30 ans après Tchernobyl : fiction et radioactivité

Trente ans après Tchernobyl, cinq ans après Fukushima... De l'engagement politique au fantasme post-apocalyptique en passant par le témoignage historique : comment les artistes ont représenté la réalité de la radioactivité ?

Le 26 avril 1986, le réacteur numéro 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl explose, libérant un nuage radioactif qui contamine l’Europe et fait plusieurs fois le tour de la planète: 31 personnes meurent sur le coup et plus de 100 000 personnes irradiées décèdent les années qui suivent. C’est la plus importante catastrophe industrielle du XXe siècle.
Trente ans plus tard, il est impossible d’avoir une idée de l’étendue des conséquences de la radioactivité sur les hommes et les terres.  Les mystères qui entourent ce désastre nucléaire sont devenus une source d’inspiration à la fois politique et poétique pour les artistes.

Cette fascination des artistes pour le fait nucléaire commence en 1945 avec les bombardements de Nagasaki et Hiroshima. L’humanité entre dans une nouvelle ère et découvre une puissance inédite à fort caractère prométhéen.
Cette énergie génère nombre de fantasmes d’une “meta-vie” : surpuissance, dégénérescence, transmutation.

“Le nucléaire est structuré par une contradiction interne et intrinsèque ; il est donc, possiblement, un objet poétique. Contradiction entre une toute-puissance technique et une impuissance radicale (l’impossibilité de la décontamination, l’impossibilité du contrôle des déchets, l’incapacité de garantir la sécurité, l’incapacité de rendre le plutonium inoffensif). Puissance technique de détruire la planète, et souillure éternelle : deux thèmes mythiques supports possibles pour des récits de science-fiction”, écrit Jean-Jacques Delfour, philosophe et auteur de La Condition nucléaire. 

Monstres et victimes

Dès les années 50, la science-fiction s’empare du nucléaire. Godzilla, monstre légendaire né de la radioactivité, est créé par le Japonais, Tomoyuku Tanaka, en réponse aux massacres d’Hiroshima et Nagasaki. Le message est clair : en bombardant nos populations, en niant notre humanité, vous avez créé un monstre que vous ne pourrez arrêter.  

Godzilla (1954) Godzilla (1954)
Au contraire, la culture américaine en pleine course aux armements, met l’accent sur l’aspect positif du nucléaire. Les Américains créent Spiderman et Hulk : personnages nés du nucléaire et rendus superpuissants. “Spiderman est un chevalier, un héros. Quant à Hulk, il incarne une espèce d’Achille, l’Homme en colère. Les Américains jouent sur l’ambiguïté entre jugement négatif et positif”, analyse Jean-Jacques Delfour. 

Petit à petit, un imaginaire hétéroclite se crée autour du nucléaire. Quelques exemples dans différents domaines.
En photographie : Dali Atomicus, objet photographique de Salvador Dali et Philippe Halsman ; les photos d’enfants difformes d’Igor Kostine et sa photo falsifiée de la centrale de Tchernobyl soi-disant le jour de l’explosion ; les photos de la jeunesse actuelle de Tchernobyl de Niels Ackerman.
Dans le cinéma d’auteurs : Pluie noire d’Imamura, Hiroshima mon amour d’Alain Resnais, La Jetée de Chris Marker, puis récemment Grand Central de Rebecca Zlotowski  (libre adaptation du roman La Centrale d’Elisabeth Filhol) ou encore La terre outragée de Michale Bonganim.
Côté américain  : Le Monde, la chair et le diable de Ranald MacDougall, Docteur Folamour de Stanley Kubrick, Mad Max de George Miller, Apocalypse 2024 de L.Q Jones et Harlan Ellison.
Des œuvres de témoignages : Notes de Hiroshima, de Kenzaburô Ôé, La Supplication de Svetlana Alexievitch, le manga Au coeur de Fukushima de Tatsuta Kazuto, La Désolation, les humains jetables de Fukushima d’Arnaud Vaulerin, Fukushima de Michaël Ferrier.
Des œuvres de science-fiction : La Planète des singes de Pierre Boulle ; en bande-dessinée : les Marvel comme Les Quatre fantastiques, Akira de Katsuhiro Ōtomo, Le Sarcophage d’Enki Bilal ; des  jeux-vidéos : Fall out, Stalker : Shadow of Chernobyl, Call of Pripyat; et même des séries : Tchernobyl. La Zone d’exclusion.  

Lever le voile de la radioactivité

Par-delà la diversité de ces œuvres, l’évocation artistique du nucléaire pose problème : comment représenter une catastrophe qui dépasse l’entendement ? Comment évoquer la possibilité qu’elle survienne à nouveau ? Comment parler de la radioactivité inodore, invisible, impalpable ?
Mais d’abord, le nucléaire est un sujet éminemment politique qui fait l’objet d’une omerta internationale : mensonges sur les essais nucléaires aux conséquences dramatiques, mensonges sur le nombre de victimes de Nagasaki et Hiroshima, mensonges sur les conséquences de Tchernobyl, mensonges sur les conséquences de Fukushima (une loi japonaise votée en 2013 interdit de révéler des informations relatives à la catastrophe), mensonges sur la sécurité de nos centrales aujourd’hui...
Le fait même de choisir le nucléaire comme objet artistique est d’ores et déjà un acte politique. 

