René Urtreger à New York

Cette semaine, à New York, le festival French Quarter a rassemblé sur trois jours, la fine fleur du jazz français. Parmi les artistes conviés, des nouveaux talents, des musiciens chevronnés et une légende, le pianiste René Urtreger, en concert à New York pour la première fois de sa carrière.

René Urtreger © Martial Peres René Urtreger © Martial Peres

Cette semaine, à New York, le festival French Quarter a rassemblé sur trois jours, la fine fleur du jazz français. Parmi les artistes conviés, des nouveaux talents, des musiciens chevronnés et une légende, le pianiste René Urtreger, en concert à New York pour la première fois de sa carrière.

René Urtreger a 80 ans, mais, ce dimanche, trois jours avant son premier concert new-yorkais, il affiche un regard d’enfant. Les yeux ronds comme des billes, il admire la vue grandiose qui s’étend depuis les baies vitrées de son hôtel. Il cherche à reconnaître certains buildings, s’interroge sur les distances entre les bâtiments puis laisse sa place à un autre contemplateur. Aussi étonnant que cela puisse paraître, Urtreger, l’un des derniers représentants du piano Bebop, l’un des musiciens français qui a le plus côtoyé les stars du jazz américain, n’avait encore jamais joué à New York. Les musiciens américains, les Lester Young, les Sonny Rollins, les Miles, René Urtreger les a accompagnés en France, à Paris, en studio ou en tournée, mais jamais ici, dans la Grosse Pomme.

Rafraichissons-nous la mémoire. René Urtreger est né en juillet 1934. Enfant, il découvre le piano et fréquente le conservatoire. Puis, âgé d’une dizaine d’années, il écoute pour la première fois, les enregistrements de ceux qu’il nomme toujours « les plus grands musiciens de jazz ayant jamais existés, toutes générations confondues », Charlie Parker, Thelonious Monk, Dizzy Gillespie. La révolution Bop est en marche et René Urtreger en fera partie.

Jeune adulte, le pianiste fait ses classes sur scène dans plusieurs clubs parisiens et en particulier au Sully d’Auteuil où il côtoie Sacha Distel. Puis vient 1954, et ce jour si particulier où il partage la scène avec deux musiciens américains expatriés en France : le saxophoniste Don Byas et le trompettiste Buck Clayton. Depuis quelques années, la France et les Etats-Unis entretiennent de riches relations artistiques. Josephine Baker avait concouru à importer le jazz en France. Après la guerre, les GI afro-américains décrivent dans leurs récits de l’Europe, Paris, une ville qu’ils imaginent sans racisme, où Blancs et Noirs peuvent échanger, se rencontrer. Certains artistes séjournent régulièrement en France. D’autres, comme James Baldwin ou Richard Wright, franchissent le pas et viennent s’y installer. René Urtreger baigne dans ces échanges transatlantiques stimulants. Il s’en nourrit. Progressivement, il bénéficie d’une excellente réputation parmi les Américains de passage. On vient faire le bœuf avec lui, on fait appel à ses services lors de tournées européennes.

Entre 1956 et 1957, Urtreger vit alors une de ses collaborations les plus fructueuses, les plus connues aussi, celle qu’il entretient avec le jeune trompettiste Miles Davis. Urtreger rejoint le groupe de Miles et tourne pendant plusieurs semaines au sein de cet ensemble profondément franco-américain (Miles Davis à la trompette, Barney Wilen au saxophone, René Urtreger au piano, Pierre Michelot à la contrebasse et Kenny Clarke à la batterie). Fin 1957, le groupe passe à la postérité grâce à l’enregistrement de la bande originale  du film de Louis Malle Ascenseur pour l’échafaud. L’histoire de l’enregistrement est bien connue. Miles convoque les musiciens, leur énonce quelques séquences harmoniques et les engage dans une séance d’improvisation face aux images du film projetées sur les murs. Plus tard, cet « enregistrement concept » sera parfois analysé comme le signe avant-coureur des orientations musicales que le trompettiste allait bientôt développer avec Milestones et surtout Kind of Blue en 1959.

Après Miles, René Urtreger continue de jouer avec les plus grands : Lionel Hampton, Stan Getz, Chet Baker et Lester Young, lequel le sollicite pour l’enregistrement de son ultime album. Dans les années 1970, les opportunités se font plus rares. Le jazz change, les Américains viennent moins en France. René Urtreger s’essaie à d’autres musiques. Il devient pianiste de variété et joue dans les orchestres de Claude François ou Serge Gainsbourg. Entre 1977 et 1980, grâce au développement de la scène jazz française, Urtreger parvient toutefois à faire son retour au premier plan. Il collabore avec  le saxophoniste Lee Konitz puis rejoint le groupe HUM, formé dans les années 1960, où il retrouve son ancien compagnon de route Pierre Michelot et le batteur Daniel Humair.

Depuis une vingtaine d’années, René Urtreger est salué avec les honneurs qu’il mérite. Il est invité dans nombre de festivals, se produit dans les clubs parisiens et s’est vu placé au cœur de plusieurs concerts hommage. Urtreger est devenu le « Roi René », une fierté nationale, chevalier de la légion d’honneur. Restait pourtant toujours une aberration dans son parcours : en 60 ans de carrière, aucune prestation à New York, la capitale du jazz, la ville de naissance de ce Bebop dont il a fait tout son art. Mercredi soir, le tir a été rectifié. Accompagné du batteur Simon Goubert et du contrebassiste Yves Torchinsky, René Urtreger a pu, pour la première fois, rendre hommage à ses anciens partenaires et inspirateurs, Miles, Monk et Bird, dans l’antre du Jazz at the Lincoln Center, véritable institution new-yorkaise. Urtreger y a interprété certaines de ses plus belles compositions, repris des standards du Bebop, exécuté une très belle version de Half Nelson, et impressionné le public par sa grande dextérité. Faisant preuve d’un sens du swing parfait, d’une grande maîtrise des rythmiques, René Urtreger a su témoigner, face à un public majoritairement américain, de son importante contribution à l’histoire du jazz. Une belle initiative de la part des organisateurs du festival French Quarter et des concerts qui feront certainement date.   

Pauline Guedj

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