Ce que révèle Sivens sur la mutation des luttes sociales

Ce billet est la reprise d’un commentaire à l’article de Louise Fessard et Jade Lindgaard intitulé Sivens: comment Valls s'est obstiné par peur d'un nouveau Notre-Dame-des-Landes. L’embarras rhétorique et politique du pouvoir après la mort Rémi Fraisse (nos dirigeants sont tellement plus adroits à faire le panégyrique d’un magnat du pétrole) et son engluement idéologique devant des faits qu’il ne conçoit pas m’on poussé, après d’autres blogueurs, à en creuser un peu les sous-entendus… en forme d’hommage personnel à l’action d’un jeune homme mort pour la défense d’une certaine idée de la démocratie, aujourd’hui moribonde.

L’article de Louise Fessard et Jade Lindgaard montre la touchante solidarité de l’ancien commandant du groupement de gendarmerie du Tarn avec ses collègues mobilisés sur le site de Sivens : cet officier aurait pu se fendre d’une émotion ; il se contente de qualifier la mort d’un militant de 20 ans d’ « accident »… Mais de quelle sorte d’accident peut-il bien s’agir, lorsque le volontarisme du pouvoir à s’opposer à tout enkystement local de la critique altermondialiste devient une posture d’autorité ?

Ce prétendu accident n’est qu’une conséquence de cette volonté d’État, qui engage évidemment la responsabilité de ceux qui en ont décidé ! Alors oui, la détermination d’une opposition aux forces du désordre public importe : combien de manifestants au pas de l’oie, tout sourire, toute banderole, tout pyrotechnie dehors à l’attention des media et de l’opinion publique, soucieux d’aucun débordement, se sont-ils succédés sur le bitume de nos villes au fil des décennies dernières, pour contempler le soir, à la TV, le spectacle macabre de leur impuissance à enrailler la destruction de l’État social embryonnaire issu du CNR, ou celle des derniers espaces naturels de notre pays, vendu à tous les tourismes et aménageurs ? Ces inutiles danses de l’affliction sociale sont appréciées du pouvoir évidemment, puisqu’elles sont inutiles… Elles ne mettent guère ce pouvoir – aucun pouvoir, d’ailleurs – en porte-à-faux… Elles sont inoffensives… Ainsi, le capital peut-il prétendre non seulement, selon ses usages traditionnels, susciter le conflit là où il ne règne pas encore pour le résoudre à sa façon, mais aussi obtenir la passivité des intéressés auxquels sont imposées les solutions toutes prêtes de ses lobbies et idéologues…

L’attentisme du peuple aux agressions qu’il subit est certes, sa responsabilité. L’article précité relève à juste titre que la radicalité obstinée des Zadistes de NDDL est la cause du report du projet d’aéroport. Est-ce à dire qu’une poignée d’activistes pèse davantage que des armées de pancartés disciplinés et encadrés par les SO de la CGT ? Oui, assurément ! D’où la sortie préventive et va-t-en-guerre de Valls, remarque à propos l’article précité.

Ce type d’opposition prouve par là son efficacité. La qualité de ses options sociales et démocratiques converge décisivement avec l’innovation de son terrain de luttes. Car enfin : naguère, les administrés mâtinés d’idéologie productiviste comme le sont encore plusieurs de leurs instances partisanes et syndicales, poussaient eux-mêmes à l'équipement et au bétonnage. Un élu actif était souvent un élu réélu... Mais si leurs parents répétaient à l'envi les slogans économistes de leurs maîtres et si même les activistes de Mai ne voulaient pour une bonne part que leur coin de soleil acheté (dont ils jouissent paisiblement aujourd’hui en nous donnant des leçons de néo-libéralisme), voilà qu'une nouvelle génération de protestataires arrive à maturité... Elle ne souhaite pas davantage d'infrastructures, ni même plus de travail, ou de cette croissance illusoire et destructrice. Leurs luttes découlent avant tout de l'absence récurrente de débat public sincère en prélude à tous ces grands projets et ils constatent, avec la fin de la nature, celle de tout espoir d'une vie émancipée et autonome (de nouveaux paysans voudraient pouvoir émerger avec eux, en toute indépendance de la bio-ingénierie agro-alimentaire totalitaire et autres FNSEA), lorsque cette émancipation leur semble plus désirable que jamais... Les syndicats et partis de la croissance à tout prix ne peuvent que s'en trouver déconcertés, comme l'État : un homme qu'on ne peut acheter est sans prix... Et ce qui n’a pas de prix n’a pas sa place dans une société marchande : la gratuité engendre nécessairement contre elle la violence des instances du capital et de ses suppôts, surtout lorsque la revendication alternative et autonome, de marginale, en vient à s'opposer systématiquement aux collusions traditionnelles des élus et des bétonneurs, ravageurs d'une nature oubliée et d’une campagne surexploitée…  Cette génération et le mouvement qu’elle incarne entendent pourtant sauvegarder ces vestiges misérables en l’état de dégradation où ils nous sont légués par nos aînés, pour qui les terroirs n’étaient que de l’espace consommable et marchandisable et voudraient les rendre à la raison d’un travail concerté et respectueux d’une biodiversité résiduelle qu’ils assument de vouloir reconstituer !

