"On vient pour la visite" : la mobilisation des travailleurs sans papiers intérimaires.

(Article du collectif ASPLAN, qui présentera samedi 1er juin à 21 heures au Magic Cinéma de Bobigny son documentaire "On vient pour la visite", sur la grève des sans-papiers intérimaires. Cet article a été publié en juin 2010 dans la revue Savoir/Agir.)

Le 12 octobre 2009, à 9 heures, près de 400 salariés intérimaires sans papiers se retrouvent près de la gare Saint-Lazare. Une fois rassemblés, accompagnés par des militants de l’Union Syndicale de l’Intérim CGT, ils se dirigent vers la rue de Rome et y investissent trois agences d’intérim. Il était prévu à l’origine d’occuper une seule agence spécialisée dans le placement de cadres. Mais devant le nombre important de grévistes présents le matin même, les syndicalistes décident d’élargir l’occupation à deux agences supplémentaires. Les autres agences de la rue ferment les unes après les autres, de peur d’être occupées à leur tour. Le soir, plusieurs dizaines de grévistes restent dormir sur place. Il n’est pour le moment pas question d’entamer une négociation avec la direction des agences : cette occupation s’inscrit dans un mouvement plus large, qui mobilise le même jour près de 1 200 grévistes. Ces derniers sont 6 000 quelques semaines plus tard, dont environ 1 500 intérimaires. Ils revendiquent une circulaire de régularisation des travailleurs sans papiers avec des critères clairs et uniformes sur tout le territoire, qui mettrait un frein à l’arbitraire des décisions préfectorales, rétabli depuis un an après la parenthèse du mouvement de grèves lancé le 15 avril 2008.

En effet, un premier mouvement concerté de grèves de salariés sans papiers a été organisé en région parisienne durant le printemps 2008, principalement dans des entreprises de nettoyage et de restauration, par la CGT et l’association Droits Devant!!. Ce mouvement inaugural reprenait la revendication centrale de la lutte des sans-papiers, la régularisation, en l’associant de façon inédite au mode d’action traditionnel du mouvement ouvrier, la grève avec occupation du lieu de travail, en se basant sur les contradictions d’une politique migratoire promouvant de nouveau l’immigration dite «économique». Le mouvement s’est d’abord appuyé sur les salariés les plus proches d’une norme d’emploi «standard» : déclarés et cotisants ; en contrat à durée indéterminée ; à temps plein ; embauchés directement par l’entreprise qui les utilise. Après une «première vague» déclenchée le 15 avril, une seconde lancée le 20 mai 2008 a vu les salarié-e-s sans papiers à temps partiel et intérimaires prendre leur place parmi les grévistes. Mais leur régularisation s’est avérée beaucoup plus problématique.

Le mouvement de grèves lancé le 12 octobre 2009, avec le soutien de onze organisations syndicales et associatives, vise ainsi à inclure ces salariés dans la revendication de régularisation (ainsi que d’autres exclus du premier mouvement, comme les travailleurs/ses au noir et les Algériens et Tunisiens). La grève coordonnée de centaines d’intérimaires sans papiers qui débute à l’automne 2009 concerne donc des salariés qui, par leur statut au regard du droit au séjour, appartiennent au «salariat bridé» : leurs possibilités de contestation ou de fuite face à l’employeur sont limitées, tout comme, a priori, leurs capacités de mobilisation, elles aussi «bridées». Nous posons donc ici la question de l’organisation de la mobilisation et de la construction d’un cadre viable pour l’exercice du droit de grève de salariés intérimaires sans papiers. Si ce mouvement dans son ensemble pose de façon originale la question du répertoire d’action collective dans le cadre de mobilisations «improbables», il met plus immédiatement en évidence la difficulté pour les intérimaires (avec ou sans papiers) à faire valoir leur droit de grève. Il force du même coup la justice à prendre position sur les modalités de ce droit et sur ce qui peut être qualifié de grève.

Pour les salariés intérimaires, l’objectif est double : la grève doit permettre de mobiliser des travailleurs éclatés dans différentes agences, travaillant pour une multiplicité de donneurs d’ordre, sous des contrats courts qui rendent difficiles l’établissement de liens pérennes entre collègues ; en outre, il s’agit de revendiquer une circulaire pour l’ensemble des travailleurs sans papiers, et donc de s’adresser au secteur de l’intérim en général, et pas à une ou plusieurs agences en particulier – de même que l’occupation simultanée de sièges d’organismes représentatifs du bâtiment ou de la restauration, ou d’un gros employeur du nettoyage, doit permettre d’interpeller l’ensemble des secteurs concernés.

Depuis 2008, les grèves de travailleurs sans papiers s’accompagnent le plus souvent d’occupations du lieu de travail. Sans être prévu par la loi, un tel mode d’action, fréquent depuis 1968, bénéficie d’une relative tolérance de la justice et de l’administration lorsqu’il n’empêche pas les non-grévistes de travailler. Mais la situation d’intérim, lorsqu’elle est mise en question par la grève, bouscule les catégories établies. C’est dans le dialogue entre les verdicts des tribunaux et les stratégies des grévistes que nous voulons montrer comment se construit, de manière incertaine et provisoire, le droit de grève des intérimaires.

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Voir la bande annonce du film : https://vimeo.com/53048336

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