Quels enseignements tirer de cette rencontre pour aller plus loin ? - Pierre Laurent secrétaire national du PCF

Rencontre du projet - Pierre Laurent © Conseil National du Parti communiste français

Je veux d'abord remercier tous les intervenants, toutes celles et ceux qui ont répondu à notre invitation, tous les militants des syndicats et associations, tous les militants et dirigeants du parti présents, tous ceux qui ont travaillé à la synthèse de nos débats. Je veux aussi saluer tous ceux qui ont suivi la rencontre sur internet, ce qui est le cas de 5000 personnes au terme de ce weekend, ainsi bien sûr que les camarades qui ont travaillé à cette retransmission.

 

Je crois que la rencontre que nous venons de vivre est un événement. Elle a permis de croiser des approches parfois très différentes et toujours complémentaires. Des intellectuels, des militants sont intervenus, mais cette distinction, si elle a un sens, ne permet pas de rendre compte de la part d'engagement et de savoir des uns et des autres. Ce qui a fait la richesse de cette rencontre et qui peut faire la richesse du processus que l'on essaye de développer, c'est bien la mise en commun de tous les savoirs qu'ils soient universitaires ou populaires pour réussir le changement.

 

Je ferais trois remarques : une première sur l'enjeu de ce que l'on engage à travers cette rencontre, une deuxième sur les contenus que nous avons débattus et puis une dernière sur ce qui nous attend.

 

 

1.Construire un processus d'un type nouveau

 

Dans la restitution des débats, plusieurs personnes ont dit « c'est encore confus ; on a le problème d'identifier les questions ; on doit hiérarchiser les propositions... ». Au terme de ces trois jours et à l'étape actuelle, la question n'est pas, je pense, celle de savoir si on sort de la rencontre avec un beau programme mais plutôt celle de savoir si on engage le travail pour y parvenir de la bonne manière. Cette question me semble être la bonne et être un enjeu politique en tant que tel.

 

Est-ce que l'on est capable de créer un processus politique de type nouveau ? C'est je crois un enjeu essentiel, dont dépend notre capacité à répondre aux urgences sociales, économiques, écologiques, démocratiques, aux urgences politiques de la crise dont nous avons toutes et tous parlé.

 

Notre point de départ, qui est apparu de manière éclatante dans l'enquête de la fondation Gabriel Péri que nous a restituée Michel Maso, c'est que la société française est travaillée à la fois par un rejet croissant du modèle libéral, une indignation face aux injustices et aux inégalités, des valeurs de gauche et, en même temps, par une défiance croissante envers la politique, les responsables et les partis politiques.

 

Ce décalage entre les exigences populaires et les réponses des forces politiques, des forces de gauche en particulier, est une question majeure. C'est même, je dirais, la question essentielle pour celles et ceux qui, comme nous ici, ont une ambition de transformation sociale. L'enjeu, dans cette situation, c'est de faire que les gens n'intègrent pas ce décalage comme une donnée incontournable mais sortent du rôle de spectateurs que les dominants leur assignent pour s'y attaquer.

Alors que le pays vient de vivre un mouvement exceptionnel, ce problème fait qu'il n'est pas impossible qu'à l'issue des échéances de 2012, nous soyons toujours dans une situation politique très compliquée. Cette question n'est d'ailleurs pas nouvelle puisque la société française a été capable de dire non au traité constitutionnel européen à l'issue d'un débat formidable et d'élire, deux ans plus tard, Nicolas Sarkozy.

 

Est-ce qu'on est capable de changer cette situation ? Eh bien, je crois que la rencontre que nous venons de tenir montre qu'il y a des chemins possibles. Une chose est sûre : il ne suffira pas de faire progresser dans la société l'adhésion à telle ou telle proposition. Il faut créer les conditions de la reconquête des pouvoirs et donc de la reconquête de la politique par la majorité du peuple français. Dans la situation que nous vivons, tout doit commencer par cette ambition de remettre le peuple au cœur de notre ambition de transformation sociale. Aussi, la question de la décentralisation de ces rencontres nationales partout dans le pays est très importante.