Tchernobyl : trente ans de mensonges imposés par Mikhaïl Gorbatchev et suivis par les Etats européens. Difficile aujourd’hui de démêler le vrai du faux. Galia Ackerman, auteure de trois ouvrages sur Tchernobyl dont le dernier Traverser Tchernobyl vient de paraitre aux éditions « Premier Parallèle », s’attache à la valeur des témoignages : « il est difficile de savoir exactement ce qu’il s’est passé, même s’il s’agit d’un événement relativement récent. Il faut fournir un vrai travail d’historien, d’investigation, de recoupement des sources. Ce travail permet peut-être d’en arriver à une certaine vérité.»

"La Supplication", adaptation au cinéma par Pol Cruchten du chef d'oeuvre de Svetlana Alexievitch "La Supplication", adaptation au cinéma par Pol Cruchten du chef d'oeuvre de Svetlana Alexievitch
Galia Ackerman a été la traductrice d’une œuvre fondatrice sur Tchernobyl “La Supplication” (ndlr : sortie le 21 septembre prochain au cinéma d’une adaptation de Pol Cruchten) de Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de Littérature 2015. Publié dix ans après Tchernobyl, ce recueil de témoignages bouleversants a d’abord été qualifié de document historique puis étiqueté comme roman.  Qui de la fiction ou du témoignage dira donc le mieux la vérité? et ce recours à la fiction est-il légitime ?  Peut-on se servir de témoignages pour écrire une fiction sur un tel drame ? Si oui, doit-on mentionner la dimension fictive de l’œuvre ? Svetlana Alexievitch, elle-même soulève cet enjeu, à travers les mots d’un de ses personnages / victimes « Nous ne savons pas nous-mêmes tirer le sens de cette horreur. Nous n’en sommes pas capables. Car il est impossible de l’appliquer à notre expérience humaine ou à notre temps humain ». Si les victimes n’en sont pas capables : alors est-ce aux artistes de trouver les mots et les images ? 

Pour Jean-Jacques Delfour, ce recours à la fiction est nécessaire “cette réécriture de témoignages sur le mode épique, ponctuée d’effets de réel, lui confère une grande puissance. Elle a certainement été la première voix à dire la souffrance des victimes de Tchernobyl.

Une réalité qui dépasse la fiction 

"La Terre outragée", première fiction tournée dans la zone interdite "La Terre outragée", première fiction tournée dans la zone interdite

Pourtant, les œuvres de fiction sont souvent éloignées de la réalité de la radioactivité : bien plus insidieuse, perverse et donc difficile à représenter. 

Comment montrer l’invisible ?” questionne Michale Boganim, réalisatrice, dans La Terre Outragée, la première fiction tournée dans la zone interdite de Tchernobyl.  «J’ai choisi de montrer la radioactivité par de petits détails : les feuilles deviennent rouges, les poissons flottent à la surface, les animaux fuient. Mon héroïne (incarnée par Olga Kurylenko) perd ses cheveux. Je voulais absolument éviter de rentrer dans le jeu du monstrueux, du sensationnalisme ». Depuis dix ans, le photographe Guillaume Herbaut se rend régulièrement dans la zone, “un lieu qui vous donne le sentiment d’être face à la fin du monde, un endroit effrayant mais aussi terriblement beau”. Sa vision de Tchernobyl aujourd’hui : ses habitants, bien sûr, -rescapés ou immigrés- mais aussi des sols et des portes « A Tchernobyl, j’ai longtemps eu du  mal à savoir quoi photographier. Puis un jour en rentrant dans la ville fantôme de Pripyat, j’ai photographié les portes des habitations abandonnées. J’ai réalisé que chacune a une personnalité :  ces portes sont le dernier portrait de famille qu’on peut faire dans la zone interdite. Elles sont le symbole du deuil et de l’abandon ». Pour témoigner de la réalité de la radioactivité, Guillaume Herbaut photographiait également son dosimètre (instrument qui permet de mesurer l’exposition aux radionucléides) à chaque fois qu’il capturait un modèle. 

A Hiroshima et Nagasaki, où le photographe s’est rendu après Tchernobyl, le travail est différent : “Là-bas, tout a  très vite été reconstruit sur les terres contaminées. Pour montrer les conséquences des bombes aujourd’hui, il m’a fallu retrouver le paysage nucléaire sur le corps des victimes, les stigmates.”.
Les séries de photos de Guillaume Herbaut semblent irréelles : nature enchantée, silhouettes fantômes, personnages habités.  « Comment parvenir à photographier une catastrophe nucléaire ? Pour moi, l’idée c’est d’arriver à inscrire la fiction dans la réalité, une réalité qui justement dépasse déjà l’imaginaire, et donc de créer un trouble chez le spectateur qui se demande si ce qu’il voit est vrai ou non

Les portes de Pripyat, la ville fantôme de la zone interdite © Guillaume Herbaut Les portes de Pripyat, la ville fantôme de la zone interdite © Guillaume Herbaut

Représenter le nucléaire : c’est aussi saisir une autre temporalité.  Les artistes doivent représenter une catastrophe toujours en cours car la radioactivité ne disparait pas. Galia Ackerman s’est confrontée à cette difficulté lorsqu’elle a organisé une exposition avec des artistes sur Tchernobyl à Barcelone en 2006 : “Une catastrophe nucléaire c’est une seconde qui change tout : le temps s’accélère mais les conséquences, elles, s’étirent sur des années. Le retour à la vie est impossible dans certaines zones, et ce, pour des dizaines de milliers d’années. La radioactivité, par ailleurs, accélère parfois le vieillissement : on voit des enfants atteints de maladie de personnes âgés. On ne peut plus penser le temps de manière linéaire.

