Les soignants : juste la fin du monde.

Nous savons, c’est enseigné dans toutes les sociétés (indienne, chinoise, africaine...et la nôtre) que le symptôme n’est pas que le signe d’un trouble ou d’un dérèglement de la physiologie du corps. Ainsi, je me suis interrogée sur le cancer qui était venu s’installer dans mon sein gauche sous la forme d’une tumeur bilobée de deux centimètres. J’ai remonté le temps et je me suis aperçue que quinze mois plus tôt (avant la découverte) j’avais vécu un grand changement dans mon équipe de psychologues qui était passée de cinq personnes à une seule. Dans les cinq personnes, je compte aussi les stagiaires qui faisaient partie prenante de la vie et du travail institutionnel. À cette époque, j’ai protesté et tempêté afin d’avoir un tout petit peu de temps soignant supplémentaire. Une directrice de l’hôpital est même venue pour en discuter avec moi et elle m’a promis que cela arriverait. Une de nos stagiaires, qui avait été formidable, devait venir travailler dans l’équipe, d’abord à mi-temps puis la proposition s’est réduite à un tiers-temps, puis à une seule journée, puis à rien du tout. Il m’a alors été expliqué que cette situation nouvelle était normale mais qu’avant j’avais eu la chance d’avoir plus de temps soignant qu’il était prévu (sic !). 

J’ai cru que j’avais accepté le verdict. J’ai cru que j’allais supporter que la liste des demandes en souffrance augmente chaque semaine davantage. J’ai juste pris le parti de signaler aux directeurs de mon hôpital et de l’ARS par la procédure dite des « évènements indésirables », que mon équipe, moi la première, ne pouvait pas faire face au travail demandé, et que donc, des enfants souffrants n’avaient pas eu accès aux soins dont ils avaient besoin et auxquels ils avaient droit (Article L1110-5 de la loi Kouchner 2002). 

Ce que je n’avais pas compris c’est que j’avais atteint le troisième niveau et que je ne le supporterai pas. 

Le premier niveau est d’être soignant. C’est un métier difficile et mes amis me le disent régulièrement : ils ne se sentiraient pas capables de faire face à la souffrance de l’autre dans le cadre de leur travail. Soigner, c’est un métier particulier qui engage le corps du soignant, sa psyché, son
âme. C’est un métier qui, dans l’absolu, nécessiterait une protection renforcée. Comme dans un bloc chirurgical où les conditions des soignants leur permettent d’être entièrement à leur travail : téléphone limité, pas d’emails en urgence, accès sécurisé. Aucun chirurgien ne se retrouve seul dans son bloc, les bons instruments sont prévus, personne ne vient toquer à la porte pour dire que des patients attendent dans l’entrée... Je rêverais pouvoir me concentrer entièrement sur ce qui est le cœur de mon savoir-faire. La réalité n’est pas celle-là. Les directives mutent en permanence, les formulaires se multiplient, pire, nos compétences sont suspectées. Avoir des codes, des badges, noter chaque acte, afficher des directives, appliquer des protocoles : est-ce cela soigner ? Les bureaucrates veulent nous dicter notre pratique dans une désobligeance blessante : explique-t-on à un juge comment il doit juger ? explique-t-on au chirurgien comment il doit pratiquer l’exérèse de la tumeur ? fait-on des lois pour ordonner aux médecins quoi et comment prescrire ? Nous ne sommes pas en URSS tout de même !

Le deuxième niveau est de faire face à une pénurie de moyens. Une solidarité se met alors en place, les soignants s’obligent à se parler et à se soutenir. On se remplace les uns les autres. On travaille même (un peu) malade. Les patients deviennent patients, très patients. Une attention à l’autre se renforce dans toutes les directions. Les journées s’allongent ; documents, certificats, comptes rendus se font pendant les congés. Les stagiaires, non rétribués, sont davantage mis à contribution. Seule consolation : ils apprécient l’occasion qui leur est donnée de faire vraiment valoir leurs compétences. La gratification de se savoir utile à la résolution de la souffrance de l’autre, reste présente en nous, comme un axe. Nous nous congratulons d’avoir fait tant de travail avec si peu de moyens. Et de l’avoir bien fait.