 

Le processus que nous initions aujourd'hui doit devenir lui-même un acteur du débat politique de la société française. Pas un moyen de préparer certains acteurs de la vie politique comme les partis, en particulier le parti communiste, à gouverner mais bien un acteur de la vie politique au point de la transformer très profondément. Avec le mouvement des retraites, le peuple vient de reprendre la parole, la question est maintenant qu'il la garde.

 

Nous ne visons pas une dynamique populaire de soutien - au PCF ou à telle ou telle force - nous visons une dynamique populaire de création politique, capable d'énoncer ses objectifs et de les rendre incontournables dans le débat politique national. Nous devons permettre aux gens de se sentir assez forts pour dire « voilà ce que la gauche doit et peut faire » dans tous les domaines comme ils ont pu le faire pour le mouvement des retraites.

 

J'ai parfaitement conscience du décalage entre cette ambition et la manière dont se structure tous les jours le débat politique à l'approche de l'élection présidentielle mais nous devons tenir ensemble ce cap pour réussir ce que nous entreprenons avec l'élaboration de ce programme populaire partagé par les Françaises et les Français. Nous voulons aller le plus loin possible, j'ai parlé des deux ans à venir, mais évidemment on voit bien que cela porte très au delà des échéances électorales de 2012.

 

 

2. Quels contenus transformateurs ?

 

Énormément de choses ont été dites pendant ces trois jours et il n'est évidemment pas facile de faire le tri, de mettre le tout en cohérence. Ceci étant dit, ce qui me frappe, c'est la richesse des échanges que l'on a eu et le nombre assez considérable de pistes, finalement assez concrètes, qui ont été énoncées pour répondre aux problèmes posés.

 

Il ne s'agit pas pour moi de faire une synthèse. Alors que viennent de s'achever nos débats, il m'est bien sûr impossible de citer toutes ces pistes, souvent très intéressantes. Je veux néanmoins en pointer quelques-unes.

 

Face à l'essoufflement de nos institutions, élire une assemblée constituante et lancer des états généraux citoyens en vue d'un referendum pour élaborer une VIe République ; face aux atteintes à la liberté de la presse, créer un véritable droit des citoyens d'accès à l'information et un élargissement de la protection des sources des journalistes.

 

Autres exemples : face à la dictature des actionnaires, s'attaquer au droit de propriété en distinguant la société de capitaux comme entité juridique de l'entreprise comme structure productive ; face aux fléaux que sont le chômage et la précarité, construire une sécurité d'emploi et de formation ; face aux logiques financières, construire un crédit bancaire au service des besoins humains.

 

Ou encore : face à la dépendance de l'Europe aux marchés financiers, à l'hyper-concurrence et au déni de souveraineté qui va jusqu'à la mise sous tutelle d'États entiers, revenir sur les traités européens pour réorienter l'Europe.

Je peux vous dire à ce sujet, à quelques jours du congrès du PGE qui se tient à Paris les 3,4,5 décembre prochains, que beaucoup de forces regardent ce qui se passe en France avec le mouvement des retraites et qu'il existe en leur sein une recherche extrêmement vive de solutions à la crise.

 

Enfin : face à la marchandisation des activités humaines, protéger les biens publics comme la culture ou l'école et permettre leur pleine démocratisation ; face à la stigmatisation, à la répression des jeunes, faire le pari de la jeunesse en lui donnant les moyens de prendre son autonomie ; face aux aliénations de toutes sortes, se réapproprier les temps de vie, reconquérir des activités sociales libres pour reprendre le pouvoir sur nos vies.

 

De nombreuses autres pistes ont émergé. La rencontre d'aujourd'hui doit nous encourager à développer toutes les propositions abordées et à interroger nos priorités. Quand on écoute le débat de ces trois jours, on voit qu'au delà de ceux qui sont déjà programmés, d'autres rendez-vous sont nécessaires. Je pense par exemple à la construction de forums sur la jeunesse ou sur l'énergie pour instruire en profondeur ces enjeux. Parfois, mettre une question à un niveau ou elle n'est pas encore portée dans la société, parce qu'elle structure beaucoup d'autres questions déterminantes, est essentiel pour la transformation sociale. Je pense ici à la question de l'égalité femme-homme dont parlait Christiane Marty avant moi. Réfléchissons ensemble aux questions qui peuvent nous donner de nouveaux degrés de libertés pour faire évoluer la situation.