Fiction et déréalisation

La Planète des singes : vision du monde post-nucléaire La Planète des singes : vision du monde post-nucléaire

Le recours à la fiction semble donc nécessaire pour traduire au mieux la réalité inimaginable d’un désastre nucléaire. Mais comme toujours lorsqu’il s’agit de fiction, le danger est de croire que ce qui est œuvre de fiction n’est pas vrai. Pour le philosophe Jean-Jacques Delfour : « L’aspect de fiction déréalise la possibilité de la catastrophe nucléaire mondiale, et donc de la fin du monde. La mise en scène d’une bombe nucléaire comme dans «La Planète des Singes » où l’humanité est anéantie, sert de purification. Comme on le voit au cinéma alors ça n’aura pas lieu dans la réalité. Il y a donc un côté rassurant, dédramatisant. » La fiction agit comme catharsis. Le danger nucléaire sous l’effet de la fiction serait neutralisé. Le risque étant alors de participer au déni du spectateur. « Je ne suis pas sûre que les gens aient envie qu’on leur montre la réalité » concède Michale Boganim. « Je suis allée présenter mon film partout en France, et notamment là où les gens vivent à côté d’une centrale. Ils n’ont pas envie de connaitre les conséquences qu’aurait une erreur technique dans la centrale voisine. Je suis même allée à Fukushima. Là, leur rejet était très violent. Ils découvraient dans mon film les effets d’une catastrophe nucléaire des années plus tard. »

Le jeu vidéo "Stalker : Call of Pripyat" Le jeu vidéo "Stalker : Call of Pripyat"

De l’abjection 

Plus encore, l’utilisation de la fiction soulève une problématique éthique puisqu’il s’agit de parler d’une catastrophe qui continue de faire des victimes (cancers, malformations génétiques, stérilité). 
Plaisanteries à répétition autour de Tchernobyl, galerie de photos voyeuristes d’enfants handicapés et malformés... Il existe une sorte de décomplexion autour de Tchernobyl. La fiction a suivi cette sombre direction, allant jusqu’à produire des jeux-vidéos et des films d’horreur dans lesquels apparaissent des enfants difformes. Or, ces enfants malades sont une réalité : “la limite est difficile à tracer entre le devoir d’informer et le plaisir obscène de montrer la souffrance et le monstrueux. Ces images d’enfants à deux têtes fonctionnent comme un exorcisme, puisqu’ils sont dans des images”, explique Jean-Jacques Delfour.
Force est de constater que la fiction repousse ses limites bien au-delà de ce qu’elle s’autorise lorsqu’il s’agit de traiter d’une guerre ou d’un génocide : “la littérature ou le cinéma sur la Shoah ne peut dépasser un certain seuil de fiction sans courir le risque de scandale... La littérature de la Shoah est toute entière assignée à la résidence du témoignage, assignée au discours de vérité. La fiction libre de toute véracité, qui s’amuserait avec l’extermination nazie, est perçue comme transgressive parce que son caractère absolument criminel est universellement reconnu. Mais, réciproquement, si l’on considère le grand public, cette reconnaissance universelle du caractère génocidaire a été produite, outre les actes judiciaires et les savoirs d’historien, par une littérature et un cinéma, orientés sur l’obligation du témoignage. Il n’y a plus de controverse quant aux faits, mais seulement quant à la forme de la représentation. Rien de tel pour le nucléaire : pas de consensus.” 

Un touriste devant la centrale de Tchernobyl Un touriste devant la centrale de Tchernobyl

Le photographe Guillaume Herbaut se rend régulièrement dans la zone interdite de Tchernobyl : « plus on avance dans le temps, plus on est décomplexés par rapport à cette catastrophe. J’y étais encore la semaine dernière. On voit maintenant des cars de touristes débarquer, des gens prendre des selfies devant la centrale, arborer des tee-shirts avec des messages amusants sur Tchernobyl. C’est devenu un jeu d’entrer dans une région contaminée. D’ailleurs, l’auteur Enki Bilal dans “Le Sarcophage” montrait Tchernobyl comme un musée. Et pour moi, on en est là aujourd’hui. » 

Cinq ans après la catastrophe de Fukushima, alors que 160 000 personnes déplacées attendent un logement, des touristes affluent déjà. Des architectes japonais planchent en ce moment même sur un projet de complexe hôtelier digne d’un parc d’attraction. 

 

 

 

 

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