Levy.p. 12-13.
Voir aussi : Hannah Arendt, « Chapitre VI. La tradition révolutionnaire et son trésor perdu », in De la révolution [1963], tr. fr. Marie Berrane avec la collaboration de Johan-Frédérik Hel-Guedj, Gallimard, 2012, p.423.

 « Le trésor, pensait-t-il, consistait à s’être « trouvé lui-même », à ne plus se soupçonner d’insincérité, à ne plus avoir ni masque ni faux-semblant pour se montrer, à apparaître partout tel qu’il était aux autres et à lui-même, à pouvoir se permettre « d’aller nu ». Ces réflexions sont éloquentes en ce qu’elle témoigne du repli involontaire sur moi-même et du bonheur d’apparaître, dans des faits et des énoncés sans équivoque ni introspection, inhérents à l’action. Et pourtant, elles sont sans doute trop modernes, trop égocentrique pour accéder avec toute la précision désirable au cœur même de cet héritage qui n’est précédé d’aucun testament »

[18] Hannah Arendt, « Le domaine public et le domaine privé », in Condition de l’homme moderne, tr.fr. Georges Fradier, Calmann-Levy, 1961 et 1983, p.89- 90.

[19] Albert Camus, La chute, Gallimard,1956, p.56-57.

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