pédopsy38
Abonné·e de Mediapart

5 Billets

0 Édition

Billet de blog 20 janv. 2022

pédopsy38
Abonné·e de Mediapart

Madame, votre enfant est mourant

Un problème arithmétique simple : quand il y a moins de soignants, il y a moins de gens soignés.

pédopsy38
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Vendredi dernier notre députée de circonscription, est venue au Centre Médico-Psychologique Enfant de la ville de R. car elle voulait me rencontrer ainsi que l’équipe. Cela faisait suite aux articles que j’avais écrits pour raconter l’état de la pédopsychiatrie de secteur et surtout l’état des équipes soignantes qui doivent tenir devant ce qui est maintenant plus qu’un raz-de-marée, un tsunami. Ce qui l’avait touchée est cet état précaire de la santé des soignants, coincés que nous sommes entre des demandes de soins en nombre démesuré pour des enfants en grande détresse et des moyens de plus en plus réduits. Cette rencontre à venir nous tenait à cœur, enfin une oreille attentive. 

J’avais prévenu la directrice du Centre Hospitalier dont dépend le CMPE, pour l’informer de cette visite et elle a aussitôt fait savoir qu’elle souhaitait être présente.  

Le Centre Médico-Psychologique de R. est tout petit et plutôt moche à l’intérieur. Sa richesse est le grand et beau parc dont il est entouré et son accès handicapé qui est très pratique pour le passage des poussettes. C’est là que s’est faite la rencontre.

Nous avons montré à la députée le classeur des nouvelles demandes où il y a encore des demandes qui attendent, les plus anciennes datent de décembre 2018. Comme nous recevons en priorité les tout petits, les sorties d’hospitalisation, les adolescents suicidaires et les enfants ayant des troubles graves, il reste beaucoup de demandes qui ne peuvent pas être entendues, pourtant ces enfants en attente de rendez-vous ont eux-aussi des souffrances majeures.

Les demandes en attente relèvent d’un problème arithmétique simple.

Pour comprendre ce problème arithmétique simple je propose une allégorie.  Considérons 70 cavaliers qui veulent prendre un cours d’équitation pour dix chevaux disponibles. On ne peut pas mettre deux cavaliers par cheval. On peut par contre en atteler un à une remorque et mettre plusieurs cavaliers dedans. Ils n’apprendront pas à monter, ils apprendront autre chose qui aura à voir avec le cheval et les aidera ensuite. On peut faire des leçons de trente minutes plutôt qu’une heure, ils progresseront beaucoup moins. Enchainer de nombreuses heures de cours d’affilées dans une journée sera éreintant pour les chevaux qui travailleront au ralenti pour se protéger ou bien auront des blessures d’usure. En sport équestre cela ne se pratique jamais sauf dans les mauvaises écuries, qui ne tarderont pas à avoir des problèmes avec la SPA.  Ainsi, le moniteur d’équitation proposera à une grande partie des apprentis cavaliers, de se présenter l’année suivante pour pouvoir – peut-être- suivre une session correcte de cet apprentissage équestre qui ne peut se faire qu’avec un cheval dûment dressé.  

C’est ce calcul arithmétique simple qui est inaudible, inincorporable, inassimilable, par nos dirigeants, nos tutelles.

C’est de cela dont je parle régulièrement.

Je n’attaque personne. Surtout pas mes cheffes directes qui font le même constat.

Pourtant ce qui me revient est une grande agressivité.

Ce matin-là, la directrice a monopolisé la parole pour expliquer l’organisation des soins, les efforts faits par l’hôpital qui a créé huit postes pour le diagnostic des troubles neuro-développementaux des très jeunes enfants et formé cinq infirmiers en pratique avancée en les remplaçant sur leur poste pendant cette formation. A la stupéfaction des membres de l’équipe présents et de la députée et de son assistante, elle dit trouver inadmissible de recevoir des lettres de parents de petits patients se plaignant de deux ans d’attente. Quand elle dit inadmissible, elle me regarde avec courroux. J’aurais dû avoir la présence d’esprit de souligner, que moi aussi je trouve cet état de fait, inadmissible.

Nous étions tétanisés par son exposé à la députée, exposé ayant eu pour effet d’empêcher que puisse s’ouvrir une discussion entre la députée et l’équipe. La directrice et son adjointe de direction étant dans une entreprise de ne pas dire ce qui est. Nous avons tenté de lui expliquer que les huit postes supplémentaires sur tout le pôle allaient permettre de soigner quatre enfants par CMPE pendant un an. Il y a cent enfants qui attendent dans ce seul CMPE. A cette annonce, il y eut un blanc. Puis elle est repartie dans son exposé tambour battant.

Pourquoi le fait de décrire ce qui est, à savoir que le système agonise, déclenche tant de déni et d’opposition ? Pourquoi est-il impossible d’en parler ?