 

J'entends parfois, au sein même du Front de gauche, « on a le programme » ou encore « on est d'accord sur beaucoup de choses ». Oui, on a des propositions, oui, on est d'accord sur beaucoup d'enjeux, mais cela ne résout pas le problème de savoir par où commencer et comment énoncer intelligemment nos objectifs pour rassembler une majorité de nos concitoyens et modifier vraiment la situation.

 

La bataille des retraites est un bon exemple : nous avons su, comme beaucoup de forces dans le pays, voir que l'on avait avec elle la possibilité de révéler un débat de société très profond autour d'une conception du vivre ensemble, d'un rapport entre générations, du rapport au travail... Notons à quel point le gouvernement s'est quant à lui fait dépasser quand, en croyant assommer le mouvement avec l'argument de l'espérance de vie, il a en fait ouvert un débat fondamental sur les temps de vie.

 

 

3. Ce qui nous attend

 

Je l'ai dit d'emblée : je pense que nous devons viser un processus populaire, multiforme, décentralisé. Ne cherchons pas à nous mettre d'accord au départ pour déployer notre dynamique, pour savoir tout ce que l'on doit dire à nos concitoyens. Quelqu'un a dit tout à l'heure : « il ne s'agit pas de relever ce qui est commun au départ, mais de se mettre déjà d'accord sur ce que nous voulons construire ensemble ». Cela me paraît essentiel.

 

Et quelqu'un d'autre a dit aussi « il y a tant de choses dans la société qui ne se disent pas par pudeur ou par fatalisme ». Effectivement, il y a aujourd'hui une part considérable de l'intelligence populaire qui est effacée, qui ne s'exprime pas parce que la pression dominante ne le permet pas. L'urgence est de rendre notre processus visible dans la société pour faire sauter le verrou qui empêche le déploiement de l'intelligence populaire. Si nous y parvenons, alors cela changera comme cela a changé en 2005 au moment du traité constitutionnel européen, comme cela vient de changer sur les retraites. Le peuple est bien plus capable d'audace, lorsque son intelligence est libérée, que ne ne le sont actuellement les forces politiques, y compris à gauche. Nous devons faire ce pari pour changer les choses.

 

Notre responsabilité est très importante pour faire émerger ce processus dans la situation politique actuelle, pour l'imposer aux tenants du pouvoir qui veulent confisquer le débat, pour le faire dominer chez nombre de responsables de gauche qui sont loin encore de cette conception là, le faire dominer au sein du Front de gauche, et je dirai jusqu'à nous-mêmes, contre nos propres habitudes. C'est l'ambition pour laquelle nous avons créé le Front de gauche. Nous devons donc être très vigilants dans la période à poursuivre dans cette voie au moment où elle peut vraiment bousculer la donne à gauche.

 

Il y a beaucoup de rendez-vous devant nous.

 

Le comité de pilotage de cette rencontre va continuer de travailler pour lui donner des suites. Nous avons mis en place aussi un comité du projet au PCF qui travaille déjà sur la tenue d'ici à notre congrès de juin de trois conventions nationales pour permettre à notre parti de pousser sa réflexion et ses propositions dans tous les domaines. Et, avec le Front de gauche, nous tiendrons plusieurs forums en commençant par les retraites à Paris le 2 décembre, puis sur la VIe République le 9 décembre à Nanterre, et sept initiatives suivront dans toute la France sur les questions de l'Europe, de l'argent, de l'écologie, du travail, de l'école, des services publics et de la politique internationale.

 

Notre processus, multiforme et touchant une pluralité de domaines, nous devons l'assumer pleinement, même si cela paraît difficile, car il est la condition de lever suffisamment d'intelligence populaire pour pouvoir sérieusement bousculer la situation. Nous avons évidemment un travail de synthèse politique de tout cela, de propositions à progressivement élaborer, mais nous devons mener ce travail là au cœur de ce processus populaire et non pas en essayant de subordonner ce processus à notre capacité à exprimer un projet fini. C'est ainsi que nous bousculerons le paysage politique.

 

Faisons que s'empare du plus grand nombre l'idée que nous pouvons faire vivre la politique autrement qu'elle ne vit aujourd'hui. Rendons visible cet objectif là, faisons qu'il s'empare de millions de gens pour que nous soyons capables de progresser tous ensemble.

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