Le troisième niveau est mortifère. Il correspond au moment où il devient évident que non seulement les politiques et les bureaucrates ne nous protègeront pas dans l’essence de notre travail (niveau 1), non seulement ils ne nous aideront pas à l’accomplir de manière moins éreintante (niveau 2), mais qu’ils sont parfaitement au courant que nous endurons trop. Ils savent. Ils savent que nous ne pourrons pas tenir. Ce qu’ils souhaitent c’est que le système de soins actuel disparaisse complètement. Qu’il s’écroule sous le poids, tout bêtement. Ils ont peut-être cette idée naïve mais à laquelle ils aimeraient tellement croire : s’il n’y a plus de psys, la souffrance psychique pourrait sûrement disparaitre. Elle est tellement insupportable. Tel Reagan, qui a eu une cette croyance et qui a fermé les lits d’hospitalisation en psychiatrie en Californie lors de son mandat de gouverneur et c’est ainsi que dorénavant les « fous » aux yeux hallucinés, mendient et crient nuit et jour sur les trottoirs et à chaque feu rouge de cet état. 

Les urgentistes, psychiatres et particulièrement les psychiatres pour enfants sont touchés par le troisième niveau : celui-là tue. Les soignants tombent. Ils deviennent malades : burnout, cancer, dépression, démission, reconversion... Le cercle de la folie se trouve dans le système même : les Centres-Médico-Psychologiques (CMP) n’ayant pas de place pour soigner, les adolescents et les jeunes adultes ne peuvent pas consulter, ils se désespèrent plus encore, se scarifient, font des tentatives de suicide, vont aux urgences, mais il n’y a pas de lit pour les accueillir, ni même de rendez-vous possible en CMP, ils sont renvoyés chez eux avec un bon conseil et une ordonnance à renouveler par un médecin généraliste, profession elle-même en voie d’extinction. 

Nous rions d’un Trump ridicule, en passe d’être réélu malgré sa politique. Nous suivons pourtant ce même système, qui s’autodétruit pour ouvrir les portes à des sociétés privées dont le but est l’enrichissement de quelques-uns en pratiquant une psychiatrie industrielle qui exclut de fait tous les plus vulnérables, dont nos enfants. 

Depuis quand prendre soin de la santé psychique de sa population et particulièrement de ses jeunes et très jeunes serait-elle un coût pour notre société ? C’est un enrichissement d’avoir des enfants qui vont bien. Les soignants l’ont toujours su. En revanche cette médecine-là se pratique ‘comme un artisanat d’art’ (confère Emmanuel Vernet dans son « Manifeste pour une psychiatrie artisanale »). Ces artisans d’art sont en train de disparaitre un par un, épuisés par un système qui veut leur disparition. Pour qui ? Pourquoi ?

Mesdames, messieurs, les politiques et les hauts fonctionnaires de la santé, si, par chance vous êtes épuisés par les insomnies, elles-mêmes en lien avec le grand-écart douloureux que provoque la pression des lobbies sur votre éthique, et si vous trouvez des soignants humanistes encore en vie :
écoutez-les. Ils pourront vous recevoir afin d’en parler. Vous pourrez ainsi entendre (je l’espère tellement) que la subjectivité humaine a une si grande complexité qu’en dénouer les fils embrouillés nécessite temps, patience et surtout ‘artisanat d’art’. Vous pourrez ainsi décider en âme et conscience, non seulement de ne pas être de ceux qui organisent une perte civilisationnelle majeure et un retour à la sauvagerie (ce qui provoque de graves insomnies), mais d’être au contraire ceux qui valident et renforcent ce que nos devanciers ont construit avec clairvoyance, à savoir un service public de soins dédiés à tous les vulnérables et les fragiles de notre société. Vous serez alors ces femmes et ces hommes qui marqueront à coup sûr un tournant que l’Histoire saura reconnaitre.

Docteur Pédopsy38

Pédopsychiatre en CMPE

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