Premier jour de printemps 2020, je ne t’oublierai pas

Il y a des journées qui marquent. Ce samedi 21 mars 2020 restera en moi.

Il y a des journées qui marquent. Ce samedi 21 mars 2020 restera en moi.

Il est 6h25 et ça fait déjà trop de temps que j’attends que ça sonne. A pas de loup, je me lève et laisse ma petite famille dormir. Sur la route, personne. La campagne béarnaise est magnifique comme d’habitude mais ces jours-ci, mon regard s’attarde. Je file mais je pose aussi mon attention sur chaque détail. Besoin de ralentir intérieurement un peu avant le combat. Je m’apaise un peu. J’ai la boule au ventre. Je pense à celles et ceux qui sont concrètement au feu, physiquement au contact de cette saloperie. Sans masque, sans gel, sans rien. Juste des applaudissements le soir à 20h. J’ai la rage.

Je n’ai pas vu le temps passer et j’arrive dans la cour de mes parents. Petit coucou attendri par la fenêtre. Moi qui ne suis pas (plus !) câlin, je les serrerais bien dans mes bras. Pendant qu’ils finissent de tout préparer, je mouille mes baskets dans la rosée en regardant avec envie le jardin en préparation des beaux jours. Ça y est, c’est prêt. “On a fait deux cageots pour les deux équipes”. Ils voulaient aider. Un texto de papa la veille en plein feu. “Vous êtes combien samedi ?” Une vingtaine. “Tu viendras chercher de quoi pour tout le monde, on veut aider, nous les vieux.” Je ne suis pas surpris. J’ai été élevé comme ça mais à chaque fois, leur humanité m’explose à la figure. J’ai donc calé sur la banquette arrière 2 plats de rôti de porc et sa sauce “qui a bien mijoté”, de la purée maison et des crêpes “parce qu’il faut bien un dessert”. Et je file. Cette journée a déjà un goût particulier.

J’arrive et les sourires qui m’accueillent. Les “ça va ?” sont vrais. Nous n’avons plus cette proximité qui nous faisait partager des repas et des rigolades car nous sommes séparés. Si une équipe est contaminée, l’autre pourra continuer. Je dépose “leur” cageot devant la porte et je dépose le notre dans le bout de cantine encore libre, le reste ayant été transformé en atelier. Et puis y’a mes copains, Lucas et Pascal, dans ce petit bureau. Je me retrousse les manches et c’est parti.

Petite société hyper-spécialisée, nous concevons et produisons des respirateurs artificiels pour personnes ventilo-dépendantes. Nous savons tous que nos machines vont sauver des vies. Chacun y va de sa rigolade, de sa blague pour détendre cette atmosphère de tension. Ça chambre, ça taquine. Mais il y a cette crainte dans les regards. Les inquiétudes perceptibles, les distances à maintenir quand on se croise dans les couloirs. Selon les personnes, plus ou moins marquées. Mais du respect, partout. De la bienveillance, de la pudeur. Et de l’engagement, de la détermination.

Je ne sais plus quand j’ai pris l’impact. Il y a eu ce moment suspendu, hier ou avant-hier. Une phrase simple de Lucas, détachée de toute conversation, une réflexion intérieure trop puissante qui a forcé le passage de la parole et qui m’a empoigné littéralement le cœur: “Il faut produire… à fond… tant qu’on n’est pas malade”. Tout était dit. Tout était évident. Pour tout le monde.

Pas de grande déclaration solennelle. Juste quelques mots, une évidence, partagée. Ce samedi, grosse équipe en place donc pour continuer à produire et à se battre contre ce temps qui tourne trop vite et cette vague qui se lève. (Je n’ai pas pu m’empêcher de consulter -encore une fois- les chiffres italiens. Plus de 600 morts hier). La fatigue se fait ressentir car les nuits sont agitées et les journées dantesques. On a réussi à multiplier par 4 la production. 200 machines en 1 semaine. Incroyable. Plus de service Recherche & Développement, plus de service Méthodes, plus de service Après-Vente. Tout le monde sur le pont en production.

Texto de mon copain Sébastien -policier- qui passe en voiture en bas de l’immeuble. Je descends et il me lance des bonbons et chocolats pour l’équipe. Il me dit de tenir. Il me dit de dire “merci”. Je remonte, ému. Les collègues sont touchés par l’attention.

Je suis hyper concentré. Jamais de ma vie de développeur je n’ai senti que mon travail était aussi important. Certes, j’ai choisi cette boîte et je sais que beaucoup de patients et familles connaissent nos appareils verts et blancs. Mais ce matin, ces quelques lignes de code avec l’aide de Michael à distance par téléphone, vont augmenter notre cadence de production.

Texto de Rémi, mon cousin-frère. “Yep, comment va ? Vous vous soignez gastronomiquement parlant ?” Je souris. Ça fait du bien et justement c’est enfin l’heure du repas. Moment de réconfort pour tout le monde. De mon côté, j’essaie de cacher ma fébrilité en faisant le rigolo. Je pense à mes parents. Et puis, il a ces “mercis” et les photos des deux équipes attablées. Ce soir, je leur enverrai. Et ils transmettront à leur boucher. Oui, parce que sachant que c’était pour nous, il leur a offert la commande “bien évidemment”. Ils ont même décidé ensemble que semaine prochaine, ce serait rebelote. Pour une fois, on prend le temps de manger. Ça change des repas “catapulte” en 20 minutes pour repartir au plus vite au combat de ces derniers jours.

Il n’y a plus de chiffres. Ce qui compte, c’est uniquement le nombre d’appareils.

Marion, à l’approvisionnement, qui travaille à distance et qui jongle entre son boulot de maman et les coups de fils aux fournisseurs. Tout le monde joue le jeu. La journée est rythmée par les craintes d’un manque de matière et les soulagements car une solution a été trouvée, finalement.

Les visages sont marqués. Personne ne se plaint. Nous ne sommes que le deuxième rideau. Les soignants sont au feu. Je pense beaucoup à eux. Je pense à Magalie, Jérôme, Carole, etc… sur le front. Je pense à Diego mon ami bloqué en Espagne qui doit être en train de bouillir, confiné, de ne pas être avec nous en train de monter et contrôler des machines. Ce logiciel c’est un peu son bébé.

La journée se termine. On ne se jette pas un “Bon week-end” vite fait mais un “A lundi, repose-toi bien” sincère.

Sur le retour, je trace. Mon cœur a été secoué aujourd’hui. J’ai hâte de retrouver mes petits qui plantent des fraisiers avec leur maman.

Mais je rêve à un “Après”…
… un “Après” où on rangera la “compétition” et “le chacun pour soi” qui me donnent la nausée..
… pour les remplacer par la “solidarité” et le “bien commun”

Mais Avant cet “Après”, il y a lundi matin. Sans relâche. A ma place. Parce que chaque appareil compte.

#onOublieraPas

 

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