Pourtant, dans ce même hôpital, nous savons qu’un service d’hospitalisation en psychiatrie adulte n’a plus de médecins depuis quelques semaines et fonctionne à l’aide de bonnes volontés, les pédopsychiatres débordés ayant été sollicités pour faire tourner le service d’adultes, un comble !

La pédopsychiatrie est à terre, mourante. Seule la moitié des enfants ayant besoin de soins sont soignés en CMPE, en hôpital de jour. Tous les professionnels de l’enfance ont des listes d’attente démesurées, en service public, en libéral, en médico-social, en aide sociale à l’enfance…

Mais ce qui nous revient est qu’il faut déléguer - à qui puisque tout le monde est saturé? - et se coordonner- ce que nous faisons bien sûr. Comme si nous n’avions pas eu l’intelligence depuis longtemps de travailler de manière efficace avec une économie de moyens.

C’est cette réalité que j’écris par mes billets, j’en écris les conséquences. Je dis juste que notre société va en payer le prix fort, puisque c’est l’enfance de notre humanité future qui est abandonnée.

Madame la directrice, malgré votre exposé, votre enfant, votre hôpital,  est mourant, tous ses organes dysfonctionnent malgré tous nos efforts : les services d’hospitalisation sont sans médecins et saturés en permanence, les services ambulatoires (les CMP et hôpitaux de jour) ont des listes d’attente désespérantes (malgré une politique soutenant officiellement les soins ambulatoires (sic !)), les urgences sont engorgés de patients sans solution. Nos dirigeants organisent cette agonie. Il n’y a pas de scoop. Notre députée était là afin que nous en parlions et qu’elle puisse en constater les conséquences. C’était une excellente nouvelle que nous puissions la rencontrer. Cette rencontre n’a pas pu se faire. Quel dommage. Un dommage de plus… 

Docteur Pédopsy38

Pédopsychiatre en CMPE

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Réforme de la PJ : Darmanin fait face à un début d’insurrection policière
Au lendemain d’une manifestation de mécontentement des enquêteurs marseillais, le patron de la police judiciaire du sud de la France, Éric Arella, a été démis de ses fonctions. Au risque d’amplifier la fronde contre une réforme qui ne passe pas.
par Fabrice Arfi, Pascale Pascariello, Camille Polloni, Matthieu Suc et Clara Martot
Journal — Cinéma
Les Français désertent le grand écran, le septième art broie du noir
Affecté par la baisse plus forte que prévu des fréquentations en salles et par l’arrivée des plateformes américaines, le cinéma français voit son modèle économique chamboulé.  
par Mathias Thépot
Journal
Le cinéma, emblème d’une politique culturelle fantoche
Alors que des professionnels lancent une journée d’appel à des états généraux du cinéma, jeudi 6 octobre, la politique culturelle sur le sujet demeure aussi introuvable que problématique.
par Joseph Confavreux
Journal
Un Nobel de la paix contre Poutine et Loukachenko et pour les droits humains
En pleine guerre en Europe, le prix Nobel de la paix a été décerné vendredi au défenseur des droits humains Ales Bialiatski, du Belarus, à l’organisation russe Memorial et à l’organisme ukrainien Center for Civil Liberties. Une façon de dénoncer les politiques dictatoriales de Vladimir Poutine et de son allié bélarusse Alexandre Loukachenko.
par La rédaction de Mediapart

La sélection du Club

Billet de blog
Doudoune, col roulé et sèche-linge : la sobriété pour les Nuls
Quand les leaders de Macronie expliquent aux Français comment ils s'appliquent à eux-mêmes les injonctions de sobriété énergétique, on se prend à hésiter entre rire et saine colère.
par ugictcgt
Billet de blog
Quand les riches se mettent à partager
Quand Christophe Galtier et Kylian Mbappé ont osé faire leur sortie médiatique sur les jets privés et les chars à voile, un torrent de réactions outragées s'est abattu sur eux. Si les deux sportifs clament l'erreur communicationnelle, il se pourrait en fait que cette polémique cache en elle la volonté des dominants de partager des dettes qu'ils ont eux-mêmes contractées.
par massimo del potro
Billet de blog
Transition écologique ou rupture sociétale ?
La crise actuelle peut-elle se résoudre avec une transition vers un mode de fonctionnement meilleur ou par une rupture ? La première option tend à parier sur la technologie salvatrice quand la seconde met la politique et ses contraintes au premier plan.
par Gilles Rotillon
Billet de blog
Reprendre la main pour financer la bifurcation sociale et écologique
Attac publie ce jour une note intitulée « Reprendre la main pour financer la bifurcation sociale et écologique ». Avec pour objectif principal de mettre en débat des pistes de réflexion et des propositions pour assurer, d’une part, une véritable justice fiscale, sociale et écologique et, d’autre part, une réorientation du système financier.
par Attac