Le travail salarié n’achètera pas ces activistes d’un nouveau genre : ils ont grandi en s'entendant répéter qu'ils n'en auraient pas... Ne leurs sont souvent promis que de misérables petits boulots et d’ailleurs, lorsqu’ils accèdent à l’emploi, leurs choix professionnels s’orientent volontiers vers des métiers de moindre compromission avec le capital et leur goût pour la carrière est souvent dérisoire… Dès l’école, le discours libéral avait voulu les châtrer en leur répétant qu'ils vivraient dans un monde sans travail, les conditionner à l’asservissement au sous-travail rendu contre un sous-salaire : ils ont fait une vertu de cette promesse et ont appris à vivre avec rien, comme à NDDL, à se détourner des illusions de la marchandise, comme ils se détournent par exemple, de la propriété particulière des voitures, fondement de la société taylorisée et désirée si ardemment par leurs parents…

À eux, on ne refera pas le coup de 68 : ils n'espèrent pas la prospérité, ou alors l’entendent bien autrement que les tenants de cette croissance, dont le retour mythique a épuisé la patience de leurs pères. Cette fameuse croissance n’est qu’une promesse vaine, faite par le MEDEF d’ailleurs bien impuissant à en décider, comme d’autres à aller la chercher avec les dents ; et c’est pour une part heureux : dans un monde fini, elle ne n'a plus été historiquement provoquée que comme remède aux déprédations de la guerre fomentée par les élites qui y ont intérêts ou par l’asservissement des peuples étrangers... La quête tutélaire de la croissance permet au capital et aux gouvernements complices de poser les termes d’un chantage permanent, où la casse des droits salariaux et le détournement constant de l'argent public au profit du privé se font sans laisser aux travailleurs et citoyens atterrés la force d’aucune réplique consistante : contre ce désemparement soumis, les zadistes croient plutôt à la sobriété du partage, à la préservation de l’existant et du survivant pour la construction d’un avenir possible…

Si les Verts et autres écologistes politiques ont depuis longtemps été rachetés à son système, l’État n’a pas prévu l’émergence de telles luttes, en rase campagne, loin des caméras de surveillance qui hérissent nos villes d’yeux malveillants et inquisiteurs… Sa police n’y est nullement préparée, en dépit des rotations d'effectifs qui ont fait de NDDL un véritable Verdun des Compagnies Républicaines de Sécurité et autres Gardes Mobiles… Alors valsent les sobriquets associés à l’impuissance conceptuelle des dirigeants, dont le plus usité, en façon de slogan tout prêt, censé museler l'analyse et désolidariser les parties du peuple conditionnées au rejet compulsif : casseurs ! Mais de quoi donc ? Voilà qu’il n’y a plus de vitrines achalandées étoilées de colère et de dépit… Le fait surprend le jargon gouvernemental et en révèle le caractère intrinsèquement idéologique : on répète robotiquement le mot casseurs, sans que le petit bourgeois ne s’effraie pourtant plus de la destruction de quelques machines de chantier lointaines comme il tremble pour sa boutique ou son paysage urbain tout gris… Tant pis : le logiciel de la rhétorique ministérielle est bloquée sur le mot casseurs, maintenant vide de sens ou insuffisant à retourner les masses télévisuelles…

Casseurs, mais de quoi ? Sûrement pas de la campagne qu’il s’agit pour ces opposants de défendre et de cultiver de manière douce… Seraient-ils les casseurs des initiatives véreuses qui achèvent la destruction des dernières zones rurales ? Mais qui sont donc alors les véritables casseurs ? Et comment appelle-t-on la casse par l’État des derniers lambeaux de cette démocratie fatiguée et discréditée, réduite à si peu de chose qu’il en faille parvenir à l’action directe pour se faire entendre, acculant chacun à un type d'expression plus radical qui permet, aujourd’hui comme hier, de criminaliser cette voie imposée à la revendication populaire ? Et lorsque plus personne ne croit en cette manœuvre idéologique éculée, comme le vocabulaire du premier ministre ?

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